Ces psychiatres le disent
Ils ne sont plus les seuls à penser que Trump est fou

Ils sont psychiatres. Ils ont très tôt prédit que Donald Trump allait installer le chaos au sommet de l'Etat américain. Ils ont subi les foudres du mouvement MAGA. Aujourd'hui, l'entourage présidentiel les consulte…
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Donald Trump est-il en train de perdre sa santé mentale? Beaucoup le criagnent à Washington.
Photo: AP
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Richard WerlyJournaliste Blick

Ils se nomment Bandy Lee, John Gartner ou Harry Segal. Et ils ont tous un point commun : celui d’être des psychiatres respectés, convaincus que le président des États-Unis — qui aura 80 ans le 14 juin prochain — a un sérieux problème d’instabilité mentale. Ils sont tous américains, et leurs publications et expressions sur des chaînes YouTube dédiées ont été marginalisées, voire interrompues, en raison des pressions des militants du mouvement MAGA (Make America Great Again). En Europe, d’autres professionnels de la santé mentale ont toutefois embrayé sur leurs thèses, notamment la psychiatre française Élisabeth Roudinesco.

Pour cette dernière, autrice du Divan des femmes (éd. du Seuil), l’affaire est entendue. Donald Trump ne vit pas dans le monde réel. «Il vit dans un monde qu’il fabrique lui-même, un monde qu’il veut identique à son désir de toute-puissance et donc de jouissance», a-t-elle expliqué en janvier dans un long entretien accordé au Grand Continent. «Lorsqu’il organise une cérémonie pour se remettre à lui-même un prix Nobel imaginaire, il ne joue pas, il ne plaisante pas: il vit réellement la scène. Trump aime les médailles, le clinquant, les fausses dorures, et il croit que ces signes extérieurs sont l’équivalent d’un vrai titre: il a une passion pour les salles de bal et les signes de la vie monarchique. Il se rêve en roi – de style Louis XIV à Las Vegas – couvert de décorations et de breloques. Le signifiant "Nobel de la paix" est une obsession chez lui, alors même qu’il est un brutal faiseur de guerre ayant échappé par terreur au service militaire – quatre reports d’incorporation…»

Faiseur de guerre

Brutal faiseur de guerre: nous y sommes. Une nouvelle limite vient en effet d’être à nouveau franchie par le locataire de la Maison-Blanche mardi 21 avril, juste avant d’annoncer l’extension du cessez-le-feu avec l’Iran destiné, selon lui, à permettre aux Iraniens de venir au Pakistan avec une proposition de négociation «consolidée». Cette limite concerne la guerre du Vietnam, qui hanta et décima sa génération. Alors qu’il fut exempté de conscription, et qu’il évita donc d’être envoyé en Asie du Sud-Est où moururent près de 59'000 soldats américains, Donald Trump a affirmé qu’il aurait «gagné cette guerre» s’il avait alors été le commandant en chef.

Sérieux? Grave? Élisabeth Roudinesco avait en quelque sorte prévu cela: «Il ne craint pas le ridicule. Là est son délire visible: un délire des grandeurs fondé sur le culte de son ego; un délire narcissique d’histrion qui devient d’autant plus dangereux que son entourage s’y soumet. Ce n’est pas un hasard s’il a, en 2017, été qualifié par les meilleurs psychiatres américains de "mélange de sociopathe, narcissique, sadique, dangereux et incapable de gouverner son pays"…»

Les professionnels américains de la santé mentale ont pourtant senti le vent du boulet politique et médical. La preuve: la fin abrupte du podcast Shrinking Trump (analyser Trump), animé par le docteur John Gartner et le docteur Harry Segal. Celui-ci s’est achevé en octobre 2025 après 70 épisodes. Il portait sur l’état psychologique, le narcissisme malin et le déclin cognitif présumé de Donald Trump. Ses intervenants mettaient en avant des inquiétudes concernant des tactiques autoritaires et une «attaque systématique contre les normes». Selon plusieurs associations de psychiatres aux Etats-Unis, ce podcast «constituait un exemple marquant de professionnels de la santé mentale mobilisant les principes du "devoir d’alerte" ("duty to warn") en raison des responsabilités publiques éminentes du principal personnage décrypté». Soit. Mais les pressions étaient énormes.

