Un «grave délit» contre les familles des victimes
Les attaques de Giorgia Meloni sur Crans-Montana cachent une stratégie bien précise

Giorgia Meloni fait de Crans-Montana un combat personnel et cible la justice valaisanne. Derrière ses attaques se dessine une stratégie politique bien calculée.
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Depuis la tragédie de Crans-Montana, Giorgia Meloni se présente en défenseuse inflexible des victimes italiennes.
Photo: keystone-sda.ch
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Raphael Rauch

Depuis la catastrophe de Crans-Montana, la Première ministre italienne Giorgia Meloni s'est érigée en avocate suprême des victimes italiennes: elle assiste aux services religieux, se fait prendre en photos devant les cercueils et réconforte les proches. Lorsqu'un tribunal valaisan libère sous caution le gérant du bar sinistré, la politicienne d'extrême droite explose, évoquant un «grave délit» contre les familles des victimes.

Puis c'est le coup de théâtre: après la libération de Jacques Moretti, gérant du bar «Le Constellation», Giorgia Meloni rappelle sans hésiter son représentant à Berne, brisant délibérément un tabou diplomatique. Le message adressé à l'opinion publique italienne est limpide: Rome n'acceptera pas une nouvelle «honte» et juge la décision de la justice valaisanne «parfaitement insensée». Comme l'ont affirmé publiquement Meloni et son ministre des Affaires étrangères, Antonio Tajani, la Suisse inflige «une nouvelle blessure» aux familles des victimes.

Rome continue à polémiquer allègrement

Dans un second temps, le Valais répond favorablement à une demande d'entraide judiciaire émanant de Rome. Une rencontre entre les ministères publics romain et valaisan, organisée la semaine dernière à Berne, devait permettre d'apaiser les tensions et de définir les prochaines étapes.

Si la justice italienne s'est dite satisfaite à l'issue de cet échange, le débat politique en Italie reste vif: plusieurs responsables continuent d'exiger la mise en place d'une équipe d'enquête commune. Or, selon les recherches de Blick, aucune demande formelle en ce sens n'a jamais été déposée par l'Italie. 

La loi définit clairement la forme et le contenu qu'une demande d'entraide judiciaire doit respecter pour être valable. L'Office fédéral de la justice (OFJ) le rappelle d'ailleurs: «Une demande formelle d'entraide judiciaire doit être rédigée par écrit et signée à la main.» Or, à ce jour, aucun document répondant à ces exigences n'a été enregistré à Berne.

Selon l’OFJ, lors de la rencontre entre les deux ministères publics, «toutes les parties ont eu la possibilité d'aborder et de discuter les points importants pour elles». Autrement dit, si le procureur antimafia Francesco Lo Voi – désormais impliqué aux côtés de la justice suisse dans l'enquête sur l'incendie de Crans-Montana – avait réellement voulu la création d'une équipe d'enquête commune, il aurait pu en faire une priorité et la défendre activement lors des discussions à Berne.

L'ambassadeur italien critique la Suisse

Bien que les ministères publics de Rome et du Valais coopèrent déjà étroitement, le gouvernement italien continue d'accentuer la pression sur Berne. Interrogé par CH Media au sujet des «frictions» entre les deux pays, le ministre suisse de la Justice, Beat Jans, a tenu à relativiser: «Je les considère comme totalement inutiles. La Suisse est un Etat de droit qui fonctionne très bien. Les poursuites pénales sont en cours. Les autorités compétentes font leur travail. Et nous examinons toujours les demandes d'entraide judiciaire étrangères selon les mêmes critères. L'Italie peut être assurée que ses requêtes sont reçues et traitées correctement.»

Gian Lorenzo Cornado, l'ambassadeur italien à Berne, qui se trouve actuellement à Rome, n'a pas du tout apprécié l'interview de Beat Jans. Il manque selon lui «la volonté politique de mettre en place une équipe d'enquête commune». Il critique en outre le fait que la rencontre à Berne n'ait eu lieu que le 19 février et qu'aucune réunion de suivi n'ait encore été programmée.

L'Office fédéral de la justice dément

L'Office fédéral de la justice (OFJ) s'inscrit en faux. «Une procédure pénale n'a rien à voir avec la politique. Cette tâche relève exclusivement de la justice. C'est un principe fondamental de la séparation des pouvoirs», a déclaré à Blick sa porte-parole, Ingrid Ryser. Les ministères publics de Rome et du Valais sont en contact depuis le 22 janvier. «Le 19 février était la première date qui convenait aux deux parties», précise encore la porte-parole.

Par ailleurs, un second rendez-vous est d'ores et déjà fixé. «Le ministère public du Valais et celui de Rome ont convenu d'une nouvelle rencontre dans la seconde moitié de mars. Les enquêteurs italiens se rendront alors à Sion. C'est à ce moment-là que débutera la collaboration concrète», déclare Ingrid Ryser.

Derrière cette agitation se profile un calcul politique: Giorgia Meloni exploite l'affaire de Crans-Montana sur le terrain intérieur, se mettant en scène en protectrice inflexible de ses compatriotes. Elle hausse le ton, exerce des pressions, va jusqu'à rappeler son ambassadeur. Mais pour de nombreux observateurs chevronnés, cette stratégie reste difficile à comprendre. «Que veulent encore les Italiens?», s’interroge un diplomate européen en poste à Berne. «Ils obtiennent déjà tout ce qu'ils demandent!»

Un malentendu sur l'équipe d'enquête

Même si l'expression «équipe commune d'enquête» peut sembler décisive, dans les faits, l'Italie dispose déjà des mêmes possibilités dans le cadre d'une demande d'entraide judiciaire classique. Comme l'explique le juriste saint-gallois Fabian Teichmann, Rome peut «solliciter des mesures concrètes – par exemple la transmission de dossiers, la réalisation d'expertises, des auditions, des notifications ou la remise de documents précis».

La justice italienne sait elle aussi que la coopération progresse dans le cadre de l'entraide judiciaire. Si tel n'était pas le cas, elle aurait déjà déposé une demande formelle pour la création d'une équipe commune d'enquête.

Réforme controversée

L'attitude de Giorgia Meloni s'inscrit toutefois dans une stratégie de politique intérieure plus large: la refonte de l'Etat de droit italien. A l'automne 2025, le Parlement a adopté sa réforme judiciaire controversée. Fin mars, les électeurs seront appelés à se prononcer sur ce texte par référendum.

Cette réforme vise à séparer strictement les carrières des juges et des procureurs. Mais ses détracteurs alertent: jusqu'ici indépendants, les parquets pourraient devenir plus sensibles aux pressions politiques. Giorgia Meloni, de son côté, dénonce une «justice de gauche», qualifie certaines structures de «mafieuses» et se présente comme une combattante d'un système qui, selon elle, «échoue depuis des décennies».

La justice italienne souffre d'une mauvaise réputation: des millions de procédures sont en cours, les procès s'éternisent pendant des années et les fonctionnaires judiciaires sont chroniquement surchargés. Mais au lieu de balayer devant sa porte, le gouvernement Meloni préfère utiliser la Suisse comme paillasson.

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