Laetitia Brodard-Sitre, vous aviez clairement annoncé que vous ne vouliez plus vous adresser aux médias. Pourquoi finalement avoir accepté de nous parler?
Je me suis beaucoup exprimée au début sur les réseaux et dans la presse parce que je voulais retrouver mon fils parmi tous les non-identifiés. Arthur a été le visage des disparus ou des gravement brûlés. Maintenant, je sais où mon fils repose. J’avais promis à Benjamin, qui a 12 ans, que pour son anniversaire, le 5 janvier, on aurait retrouvé son frère. Maintenant que nous savons, il me semblait aussi important de rendre hommage aux parents et également à ces jeunes qui, à Crans-Montana, ont assisté à des scènes apocalyptiques, ont vu des personnes qu’ils connaissaient ou pas se transformer en torches humaines. Ils sont des milliers à être des victimes collatérales. Et nous, en tant qu’adultes, nous devons faire quelque chose pour eux. Nous nous devons d’aider cette génération meurtrie, la soutenir parce qu’elle est incroyablement belle et qu’il faut être fiers d’elle.
Qui était Arthur?
Arthur, depuis tout petit, est un garçon qui aimait être parfait. Il était très discret, ne supportait pas de se mettre en avant. D’ailleurs, il aurait détesté savoir que le monde entier connaissait son visage. Il se réjouissait d’avoir le permis de conduire et avait fait toutes les démarches nécessaires. Il avait déjà celui du scooter, il allait accompagner ses copains à droite et à gauche et les ramenait si besoin. Je lui disais: «Tu es Uber scooter» et il me répondait: «Oui, mais tu vois, lui, il n’a pas de scooter et sa maman va s’inquiéter s’il est en retard. Donc je le ramène.» Mon fils était rempli de douceur et, comme on a pu l’entendre, plein d’empathie. Sa chambre était tout le temps rangée, ses baskets bien alignées. Il aimait l’ordre et les belles choses. Il adorait aller chez sa grand-maman, sa grand-mumu, comme il l’appelait. Il disait à ma maman: «Tu sais, même si j’ai 16 ans, je vais continuer à dormir chez toi parce que j’adore ça.»
Les études étaient aussi très importantes pour lui. Il voulait réussir et était très ambitieux.
A 12 ans, 13 ans, mon Arthur allait acheter des coques de téléphone pour les revendre. Il a créé des sites internet pour les vendre ensuite, des logos, etc. Quand je me suis séparée de son papa, il m’a dit: «Tu sais, maman, ne t’inquiète pas. Maintenant, c’est moi qui t’amènerai en vacances avec l’argent que je gagnerai. Je serai là pour toi.» Donc voilà, c’est ce jeune homme là, mon Arthur, cette étoile qui était là aussi pour les autres. Bon, attention, je n’ai pas eu que des journées toujours roses avec lui. Comme dans toutes les fratries, il se chamaillait avec son frère... Mais ils ont eu une belle relation tous les deux.
Vous m’avez dit qu’il avait une petite copine?
Il était très discret. Je n’ai découvert qu’il y a quelques jours qu’il avait quelqu’un depuis deux mois. D’ailleurs, elle a parlé le jour de l’enterrement. Elle n’osait pas. Mais je lui ai dit: «Tu sais, tu as ta place avec nous. Tu es sa première amoureuse, tu as fait partie de sa vie.»
Nous passons devant le banc où les deux amoureux avaient coutume de se retrouver.
Il s’asseyait là avec cette jeune fille. Elle m’a dit qu’ils avaient passé des heures à discuter et m’a montré leur échange Snapchat. Elle lui avait écrit: «C’est fou avec toi quatre heures en valent 30 tellement le temps passe vite.»
C’était son premier Nouvel An loin de sa famille?
Oui, tout comme pour la plupart de ses copains, ils avaient hâte et se réjouissaient. Arthur était déjà à Crans-Montana avec son papa et son frère, mais j’ai vu des vidéos de ses amis qui montent le rejoindre en train. Ils sont heureux, ils chantent, ils vont faire la fête entre potes. Ils sont partis dans l’amitié et dans la joie. Ils ont choisi cette station, Crans-Montana, parce que certains d’entre eux, dont mon fils, étaient déjà sur place. Cette année, c’était visiblement le best endroit pour se réunir, the place to be pour fêter le passage à 2026... Dans ma spiritualité, je me dis que mon étoile a choisi un lieu qui s’appelle «Le Constellation» pour partir.
Comment on tient?
