Le 25 septembre 2022 est le dernier jour de la campagne électorale italienne pour la présidence du Conseil, le plus haut poste exécutif du pays. Giorgia Meloni, candidate pour le parti d’extrême-droite Fratelli d’Italia (Fdl), est accueillie sur la scène de son ultime meeting par un homme dont la voix est plus connue que le visage. Il est le comédien qui double Viggo Mortensen, l’acteur incarnant Aragorn dans la trilogie du «Seigneur des Anneaux» adaptée au cinéma, en italien.
Cela n’a rien d’un hasard: les romans originaux de Tolkien sont des références de la droite radicale, qui aime s’imaginer défendre la nation comme les Hobbits défendent leur territoire de la Comté. Le comédien introduit la candidate avec une réplique de son personnage avant le combat final du «Retour du roi»: «Le jour de la défaite viendra. Mais il n’est pas arrivé.»
Trois ans et demi plus tard, et après avoir effectivement remporté la présidence du Conseil, le jour de la défaite est pourtant bien arrivé. Les 22 et 23 mars dernier, les Italiens, amenés à se prononcer via un référendum sur une réforme de la justice poussée par Giorgia Meloni, l’ont rejetée à plus de 53 % des suffrages. Et plus encore qu’un texte, c’est bien la dirigeante et sa vision du pouvoir qu’ils ont durement sanctionnées.
Jusqu’ici, pourtant, la quadragénaire semblait marcher sur l’eau, se posant en exemple de la normalisation de l’extrême droite au pouvoir. Ce revers lui est infligé par des concitoyens inquiets de la voir durcir un discours qui, en réalité, n’a jamais été modéré.
Héritière de Mussolini
Pour comprendre, il faut se souvenir à quel point les premiers pas de Giorgia Meloni ont été scrutés de toute l’Europe occidentale, inquiète de voir l’extrême droite revenir hégémonique au pouvoir pour la première fois depuis la fin du franquisme en Espagne – elle l’était déjà, et déjà en Italie, au sein d’une coalition populiste entre 2018 et 2019. Il faut dire que pendant toute sa campagne de 2022, la Romaine a deux ennemis jurés: les migrants et l’Union européenne.
Elle jure d’expulser les premiers et menace de quitter la seconde, tout en s’affichant avec tout ce que le monde compte de radicaux de droite, du président hongoirs Viktor Orban à Steve Bannon, éminence grise du premier mandat de Donald Trump. Sur la scène de ses meetings, elle invite même Javier Milei, président argentin libertarien de droite, contre l’avortement et l’éducation sexuelle, pour le port d’armes et la vente d’organes.
Il faut dire, aussi, que Giorgia Meloni ne sort pas du moule de droite le plus modéré. Elle a 15 ans en 1992, lorsqu’elle s’engage dans le Mouvement Social Italien (MSI), parti héritier de Mussolini. Dans un français assez remarquable, elle s’exprime d’ailleurs à la télévision française en 1996 pour chanter les louanges du Duce. «Je crois que Mussolini était un bon politicien. Tout ce qu’il a fait, il l’a fait pour l’Italie. On ne le retrouve pas chez les politiciens qu’on a eus ces cinquante dernières années.»
Radicalité vs. principe de réalité
Mais une fois élue, Giorgia Meloni met de l’eau dans son vin. Son premier voyage officiel se fait… à Bruxelles, dans l’antre de cette Union européenne honnie par la candidate, que la présidente veut désormais rassurer. Et dont, aussi, elle espère conserver les aides à la relance après l’épidémie de Covid-19, particulièrement meurtrière dans le pays. «Elle est allée de l’avant, même sur son projet de droite conservatrice», résume Annalisa Terranova, ancienne militante néofasciste aux côtés de Giorgia Meloni et écrivaine, dans le documentaire «Giorgia Meloni et le clan des Goélands».
