Lutte contre la manosphère
La Suisse sort l'artillerie lourde contre les influenceurs masculinistes

La manosphère diffuse une vision radicale de la masculinité et cible les jeunes hommes en quête de repères. Face à ces discours misogynes et violents, les autorités suisses s’organisent. Parents et enseignants se retrouvent en première ligne.
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Les manfluencers diffusent sur Internet des idéologies masculines faisant l'apologie de la violence et de la misogynie de nombreux jeunes y sont exposés.
Photo: Shutterstock
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Patrick Gerber

La société menacerait la «véritable masculinité» et les femmes en seraient responsables. Cette vision du monde se diffuse dans la manosphère, un réseau informel de forums et de blogs. Que peuvent faire les parents lorsque leur fils se passionne pour des coachs masculins misogynes et prônant la violence?

«Les parents et les professionnels se sentent largement abandonnés», explique Markus Theunert, psychologue et auteur, à Blick. Avec le nouveau site d'information manosphere.ch, il entend offrir des repères ainsi qu’un lexique pour décrypter la manosphère. La plateforme est soutenue par l’Etat, notamment par la Confédération. Une preuve que les autorités prennent désormais le phénomène au sérieux et cherchent à y répondre.

L'insécurité comme modèle commercial

Jamais les possibilités pour s'exprimer n’ont été aussi nombreuses. Parallèlement, ce que la société attend d’un homme apparaît aujourd’hui bien moins défini qu’auparavant. Doit-il montrer ses émotions, faire preuve de dureté – ou les deux à la fois? Les jeunes hommes sont souvent livrés à eux-mêmes face à ces injonctions contradictoires, explique Markus Theunert. «Beaucoup relèvent le défi et se réinventent.» Mais tous n’y parviennent pas.

C’est précisément à ces jeunes hommes que s’adressent les «manfluencers», en proposant des réponses simplistes à des questions complexes. Selon eux, «l’homme naturel» serait dominant, supérieur à la femme et devrait refouler ses émotions. En réalité, ces influenceurs se préoccupent moins du bien-être de leurs adeptes que de leur propre succès financier. En cultivant le mépris des femmes et en glorifiant la richesse, ils fédèrent des communautés sur les réseaux sociaux – et en tirent des revenus.

La promesse de richesse et de pouvoir

L’exemple le plus connu reste sans doute celui d’Andrew Tate. Cet Américain, également détenteur de la nationalité britannique, est un ancien kick-boxeur professionnel. Fort d’une audience massive, il explique aux jeunes hommes comment ils pourraient prétendument devenir riches rapidement, obtenir un corps parfait ou séduire facilement les femmes.

Selon Markus Theunert, ces figures masculines séduisent peu les femmes sûres d’elles et indépendantes. Plus préoccupant encore: les adeptes de la manosphère tendent à percevoir les femmes comme des menaces ou des responsables. «A partir de ce sentiment, la violence peut apparaître comme une sorte de défense ou de vengeance – et être ainsi plus facilement justifiée ou minimisée.»

La série Adolescence sur Netflix en offre une illustration comparable: un élève de 13 ans y poignarde une camarade de classe après qu’elle se soit moquée de lui en le traitant d’«incel» – pour «abstinent sexuel involontaire» –, portant ainsi atteinte à son honneur à ses yeux.

Un travail de pionnier via un site web

Markus Theunert est notamment co-directeur de l’association faîtière des organisations progressistes suisses d’hommes et de pères. Avec le site manosphere.ch, et l’espoir d’une large diffusion, il souhaite désormais mieux informer sur le phénomène. «Au moins un tiers des adolescents et des jeunes hommes sont sensibles à des représentations de la masculinité dominante que l’on croyait dépassées», souligne-t-il.

Le Conseil fédéral suisse semble lui aussi avoir pris la mesure du problème. Dans un postulat, le conseiller national Patrick Hässig a demandé un rapport proposant des solutions concrètes face aux «dynamiques de violence et de radicalisation idéologiques masculines» sur Internet. Le Conseil fédéral a proposé de l’accepter, se disant «préoccupé par la diffusion de normes de masculinité favorisant la violence, en particulier chez les jeunes hommes».

Dans ce contexte, l’Office fédéral de la police soutient manosphere.ch à hauteur d’environ 67'000 francs. D’autres autorités, ainsi que les cantons de Genève et de Zurich, participent également au projet. A Zurich, des offres de conseil spécialisées ont aussi été mises en place. «Il s’agit d’un travail de pionnier», souligne Markus Theunert.

Offrir des conseils et un soutien

Mais comment les parents ou les enseignants peuvent-ils identifier le moment où une intervention s’impose? Il est tout à fait normal que les adolescents cherchent des modèles masculins. Cela devient problématique lorsqu’ils se tournent vers des figures qui prônent la domination et légitiment la violence, explique Markus Theunert. Une réaction est alors nécessaire. Un principe reste central: «Le plus important est d’être en relation et de montrer un véritable intérêt.»

A défaut, les conséquences peuvent être graves, non seulement pour les femmes, mais aussi pour les jeunes hommes eux-mêmes. Beaucoup sont convaincus que l’hypermasculinité favorise la réussite professionnelle et relationnelle, poursuit Markus Theunert. Or, c’est souvent l’inverse qui se produit: «S’ils dévalorisent l’assiduité, l’adaptation et l’empathie en les qualifiant de 'non-masculines', ils se mettent eux-mêmes des bâtons dans les roues.»

Ce dont les jeunes hommes ont besoin, avant tout, c’est d’orientation et de soutien. Un changement durable passe par une prise de conscience essentielle: être un homme n’est pas figé. «Il n’y a pas de plan de construction de la masculinité. Chaque homme peut déterminer lui-même dans quelle mesure il veut répondre aux attentes de la société en matière de masculinité», conclut Markus Theunert.


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