La Fédération romande des consommateurs prend part à une action européenne
TikTok, Meta et Google accusés de laxisme volontaire sur les publicités frauduleuses

Une enquête d'ampleur européenne alerte sur les publicités d'arnaques financières proliférant sur TikTok, Google et Meta. Secrétaire générale de la FRC, Sophie Michaud Gigon détaille l'action conjointe des associations européennes de défense des consommateurs.
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Comme secrétaire générale de la FRC, Sophie Michaud Gigon (Les Vert-e-s) dénonce les publicités numériques frauduleuses.
Photo: Keystone
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Léo MichoudJournaliste Blick

Vous les voyez passer, sur internet ou sur vos réseaux sociaux, ces publicités qui vous promettent de gagner très rapidement de grosses sommes d’argent. La Fédération romande des consommateurs (FRC) et 26 de ses homologues européens les voient aussi passer, et un peu trop régulièrement à leur goût sur TikTok, Meta (Facebook/Instagram) et Google.

Ce jeudi 21 mai, réunies sous la houlette de la faîtière continentale qu’est le Bureau européen des unions de consommateurs (BEUC), les associations de défense des consommateurs lancent une action conjointe, nommée «Sponsored by scammers» (en français, «Sponsorisé par des arnaqueurs»). Une façon de dénoncer ces publicités de conseils financiers frauduleux, qui ne cessent de faire des victimes en Suisse et ailleurs.

Durant leur enquête, menée entre décembre 2025 et mars 2026, les organismes de défense des consommateurs ont identifié «près de 900 publicités soupçonnées d’enfreindre le droit européen» et les ont toutes dénoncées aux plateformes concernées. Résultat des courses, seules 27% de ces annonces ont été retirées.

L’enquête conclut que «les plateformes génèrent des revenus très importants via les publicités qu’elles diffusent, tout en
acceptant le fait que certaines sont des escroqueries». Secrétaire générale de la Fédération romande des consommateurs, Sophie Michaud Gigon a accepté de répondre aux questions de Blick. La conseillère nationale verte vaudoise déplore le manque de réactivité suisse en matière de publicités numériques potentiellement dangereuses.

Sophie Michaud Gigon, quel est l’objectif de votre démarche collective européenne? De faire plier TikTok, Google et Meta?
Le but, c’est de fédérer les forces. Et de faire en sorte que sur le marché européen, dont fait partie la Suisse, les plateformes changent de méthodes. Nous voulons alerter les autorités et faire bouger les lignes. L’idée est de rendre l’environnement numérique plus sûr et d’imposer d’avantage de responsabilités aux grandes plateformes. En Suisse, cela passe par une mise en œuvre de la législation existante et par une réglementation supplémentaire. La loi doit être plus musclée et les sanctions dissuasives, vu à qui on se confronte. 

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Ces publicités donnent l’impression de permettre des gains rapides, tout en minimisant les risques encourus
Sophie Michaud Gigon, secrétaire générale de la FRC
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Justement, pourquoi votre enquête cible-t-elle en particulier les trois géants que sont TikTok, Google et Meta?
C’est vraiment une question de volume. Ces firmes chinoises et américaines couvrent une part colossale de la diffusion publicitaire. Lorsque l’enquête a été menée, il est apparu évident qu’il fallait viser les plus gros acteurs du marché, vu leurs chiffres d’affaires.

Qu’est-ce qu’une publicité de conseil financier qui ne respecte pas les règles suisses en vigueur?
Selon nous, ces publicités enfreignent la loi actuelle contre la concurrence déloyale car elles donnent des indications inexactes et fallacieuses sur leurs prestations, leur prix ou leurs méthodes de vente. Certaines publicités qui utilisent des formulations comme «Besoin d’argent rapidement?» ou «sans vérification» sont susceptibles de constituer des pratiques déloyales. Elles donnent l’impression de permettre des gains rapides, tout en minimisant les risques encourus. Sur cette base existante, on demande au Secrétariat d’Etat à l’économie (SECO) d’agir.

Concrètement, de quoi accusez-vous les plateformes?
Elles se présentent comme des intermédiaires purs. Pourtant, elles sélectionnent les contenus, organisent la visibilité des publicités, gèrent leurs algorithmes et ciblent, de fait, les utilisateurs. Elles disposent d’outils technologiques suffisamment avancés pour faire cela, mais pas pour empêcher la diffusion de ces arnaques? C’est se moquer du monde! Sur les réseaux sociaux, certains comptes récidivistes recommencent malgré les signalements répétés et ne sont jamais suspendus. Les plateformes continuent à percevoir des revenus publicitaires issus de ces contenus-là. Elles n’interviennent pas, c’est leur business model.

