De YouTube à la cour de récré
La pensée masculiniste a infusé la culture en Suisse romande

Les attitudes masculinistes influencent les jeunes en Suisse, même si ces idées viennent à l'origine des influenceurs anglophones. A la racine: une frustration et une colère portées par des «gourous» qui veulent changer le rapport de force entre hommes et femmes.
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Les idées d'Andrew Tate et de ses variantes francophones se sont diffusées largement en ligne auprès des jeunes.
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Myret ZakiJournaliste Blick

Ils sont très souvent Américains. Ils s’expriment sur de multiples comptes YouTube, dont les traces écument internet. Soit face caméra, comme par exemple le psychologue Orion Taraban et son compte Psychacks (1 million d’abonnés). Soit en format podcast, comme le polémiste Myron Gaines sur FreshandFit (1,6 million d’abonnés). Le premier prodigue ses conseils dans un langage sophistiqué, au fil de vidéos intitulées «laisse-la pleurer», «elle attendra», ou «sois un homme».

Le deuxième, auteur du livre «Why Women Deserve Less» (Pourquoi les femmes méritent moins, 2023), organise des forums aux échanges plus trash, où on le voit gronder des jeunes femmes parce qu’elles s’exhibent sur les réseaux sociaux, gagnent de l’argent sur le site de photos érotiques OnlyFans ou recherchent des hommes riches. 

Un espace en progression

«La manosphère est un espace en forte progression», observe Gilles Crettenand, responsable de mencare, le centre de compétence Hommes et masculinités. C’est toute une culture mondiale du masculinisme qui se diffuse depuis YouTube à travers ces influenceurs très largement anglo-saxons, et se viralise sur TikTok et Instagram via des clips, edits, réels et shorts, auxquels peu de jeunes échappent. Car la manosphère se décline aussi en multiples variantes francophones, avec des figures comme Yomi Denzel, AldoSterone ou BryanForReal.

Les mêmes visions du monde et les mêmes punchlines se retrouvent souvent d’un créateur à l’autre. Dans une vidéo intitulée «Tu n’es pas un homme», BryanForReal explique par exemple qu’un «homme lambda, en paille, qui est tout fragile comme une feuille A4», va échouer, «car la vie est de plus en plus dure pour l’homme lambda, l’homme moyen, corps tout flasque, métier avec un salaire très bas.» Il conseille d’être «agressif», «pas au point d’aller aux embrouilles, ou d’insulter des concurrents», mais «comme à la salle, pour soulever des poids lourds»: «Le trait qui différencie un petit bêta fragile d’un vrai homme alpha pur, c’est la compétitivité, c’est d’être un compétiteur! Sinon tu vas échouer! Tu vas vivre une vie minable!»

Les jeunes adolescents qui passent du temps sur Internet vont difficilement pouvoir ignorer ces contenus. «Ces discours touchent tous les jours notre Suisse romande», témoigne Gilles Crettenand. Le responsable de mencare intervient dans les classes auprès de jeunes de 16-18 ans, et l’ensemble de la classe lève la main quand il demande qui connaît certaines figures de la manosphère. En effet, s’il n’existe pas d’importantes figures masculinistes suisses, les Helvètes tombent en quelques minutes sur ces contenus sur YouTube, Instagram et TikTok.

Trouvable en 7 minutes

«Si un jeune se demande que faire pour être un vrai garçon, réussir, ou plaire aux filles, des réponses très dures et essentialisantes vont lui apparaître en ligne avec ces menfluencers», explique Gilles Crettenand. Ainsi, a-t-il testé, «si on pose la question ‘comment je fais pour plaire aux filles’, les contenus masculinistes vont apparaître après 7 minutes en ligne. Si on reste 2h-3h par jour sur les réseaux, ce qui est très standard, et qu’on entend en boucle ce type de propos, cela peut entraîner une réelle perte de repères pour les jeunes».

Comment lutter contre les discours masculinistes?
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Un expert répond:Comment lutter contre la progression des discours masculinistes?

Le masculinisme a été progressivement identifié comme une menace, y compris en Suisse, où les autorités prennent le phénomène au sérieux. Fin avril, le Conseil national a adopté le postulat du Vert’libéral Patrick Hässig pour «combattre le radicalisme masculiniste» sur Internet. Le Conseil fédéral l’a soutenu, se disant «préoccupé par la diffusion de normes de masculinité favorisant la violence, en particulier chez les jeunes hommes». Le 10 mai, la RTS racontait le premier attentat masculiniste de Suisse, qui s’est déroulé en Thurgovie en décembre 2020, quand un automobiliste de 27 ans a délibérément percuté deux adolescentes à vélo. Radicalisé via internet, il s’est filmé en train de leur foncer dedans.