«C’est le résultat d’une stratégie purement 'mélonienne'. C’est elle qui décide, à un certain moment, que Fratelli d’Italia doit devenir un parti conservateur européen.» La quadragénaire décide également d’apporter son soutien à l’Ukraine, quand bon nombre de partis d’extrême droite européens ont des affinités avec la Russie de Poutine.
Sur la question migratoire aussi, la présidente abandonne les coups de menton pour préférer le réalisme. Elle qui voulait mettre en place un blocus naval total pendant sa campagne délivre finalement plus de permis de séjour que les gouvernements précédents. C’est que l’Italie a besoin de main-d’œuvre, notamment dans le tourisme et l’agriculture. Une immigration «de travail», «légale» et «choisie», aime rappeler Giorgia Meloni. Qui s’affirme comme une funambuliste hors pair sur des lignes de crête étroites entre promesses radicales et principe de réalité.
Preuve ultime que la dirigeante ne veut pas être étiquetée comme une néofasciste: ses affinités footballistiques ont changé. Dans sa jeunesse, elle était derrière la Lazio, équipe de la capitale italienne soutenue par l’extrême droite. Aujourd’hui, elle affirme sa préférence pour l’autre club de la ville, la Roma, dont les supporters sont traditionnellement plus modérés.
Un récit en dépit des faits
Les observateurs qui guettaient donc une catastrophe néofasciste en sont pour leurs frais. Mais Giorgia Meloni n’a pas seulement pris un virage idéologique. Elle parvient aussi à imposer un récit. Celui d’une Italie stable et prospère, après une période de chaos politique et une pandémie qui a laissé le pays exsangue économiquement. Le simple fait de rester populaire et de se maintenir au pouvoir, dans un Etat où la durée de vie moyenne d’un gouvernement est de 14 mois, est un succès. La présidente met en avant des chiffres, comme ceux de la baisse du chômage et du déficit public, ou celle de l’immigration illégale.
Les pourcentages sont en trompe-l’oeil. En réalité, la croissance reste faible, les salaires stagnent et l’Italie se vide de sa jeunesse, qui part en quête de meilleures opportunités d’emploi ailleurs. Concernant l’immigration, Giorgia Meloni a surtout externalisé le problème, via des centres d’accueil et de rétention en Albanie, qui coûtent une fortune et ne respectent pas les droits fondamentaux des personnes exilées.
Dans les faits, la présidente du Conseil prend bel et bien des décisions d’extrême droite. Les familles homoparentales sont dans son viseur, elle qui encourage les procureurs à contester les certificats de naissance des enfants de couples lesbiens, pendant que son gouvernement fait voter en 2024 une loi qui qualifie la gestation pour autrui de «délit universel».
Il faut que la Cour constitutionnelle italienne intervienne l’année suivante et se prononce sur ces décisions, les jugeant contraires à la Constitution. Fermement opposée à l’avortement, Giorgia Meloni avait néanmoins juré de ne pas revenir sur son autorisation. Finalement, cette chrétienne revendiquée introduit via une loi la possibilité, pour des associations contre l’IVG, d’être présentes dans les hôpitaux pour décourager les femmes.
Le style Meloni
Giorgia Meloni parvient ainsi, tant bien que mal, à conserver le soutien de son électorat traditionnel – qui se focalise sur des mesures symboliques comme les attaques contre les personnes LGBT+ – sans effrayer le reste de la droite. Son style et sa personnalité sont un atout. A la tribune, elle fait preuve d’aisance. Elle n’accorde d’interview qu’à des médias triés sur le volet qui ne la mettent pas en difficulté – et place ses proches à la tête de la télévision publique italienne. En photo, ses yeux bleus et ses cheveux blonds sont admirés par tout le monde, à commencer par Donald Trump, qui ne cesse de la complimenter.