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Le risque, c’est de perdre de l’argent, d’être livré à soi-même sans aucun moyen de se retourner juridiquement contre les responsables
Sophie Michaud Gigon, secrétaire générale de la FRC
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Quel est le risque de ces publicités de conseils financiers pour la population suisse?
C’est d’être victimes de ces arnaques. C’est de perdre de l’argent, d’être livré à soi-même sans aucun moyen de se retourner juridiquement contre les responsables. En plus de l’usurpation d’identité de personnalités, certaines publicités promettent des crédits facilités, des prêts rapides et sans vérification, des rendements irréalistes et présentent des investissements comme sûrs. Pour des personnes qui ont tendance à s’endetter, les pertes financières peuvent être catastrophiques. Au niveau européen, en 2024, on parle de 4,2 milliards d’euros de dommages subis par les consommateurs. Et cela érode la confiance dans les marchés numériques et financiers.

Comment faudrait-il que Meta, TikTok et Google protègent leurs utilisateurs de ces publicités trompeuses?
Il y a obligation de diligence. Cela passe par le retrait rapide des contenus illégaux et par une vraie transparence sur les annonceurs. Ces plateformes numériques ont la responsabilité de cibler ces publicités pour protéger leurs clients. En cas de manquements répétés, il faut des sanctions dissuasives. Le numérique ne peut pas être un espace où les règles de protection des consommateurs cessent de s’appliquer. Ce n’est pas un espace de non-droit.

Vous demandez une nouvelle législation en la matière…
Face aux pratiques commerciales abusives, la loi actuelle reste un peu faible, car trop générale. Mais elle a au moins le mérite d’exister. Il nous manque une loi qui limiterait vraiment la publicité, engagerait la responsabilité des plateformes et exigerait des mesures fermes. Après des années de pression et d’attente, le Conseil fédéral a enfin présenté un projet de loi, sous la responsabilité du DETEC. Il est en consultation, mais reste insuffisant en l’état. 

Pourquoi?
Il ne traite que des plateformes de communication et laisse totalement à l’abandon la question du commerce en ligne, sur lequel le Conseil fédéral ne souhaite pas légiférer pour le moment. Nous voulons y apporter des modifications, en proposant des amendements et des ajouts notamment liés à la publicité ciblée sur les enfants. L’objectif, à terme, est d’obtenir une loi de régulation des plateformes de communication plus satisfaisante, plus ambitieuse et qui apporte une meilleure protection que ce que propose actuellement le Conseil fédéral.

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En restant très minimaliste, le Conseil fédéral se place du côté des plateformes, et donc des publicités frauduleuses
Sophie Michaud Gigon, secrétaire générale de la FRC
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En somme, que reprochez-vous au Conseil fédéral?
En restant très minimaliste, le Conseil fédéral se place du côté des plateformes, et donc des publicités frauduleuses. Mais du côté du Parlement, la cohésion est assez large sur ce sujet, et pas seulement à gauche. Même s’il y en a toujours qui ne souhaitent aucune intervention. On collabore avec des faîtières suisses du commerce comme Swiss Retail. Ils y trouvent un intérêt direct. Dans la vente en ligne, les plateformes étrangères profitent d’une concurrence déloyale. Si les fraudeurs ne sont pas pénalisés et que les obligations ne sont pas les mêmes pour tout le monde, le marché dysfonctionne.

Pour vous, la Suisse pourrait s’inspirer de la législation européenne en la matière, comme le Digital Services Act (DSA, en français Règlement sur les services numériques)?
Le DSA peut servir d’inspiration. Mais même là, l’UE se rend compte que certaines pratiques frauduleuses sont difficiles à combattre. D’où l’intérêt de ma motion récemment adoptée, qui vise à forcer les plateformes de commerce en ligne à avoir un référent juridique en Suisse. Comme autorité ou comme client, cela permettra d’interpeller plus facilement la justice et d’exiger un changement de pratique. 

L’Union européenne tarde aussi à prononcer des sanctions…
On verra ce que donneront les litiges judiciaires qui opposent l’Union européenne aux grandes plateformes, et les mesures que cela permettra de prendre. La commission européenne en a surtout marre de se faire danser sur le ventre. Les procédures judiciaires peuvent durer longtemps. Et pendant ce temps, le marché continue. C’est la difficulté. On a besoin de lois rapidement applicables, et qui débouchent sur des sanctions dissuasives. Ce n’est pas le cas en Suisse pour le moment.

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