«Ferme ta chatte»

A la source du problème, Gilles Crettenand évoque l’éducation masculine genrée, qui fait déjà des dégâts dans les cours de récréation en Suisse. Dans les écoles, il observe un durcissement dans les relations garçons-filles. «On voit des garçons sexistes, qui se comportent de manière inadéquate, qui demandent 'quel est ton body count' à 12-13 ans, souligne Gilles Crettenand. Le ton peut être très confrontant, cassant de la part des garçons, y compris face à des femmes adultes, des enseignantes par exemple, qui sont désarçonnées».

A cet égard, nous avons recueilli le témoignage d’une jeune fille de 12 ans vivant à Thônex (GE), qui explique qu’elle et ses amies s’entendent régulièrement dire «ferme ta chatte!» par des garçons de 12 à 13 ans appartenant au même groupe de jeunes. Des comportements qui visent à affirmer des codes de virilité agressive, symptôme d’une culture de rue forgée par des influences masculinistes, mais aussi par l’univers du rap. Des études soulignent l’existence de passerelles culturelles entre les discours sexistes présents dans le rap français (insulte sexiste, domination masculine, valorisation de la dureté) et les codes de la culture masculiniste en ligne. Ainsi, des expressions d’une vulgarité extrême se voient banalisées entre jeunes.

Sentiment de perte de pouvoir

Mais au fondement de l’idéologie qui se développe chez les penseurs masculinistes, il existe une colère face au déclassement social, et une quête de restitution de privilèges perdus. Derrière un argumentaire anti-féministe revendiqué apparaît la frustration d’hommes s’estimant dévalués, désavoués et déclassés au niveau de leur rôle et de leur poids dans la société. «Le masculinisme est né notamment en réaction à l’avancée du féminisme, note Gilles Crettenand. Une avancée qui peut déstabiliser une partie des hommes, qui ont l’impression qu’on a un seul gâteau, et qu’il ne peut être extensible.»

Gilles Crettenand décrit les masculinistes comme un groupe d’hommes «qui ont l’impression de perdre leurs droits du fait que les femmes en ont acquis certains». Il voit dans le masculinisme l’idée d’une masculinité rétrograde, rigide, qui se situe dans les rapports de domination. «Une personne qui dévelppe ce type de masculinité est typiquement dans un hyper contrôle et doit dominer son corps, son mental, son coeur pour se sentir un 'vrai homme'.»

Mais la quête est aussi d’ordre social. Chacun de ces créateurs, dans son style propre, diffuse le même message: les hommes qui sont au bas de l’échelle ont perdu le pouvoir et le respect. Ils doivent devenir plus forts, plus autoritaires et plus respectables face à la déconsidération que leur témoignent les jeunes femmes, face à la promiscuité et à l’infidélité dont elles font preuve avec l’aide émancipatrice des réseaux sociaux, ou encore face à l’«hypergamie» qu’affichent les femmes (sélection des 10% d’hommes du haut du panier, et désintérêt affiché pour les autres 90%).

Pas de gourous anti-masculinistes

Leurs discours cherchent aussi à rétablir un certain rapport de forces économique, qui consiste à rappeler aux femmes que ce sont les hommes qui gagnent l’essentiel de l’argent, qui concentrent le plus de compétences, et qui sont les plus utiles à la société. Ce message revient très souvent dans le livre de Myron Gaines (Why Women Deserve Less).

Le discours consiste aussi à rappeler que leur valeur en tant qu’hommes augmente avec les années à mesure qu’ils se construisent, tandis que celle des femmes déclinerait après 30 ans. Leurs discours brocardent les injonctions pro-fémnistes en ligne qui disent aux femmes «vous êtes la récompense», «vous n’avez pas besoin d’un homme»; et à l’accusation de «masculinité toxique», ils répondent par celle de «féminité toxique».

En revanche, on ne trouve pas sur Youtube de comptes spécialisés dans la critique des influenceurs masculinistes. Il n’existe pas à ce jour de «gourous» anti-masculinistes significatifs, ou de critique structurée du masculinisme en ligne, qui soit connue pour déconstruire le discours masculiniste. Quelques comptes généralistes le font occasionnellement, mais la riposte intellectuelle passe plutôt par des ouvrages critiques. A titre d’exemple, on citera les livres d’autrices françaises comme la militante féministe Stéphanie Lamy, qui a publié en 2024 «La terreur masculiniste», ou la journaliste Pauline Ferrari, qui a publié «Formés à la haine des femmes» en 2023. Le débat, toutefois, est presque inexistant.

