Yvonne*, 85 ans, consultait tranquillement les actions d'un supermarché sur son ordinateur quand tout a basculé. Son écran se fige, un message d’alerte estampillé Microsoft s’affiche. Un numéro de téléphone apparaît: le 022 539 16 22. Inquiète, elle appelle. Au bout du fil, un homme s'exprime en français. Il se présente comme un technicien de la firme américaine. Durant des heures, il manipule la retraitée et la pousse à acheter un antivirus pour 79,80 francs.
Cet article a été publié initialement dans le «Beobachter», un magazine appartenant à Ringier AG, éditeur de Blick.
Cet article a été publié initialement dans le «Beobachter», un magazine appartenant à Ringier AG, éditeur de Blick.
«J'étais à bout de nerfs et je voulais simplement que cette histoire se termine», se souvient la victime. Sous contrainte psychologique, elle se connecte à son e-banking. «Il m'a dit de ne rien toucher et de ne pas éteindre le PC». Mais l'escroc n'installe rien du tout. En prenant le contrôle de l'appareil via un logiciel de maintenance à distance, il espionne ses codes et vide méthodiquement son compte d'épargne à la Banque Migros. Près de 50'000 francs se volatilisent.
L'argent a transité par la Suisse romande
Le choc survient le lendemain. «J'ai immédiatement appelé la Banque Migros et j'ai encore pu stopper un virement illégal. On m'a conseillé de signaler immédiatement l'affaire à la police.»
L'enquête du ministère public révèle une logistique bien huilée. Le butin a d'abord été fractionné et envoyé sur des comptes en Suisse romande, chez des «Money-Mules». Ces intermédiaires, souvent des particuliers en difficulté financière, mettent leurs comptes à disposition des criminels. On estime qu'environ 2000 comptes sont ainsi détournés en Suisse.
Terminus au Congo
Cette pratique relève du blanchiment d'argent. Parmi les détenteurs de comptes identifiés, un mineur, recruté sur Snapchat, a été acquitté, le tribunal estimant qu'il ignorait participer à une fraude. En revanche, un Vaudois a été condamné à 90 jours-amende avec sursis. D'autres «Money Mules» font encore l'objet d'une enquête.
Malgré ces condamnations, l'argent de la retraitée reste introuvable. Les fonds ont finalement été tracés jusqu'en République démocratique du Congo. Faute d'accord d'entraide judiciaire avec ce pays, le parquet a dû classer la procédure.
La banque refuse tout geste
Yvonne ne décolère pas face à l'attitude de son établissement bancaire. «Sans aucun contrôle ni demande, elle a effectué des paiements à partir de mon compte d'épargne-retraite, à partir duquel je n'effectue normalement aucun paiement», déplore-t-elle. «Je pense que la banque a une part de responsabilité et qu'elle a négligé son devoir de diligence.»
La Banque Migros, de son côté, rejette toute responsabilité. Dans un courrier adressé à sa cliente, elle rappelle que les utilisateurs doivent protéger leurs appareils et garder leurs codes secrets. Pour l'institution, les ordres ont été déclenchés «en bonne et due forme». La banque précise qu'elle n'est pas tenue de connaître les habitudes de paiement de ses clients ni de vérifier la «plausibilité» de chaque transaction.
Malgré une tentative de rappel des fonds après le signalement, le compte de la senior reste désespérément vide.
*Nom d'emprunt