«Chaque nuit, j'ai peur qu'ils reviennent»
Une vague de braquages ultra violents submerge les armureries suisses

Ces pillages sont brutaux, leur ampleur sans précédent: de jeunes Français saccagent des armureries suisses. Les commerçants redoutent une nouvelle escalade.
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Le propriétaire Jean-Paul Schild (à gauche) et son directeur général (à droite) sont inquiets.
Photo: Philippe Rossier

En bref

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  • Trois hommes ont tenté un cambriolage dans une armurerie à Argovie en juin 2026, utilisant une Renault Clio comme bélier pour forcer l'entrée. Leur tentative a échoué à cause d’un système de sécurité produisant de la fumée, et trois suspects ont été arrêtés peu après.
  • Les gangs français, souvent composés de jeunes, sont accusés de voler des armes en Suisse pour alimenter les violences dans les banlieues françaises. Selon Fedpol, 22 cambriolages d'armureries ont été recensés en Suisse fin juin 2026.
  • Les armuriers suisses, confrontés à une vague de crimes violents, se sentent menacés et réclament des mesures de protection renforcées comme le port d'arme et plus de ressources pour Fedpol. En 2022, des règles de sécurité plus strictes pour les armureries ont été introduites.
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Robin Bäni

Il fait nuit, il est presque cinq heures. Trois hommes vêtus de noir font leur apparition. Ils portent des casquettes sur la tête et des cagoules sur le visage. Ils s'approchent d'un magasin, la société Schild Waffen AG, dans le canton d'Argovie. Ce vendredi de fin juin, les caméras de surveillance enregistrent chacun de leurs mouvements.

Une silhouette cagoulée pousse devant elle une benne à ordures en acier. Elle la place devant la porte de l'armurerie. Puis les cambrioleurs s'emparent d'une autre benne voisine. Imperturbables, ils la placent également devant l'entrée. Les hommes semblent calmes. Le système d’alarme ne s’est pas encore déclenché.

Ils portent des sacs blancs, sans doute pour y mettre leur butin. La plupart du temps, les malfaiteurs s’intéressent aux pistolets et aux revolvers. Ils sont faciles à emporter et en grandes quantités. Une fois volées, ces armes refont surface dans la guerre des gangs des banlieues françaises, car les membres de gangs rivaux s’entre-tuent avec des armes suisses, révèlent les enquêtes de l’Office fédéral de la police (Fedpol).

La voiture démarre en trombe

Un quatrième homme est assis dans une Renault Clio. La voiture est compacte, robuste et très puissante. Le véhicule est idéal pour une attaque bélier. Il appuie à fond sur l’accélérateur, la voiture démarre en marche arrière, percute les conteneurs et les projette à travers la porte.

Immédiatement, l’un d’eux s’empare d’un conteneur pour tenter de l’éloigner. La porte a été arrachée de ses gonds. Mais une épaisse fumée s’échappe de l’intérieur, privant les cambrioleurs de toute visibilité. Pris au dépourvu, ils sautent dans la voiture et filent à toute allure. Peu après, trois personnes sont arrêtées par la police. Leur cambriolage a échoué.

Malgré tout, le propriétaire de l’armurerie n’a aucune raison de se réjouir. «Cette fois, c’était une voiture. La prochaine fois, ils viendront peut-être avec une pelleteuse. Que ferai-je alors?», s'exclame Jean-Paul Schild, démuni. Il s’inquiète pour ses employés. Les bandes françaises ont gagné en puissance. Selon Fedpol, elles agissent «avec plus de violence, en prenant davantage de risques et de manière plus professionnelle». Et elles ont découvert la Suisse.

Des gilets pare-balles à la maison

Les cambrioleurs sévissent à travers tout le pays. A Sion (VS), des malfaiteurs ont récemment fait sauter la porte d’un magasin d’armes. A Soleure, ils ont tenté de s’introduire dans un magasin en plein cœur de la vieille ville. Lorsqu’un policier hors service les a surpris, il a tiré dans leur direction avec son arme de service et ils ont pris la fuite. 

Ces dernières semaines, d’autres incidents similaires ont eu lieu à Monte Carasso au Tessin, dans la commune zurichoise de Pfungen, ainsi qu’à Kreuzlingen en Thurgovie. «Les cambriolages ont atteint une ampleur dramatique sans précédent», écrit l’Association suisse des armuriers et des commerçants d’armes. Fedpol recense déjà 22 cambriolages, tentés ou réussis, dans des armureries cette année (situation à fin juin). D’autres sont venus s’y ajouter depuis.

Cette violence persistante affecte les commerçants. «Avant de m'endormir, je me demande à chaque fois s'ils reviendront cette nuit-là», confie Jean-Paul Schild. Il a sécurisé sa maison aussi bien que son magasin, gilets pare-balles compris. S'il aperçoit une plaque d'immatriculation française, il en note le numéro et observe le conducteur. On ne sait jamais.