Tate ou l’homme fort idéalisé

Derrière les voix masculinistes, une figure d’inspiration centrale de la manosphère: Andrew Tate, influenceur britannico-américain associé à l’extrême droite. Cet homme d’affaires et ancien kick-boxeur a popularisé les codes masculinistes auprès du jeune public via TikTok, YouTube et Instagram.

Bien des influenceurs, dont Myron Gaines, s’inspirent ouvertement d’Andrew Tate, allant jusqu’à parler fort comme lui, matraquant leurs convictions d’une voix autoritaire, dans un style très connoté «red pill». La communauté de la «pilule rouge», comme elle est souvent désignée, est convaincue de «comprendre la vraie nature des rapports hommes-femmes». Andrew Tate a développé toute une esthétique d’homme fort, viriliste et bodybuildé, fort d’un discours glorifiant la domination masculine, par la discipline de travail, l’enrichissement financier et la construction de son corps.

Une réussite qui ne doit rien à personne, et surtout pas à l’Etat, considéré comme «féminin» dans cette idéologie, car il se substitue aux hommes en ce qu’il aide les femmes à ne plus dépendre du soutien financier des hommes.

Avant Tate, le gourou Jordan Peterson occupait déjà le terrain. Mais il incarnait un courant masculiniste plus intellectuel et mondain. Puis, avec le mouvement MeToo, la vague masculiniste s’est accélérée par contre-coup, favorisant après 2017-2018 l’ascension fulgurante de figures comme Andrew Tate. En 2022, ce dernier a vu son compte YouTube suspendu pour violation des règles liées aux discours haineux et à la misogynie. Puis lui et son frère ont été inculpés de viol et de trafic d’êtres humains en janvier 2024. Cela n’a toutefois pas suffi à mettre fin au culte que lui vouent de jeunes hommes en quête de figures fortes et d’une certaine forme de revanche sur la société. Des centaines de comptes de fans relaient toujours les contenus de Tate, et d’autres créateurs l’invitent régulièrement sur leur plateforme.

Gilles Crettenand voit surtout le danger de ces idées dans l’effet qu’elles produisent sur les plus jeunes. En écoutant certains jeunes parler de leurs idéaux, on reconnaît effectivement les idées d’Andrew Tate: dévalorisation des études et des diplômes, intérêt marqué pour l’enrichissement rapide et facile en ligne, fréquentation assidue de la salle de fitness, discipline au forcing. De même, la relation au sexe opposé de la génération des 15-20 ans se retrouve teintée d’idées masculinistes.

En particulier, en bas de l’échelle sociale, tandis que ces idées sont moins prégnantes chez les jeunes de classes supérieures. La dévalorisation des études, en particulier chez les jeunes de classes populaires qui se voient en chercheurs d’or digitaux, provient d’une vision schématique selon laquelle la constitution de capital économique relèverait du masculin, tandis que la constitution de capital culturel, docile et scolaire, relèverait du féminin, comme l’explique le sociologue Dieter Vanderbroeck dans «Distinctions in the Flesh» (2017).

«Avancer dans une autre masculinité»

Des femmes, aussi, participent au mouvement masculiniste. A commencer par la youtubeuse Pearl Davis, connue pour sa verve alignant les arguments pro-masculins et la critique sévère des comportements féminins. La psychologue Sadia Khan, dont les contenus sont devenus viraux depuis 3-4 ans, dénonce des comportements féminins tels que ceux de «croqueuses de diamants», mais elle critique aussi la sphère masculiniste, qu’elle considère plus puérile que virile, tout comme l’addiction des hommes à la pornographie, qu’elle considère anti-masculine.

D’autres figures féminines promeuvent le rôle d’épouses traditionnelles (les «tradwives»), à l’instar de Nara Smith, qui incarne ce phénomène sur TikTok avec une esthétique très domestique, de maternité glamour et de cuisine maison. Pour plaire à des jeunes hommes aux penchants masculinistes, des jeunes femmes se font passer pour des tradwives.

«Il faut faire progresser les normes sociales, inclure le vivre-ensemble de façon plus systématique dès le départ, contrer les effets problématiques du système patriarcal», préconise Gilles Crettenand. Son but: aider les personnes affectées par ces idées à «avancer avec une autre masculinité en tant qu’homme».

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