Dans les esprits, elle est toujours cette jeune fille élevée seule par sa mère avec sa grande sœur, Arianna, loin d’un père parti en Espagne lorsqu’elle était toute petite et avec lequel elle a coupé les ponts après une condamnation pour trafic de drogue. Toujours, aussi, cette ministre de la jeunesse nommée par Silvio Berlusconi en 2008, qui préfère conduire elle-même sa Mini Cooper dans les rues de Rome plutôt que de se déplacer avec une escorte. Une femme du peuple, en somme.
Une dérive sur la sécurité et la justice
Que s’est-il donc passé pour que plus de 53 % des Italiens s’opposent à elle dans un référendum qui a largement dépassé son cadre initial? S’il y a bien un domaine dans lequel Giorgia Meloni est restée fidèle à son étiquette post-fasciste, c’est bien celui de la sécurité. Depuis 2022, la présidente du Conseil a pris des dizaines de décrets répressifs contre les organisateurs de rave-party, les manifestants, les activistes écologistes ou les squatteurs. Les peines de prison augmentent, les amendes s’alourdissent.
En octobre 2024, l’Union des chambres pénales italiennes des avocats prend la parole pour dénoncer les risques de dérive. «Le décret sur la sécurité a une matrice sécuritaire essentiellement populiste, profondément illibérale et autoritaire, caractérisée par une rigueur punitive disproportionnée et injustifiée à l’égard des phénomènes déviants les moins graves et, au fil des ans, des personnes les plus vulnérables.»
La réforme de la justice soumise par Giorgia Meloni au référendum va encore plus loin. Aujourd’hui, juges et procureurs appartiennent à un corps unique indépendant. Ce texte technique vise à les séparer, mais aussi à changer leur gouvernance pour la rendre moins autonome, en créant une «Haute cour disciplinaire» dont une partie des membres sont nommés par le gouvernement.
Ces derniers mois, le débat s’est cristallisé autour des risques de dérives autoritaires. Giorgia Meloni et son camp sont apparus radicalisés dans leur discours, à l’instar de la cheffe de cabinet du ministre de la justice. Le 7 mars, à la télévision, elle encourage à «voter oui» et «nous nous débarrasserons de la magistrature, qui est un peloton d’exécution».
Présidente fragilisée
Plus de la moitié des Italiens qui se sont déplacés aux urnes se sont donc prononcés moins sur le fonds du texte que sur leur vision du pays et leur attachement à l’Etat de droit. Pour Giorgia Meloni, jusqu’ici plutôt habile, et toujours prompte à se poser en dernier rempart de ses concitoyens, quitte à exploiter sans vergogne des événements extérieurs, comme le drame de Crans-Montana, c’est un avertissement.
Sa proximité avec Donald Trump, d’abord vue comme une preuve de soutien sur la scène internationale, est devenue encombrante. Son soutien répété à un policier véreux s’accorde difficilement avec sa volonté de lutter contre la corruption qui, lorsqu’elle a fait ses armes en politique, éclaboussait les partis traditionnels. Sans compter les membres du gouvernement empêtrés dans des scandales divers et variés (liens avec des milieux mafieux, fraudes, etc.).
Depuis le référendum perdu, Giorgia Meloni entreprend un ménage de printemps. Elle s’est séparée de sa ministre du tourisme, d’un sous-secrétaire d’Etat à la justice et de la fameuse cheffe de cabinet maladroite. Reste que le scrutin a prouvé une chose: si elle cesse de faire l’équilibriste pour embrasser pleinement sa vision d’extrême droite, la présidente du conseil italien braque l’opinion.
De là à, peut-être, envisager une opposition qui reprendrait du poil de la bête? Rien n’est moins sûr. «Comme à la veille de son arrivée au pouvoir en 2022, l’avenir de Giorgia Meloni dépend d’abord des divisions de ses adversaires. Il faut voir si l’opposition pourra capitaliser sur ce résultat», explique le politiste italien Lorenzo Castellani au «Monde». En attendant, il va falloir que la présidente du Conseil remonte marcher délicatement sur son fil si elle veut espérer rester en place jusqu’aux prochaines élections, en 2027.