Devoir d’alerte

Même mission pour le docteur Bandy Lee. En avril 2017, au tout début du premier mandat présidentiel de Donald Trump, celle-ci organise une conférence universitaire à New Haven, dans le Connecticut. Celle-ci est intitulée, justement, «La responsabilité professionnelle inclut-elle un devoir d’alerte?» L’état mental de Donald Trump et les risques qu’il fait (à l’époque) peser sur la santé et la sécurité des Américains sont débattus. Problème: la faculté de santé publique de l’université de Yale retire son soutien. Plusieurs professionnels de la psychiatrie se décommandent. Jusqu’au jour J: «Nous pensions que notre initiative était un échec, jusqu’à ce que nous voyions la couverture médiatique, avec des articles publiés dans de nombreux pays.» Une vingtaine d’auteurs décident alors d’unir leurs voix et de publier The Dangerous Case of Donald Trump. Un best-seller inattendu, salué alors par le Washington Post comme «le livre le plus audacieux» de 2017…

La nouveauté, presque dix ans plus tard, est que ces experts ne sont plus isolés. Le très sérieux Wall Street Journal, le quotidien de la finance qui appartient pourtant au groupe Murdoch (également propriétaire de Fox News), vient de publier un article qui a donné des frissons à la Maison-Blanche. Selon cette enquête, des conseillers du président Donald Trump l’auraient tenu à l’écart de la Situation Room ces derniers jours, tandis que des responsables militaires cherchaient des moyens de secourir deux aviateurs américains portés disparus en Iran le 5 avril. Plus grave, toujours selon le Wall Street Journal, Donald Trump aurait, en retour, «crié sur ses conseillers pendant des heures» après avoir appris que l’avion avait été abattu, car il craignait que la situation n’ait un impact négatif sur les chances du Parti républicain lors des élections de mi-mandat. Son impatience aurait conduit son entourage à le tenir éloigné, de peur que son comportement n’interfère avec l’opération de sauvetage.

Codes nucléaires

Une autre information a fait surface selon laquelle le chef d’état-major interarmées américain, le général Dan Caine, pourtant nommé par Donald Trump en 2026, aurait carrément empêché le président d’accéder aux codes nucléaires. Cette affirmation vient d’un ancien analyste de la CIA, Larry Johnson. Elle n’a bien sûr pas été confirmée. Reste l’inquiétude ambiante, trahie par la fébrilité de Susie Wiles, la très puissante cheffe de cabinet présidentielle, toujours aux aguets et très inquiète des comportements de son «boss».

L’ex-agent Larry Johnson maintient sa version: «Ils reconnaissent qu’ils ont quelques problèmes (concernant la guerre en Iran) et qu’ils doivent y faire face. Il y a eu un rapport indiquant qu’une réunion d’urgence s’est tenue, et un témoignage a affirmé qu’à la Maison-Blanche, Donald Trump aurait voulu utiliser les codes nucléaires. Le général Dan Caine s’y serait opposé, invoquant son autorité en tant que chef des armées. C’était une confrontation très tendue. Des images montreraient Dan Caine quittant la réunion la tête baissée.»

Cette peur du grand dérapage présidentiel, dans un contexte international sous très haute tension, peut-elle encore mesurer les professionnels de la santé qui accumulent les indices sur la santé mentale de Donald Trump? «Il peut être difficile de croire que les menaces et actions en justice de Donald Trump contre les universités, les cabinets d’avocats et les grands médias puissent se répercuter jusqu’à des plateformes et des commentateurs de plus petite envergure», estime l’influenceur Dan Rodricks.

La loi du silence

Pourtant, la décision de John Gartner et Harry Segal, les auteurs de Shrinking Trump, de mettre fin à leur activité suggère que les efforts illibéraux de cette administration visant à étouffer la contestation et la dissidence pourraient produire un effet domino. Les intéressés demeurent d’ailleurs pour l’heure silencieux: «Nous en sommes arrivés à un point où nous nous sentions tous les deux trop exposés», a déclaré Harry Segal, qui enseigne à l’université Cornell de New York, visée par des coupes budgétaires voulues par la Maison-Blanche.

«Si nous devions être poursuivis par l’administration Donald Trump, nous n’avons pas des millions et des millions de dollars pour nous défendre, ni un grand réseau médiatique pour nous protéger. Nous avons donc pensé que c’était le bon moment… pour laisser d’autres personnes prendre le relais et continuer à lutter pour la démocratie par d’autres moyens.»

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