Un armurier enlevé

«Nous nous sentons impuissants et livrés à nous-mêmes», confie un autre armurier. Cet homme ne sait pas s’il pourra partir en vacances. Il craint que son magasin ne devienne immédiatement une cible. Un troisième armurier raconte comment lui et son personnel surveillent désormais eux-mêmes le magasin la nuit: «La vague de cambriolages submerge les autorités.» Son service de sécurité a récemment aidé la police à appréhender quatre cambrioleurs, mais le stress psychologique reste difficile à supporter. «Nous vivons dans la crainte constante d’une nouvelle attaque.»

Personne n’ose se montrer à visage découvert. Depuis des années, une course à l’armement oppose les armuriers aux criminels. Les uns verrouillent leurs magasins, les autres recourent à des méthodes plus brutales. Aujourd’hui, les armuriers redoutent une nouvelle escalade. «Ce n’est qu’une question de temps avant qu’ils ne prennent des otages pour s’emparer d’armes», affirme Jean-Paul Schild. D'ailleurs, Fedpol indique que des «homejackings» ont déjà eu lieu en Suisse romande, notamment dans la région de Genève. La différence par rapport à un cambriolage classique est que les auteurs s’en prennent à leurs victimes chez elles.

Un enlèvement survenu en décembre 2019 a fait grand bruit. La SRF a révélé les circonstances exactes de cette affaire. Un armurier romand rentrait chez lui après une fête de Noël en France. C’est alors que quatre prétendus policiers l’ont interpellé. Les hommes en uniforme lui ont passé les menottes, lui ont bandé les yeux et l’ont conduit jusqu’à son magasin. Des gardes-frontières ont découvert le gang par hasard. Les ravisseurs ont pris la fuite, abandonné leur victime dans une forêt et lui ont pulvérisé du spray au poivre au visage.

Doublement punis

De tels incidents sont restés gravés dans la mémoire des armuriers et ont conduit les responsables politiques à renforcer les règles de sécurité applicables aux magasins d’armes en 2022. Depuis, la vidéosurveillance est obligatoire, certains types d’armes doivent être conservés dans des armoires de sécurité et les systèmes d’alarme sont soumis à des normes plus strictes. Beaucoup ont déjà mis en œuvre ces mesures et d’ici 2027, tous les armuriers devront s'y conformer.

Globalement, les entreprises acceptent ces mesures renforcées de protection contre les cambriolages, explique Daniel Wyss, président de l’Association suisse des armuriers et des commerçants d’armes. Mais ces mesures ont un coût. Jean-Paul Schild a dû investir un demi-million dans la mise aux normes. De plus, les primes d’assurance augmentent en raison des cambriolages. En d'autres termes, tout le monde ne peut pas encaisser cette charge. «Certaines entreprises devront donc fermer leurs portes à la fin de l’année», explique Daniel Wyss.

Un sentiment de malaise se répand parmi les armuriers. «Beaucoup ont l’impression d’être doublement pénalisés», déclare Jean-Paul Schild. Au lieu de faire payer les cambrioleurs pour les dégâts causés, ils se retrouvent avec des dépenses supplémentaires considérables. Beaucoup se demandent si des exigences plus strictes sont encore efficaces. En tout cas, elles n’ont pas empêché la vague actuelle de cambriolages.

«Je dormais quand ils sont arrivés»

Les criminels s’adaptent sans cesse. Autrefois, ils opéraient en bandes fermées. Tout le monde se connaissait. A l’image de ce gang qui, à l’automne 2020, a perpétré une série d’attaques contre des entrepôts d’armes suisses, armé de marteaux et de meuleuses d’angle. Le 30 octobre 2020, elle a également tenté de s’introduire dans le magasin de Jean-Paul Schild, dans le canton d’Argovie.

«Je dormais au-dessus du magasin quand ils sont arrivés», se souvient-il. Le bruit l’a réveillé; il a entrouvert les volets et aperçu un homme portant l’inscription «Police» et tenant une kalachnikov à la main. Les policiers armés de kalachnikovs n'existent pas en Suisse. «J’ai alors appelé ma femme.» Elle a appuyé sur le bouton d’alarme et son mari a attrapé son fusil et son chargeur.

Lorsqu’un cambrioleur a escaladé le mur, Jean-Paul Schild a voulu tirer un coup de semonce. Il a touché l’intrus au coude. La bande a riposté: 17 balles ont touché la maison, dont 7 la chambre. Puis ils ont pris la fuite. Plus tard, Jean-Paul Schild a dû répondre de ses actes devant le tribunal d’arrondissement de Rheinfelden pour avoir tiré. La présidente du tribunal l’a acquitté.

Comment procèdent les malfrats?

Les malfrats ont été pris pour cible par les autorités, arrêtés et mis hors d’état de nuire. Dans les années suivant l'année 2020, les cambriolages visant les armureries se sont ainsi estompés. Mais les gangs ont depuis commencé à se réorganiser en France et ont décentralisé leurs activités.

«Crime as a Service», ou en français «Le crime en tant que service», tel est leur nouveau mode opératoire. Les infractions sont externalisées. Les cibles ne se limitent plus aux armuriers depuis longtemps; les garages automobiles, les distributeurs automatiques de billets et les bijoutiers sont également visés. Rien qu'en 2026, Fedpol recense entre 300 et 350 cas.

Voilà comment fonctionne le système des criminels: en coulisses, il y a les commanditaires qui ordonnent les cambriolages. Viennent ensuite les recruteurs. Sur Snapchat, TikTok et Telegram, ils recherchent des «soldats» qui passeront à l’acte. Pour les recruter, ils diffusent des vidéos promotionnelles et proposent des sommes largement supérieures à 10'000 euros par cambriolage. «Les montants ne cessent d’augmenter», indique Fedpol. Et avec eux, le risque d’infractions graves en Suisse décolle.

L’un des auteurs avait 14 ans

Les recruteurs ciblent délibérément les mineurs et les jeunes adultes, en utilisant des emojis et des mèmes, le tout dans un langage jeune. Souvent, les «soldats» viennent de France, de quartiers défavorisés de l’agglomération lyonnaise, d’Annemasse ou de Grenoble. Mais Fedpol a appris que des jeunes ont aussi été recrutés dans les cantons de Saint-Gall et de Zurich. Le plus jeune avait 14 ans.

Et puis il y a les logisticiens. Ils fournissent aux soldats des véhicules, des outils, des moyens financiers et d’autres contacts. Pour les enquêteurs, ces structures informelles constituent un défi de taille. Même s’ils parviennent à appréhender un soldat, cela ne fait guère avancer l'enquête. Les cambrioleurs ne savent pas pour qui ils commettent ces cambriolages. Si l’un d’entre eux est arrêté, un autre prend le relais.

Au début, les auteurs ont profité de l’esprit de clocher suisse et du manque de coordination entre les corps de police. L’Association des chefs de la police judiciaire a donc mis en place une task force nationale. Depuis début mai, la direction générale est assurée par Fedpol et la police cantonale de Zurich. Sa mission: identifier, élucider et démanteler les réseaux criminels.

Une armée à la frontière?

Toutefois, la Suisse reste attractive pour les bandes françaises. La possession d’armes à titre privé est profondément ancrée dans notre pays, tout comme le tir militaire. On trouve donc de nombreux armuriers sur un petit territoire. A cela s’ajoute l’une des densités policières les plus faibles d’Europe, soit 20 policiers pour 10'000 habitants (chiffres de 2025).

Daniel Wyss, de l’Association des armuriers, réclame donc davantage de ressources pour Fedpol. C’est selon lui le seul moyen d’identifier et d’arrêter les commanditaires. Le lobby des armes Pro Tell va même jusqu’à réclamer le déploiement de l’armée aux frontières nationales. «La protection de la population ne doit pas échouer à cause d’un manque de personnel», a écrit l’association cette semaine dans un communiqué de presse.

Par ailleurs, Pro Tell réclame depuis longtemps un permis de port d’arme pour les armuriers. Le port d’arme est déjà autorisé en magasin, mais les vendeurs craignent d’être pris en embuscade sur le trajet pour se rendre au travail. Le commerçant Jean-Paul Schild soutient cette revendication: «Le danger est tel que nous, les armuriers, devrions toujours avoir une arme sur nous.» Plusieurs armuriers ont déjà déposé une demande de permis de port d’arme, mais tous les cantons ne les accordent pas.

«Ils se moquent de nous»

L’enquête visant les trois hommes qui ont tenté de s’introduire dans le magasin de Jean-Paul Schild fin juin est toujours en cours. Selon le parquet d’Argovie, un prévenu majeur est en détention préventive. Les deux autres sont mineurs. Pour leur protection, les autorités ne fournissent pas d’autres informations.

En cas de condamnation, les mineurs peuvent espérer des peines plus clémentes. De plus, les mesures privatives de liberté ne peuvent être ordonnées à l’encontre de mineurs qu’avec retenue et pour une durée aussi courte que possible. Daniel Wyss, de l’Association des armuriers, affirme qu’il existe des indices crédibles selon lesquels ces mêmes auteurs auraient commis leur délit suivant parfois immédiatement après leur remise en liberté. «Tant que nous ne détiendrons pas ces auteurs à plus long terme et que nous ne les punirons pas sévèrement, ils se moqueront simplement de nous.» Et tant que les enquêteurs n’auront pas retrouvé les commanditaires en France, cette série de cambriolages n’est pas prête de s'arrêter.

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