Je ne sais pas. Comme vous pouvez le voir, je suis maquillée, j’ai les cheveux propres. Je prends un minimum soin de moi... Parce que Arthur n’aurait pas aimé me voir négligée. Il me dirait: «Maman, continue de te faire jolie.» Lui, il faisait attention à sa coupe de cheveux, à chaque détail. Il assortissait sa tenue à ses chaussures... Je le fais pour lui, en fait, parce qu’il me voit. Mais aussi pour son frère. Car je sais que de là où il est, Arthur me dirait: «Maman, s’il te plaît, il y a Benjamin.» Oui. Je crois que c’est pour ça que je tiens. Benjamin a besoin d’avoir une maman. J’ai fait de mon mieux pour être une bonne maman pendant dix-sept ans. Il faut continuer.
Je ne peux pas me permettre de ne plus rire, de ne plus jouer à Puissance 4, de l’empêcher d’être sur ses jeux. Non, je ne peux pas... Le jour avant l’enterrement, il m’a dit: «On fait la course jusqu’à la voiture?» Je pensais que mes jambes allaient se dérober. Mais je lui ai répondu: «Evidemment qu’on va la faire, cette course. Le premier à la voiture a gagné.» Parce que c’est un enfant qui n’a que 12 ans et qui vient de perdre son grand frère. Et même s’il en avait 20, ça ne changerait rien. Du moment qu’on a été maman, on le reste toute sa vie, que les enfants soient encore là ou pas. Ils ne sont juste plus physiquement à nos côtés. Ça, c’est le plus dur. Je rêve qu’il me prenne dans ses bras, qu’il m’étouffe même en me serrant fort contre lui. Il était tellement fier le jour où il est devenu plus grand que moi...
A travers le foot, vous avez tissé un lien étroit avec vos deux garçons mais aussi toute une jeunesse...
J’aimais beaucoup ce sport mais, à l’époque, quand j’ai voulu commencer, le foot n’était pas ouvert aux filles qui n’avaient pas un don. Mais ce n’est pas grave. J’ai eu ma revanche, car j’ai passé mon diplôme d’entraîneur. Je suis diplômée Jeunesse et Sport. Et ça, c’est un rôle que je chéris, car je me sens tellement à ma place auprès de ces jeunes gens. Arthur lui aussi aimait entraîner les enfants. Il s’occupait de ceux nés en 2019 et d’un groupe plus âgé. On a passé beaucoup de temps tous les trois au FC Lutry. Etre mère, c’est un métier que j’ai choisi. Que j’ai voulu. J’étais heureuse quand nous étions là-bas ensemble. Vraiment. Ça nous a fait des super souvenirs. Au sein du FC Lutry, nous sommes une famille très unie composée des jeunes, des parents, du comité, du staff, mais aussi de tous les Lutryens. Parce que tellement de nos jeunes ont été touchés par ce malheur. Et c’est ce que j’ai dit hier au temple (le jour de l’enterrement d’Arthur, ndlr). Je suis vraiment fière de faire partie de cette famille. C’est une fierté.
Vous avez l’air d’être si forte malgré cet horrible drame qui vous a frappée...
Cette tragédie m’a offert une autre famille. Avec les parents et les copains d’Arthur, on est unis pour la vie. Mes larmes sont entre moi et moi. Je n’ai pas besoin de les montrer. J’ai entendu des commentaires qui disaient en parlant de moi: «Cette maman ne peut pas être en deuil. Elle vit trop normalement.» Mais je n’ai pas besoin de pleurer devant les autres pour montrer que je suis triste et anéantie. Et puis on réagit comme on peut. Mais surtout, on doit montrer à cette jeunesse qui est sur le terrain de foot, au gymnase ou en apprentissage et qui a été frappée de plein fouet par cette tragédie qu’il faut continuer à vivre, à faire la fête, car ceux qui sont partis, ils la font entre eux au paradis. Evidemment, de savoir qu’il y a eu des survivants me permet aussi de tenir. C’est une minuscule lueur dont j’ai besoin.
Sur la grille à côté de la buvette, des enfants, des adolescents et des adultes ont écrit des mots sur des rubans découpés dans la voile de «l’Albatros», un bateau ancré au port de Lutry, et ils viennent les accrocher quand ils en ont envie. Cette amitié, ce soutien, cette solidarité est un magnifique cadeau. Je me suis donné comme mission de perpétuer ça. Il y a une spiritualité, une interreligion entre nous, cela s’est senti lors de chaque enterrement que j’ai fait, que ce soit avec un curé, un pasteur, un imam ou un prêtre orthodoxe. On ne peut pas laisser ce lien disparaître. La compassion, la sympathie que l’on nous témoigne à nous, parents, frères, sœurs ou amis, il faut qu’on les prenne, car on va en avoir besoin. On me dit: «T’es forte», mais en fait, c’est tout ce soutien, tout cet amour qu’on me donne qui me font tenir. Et je ne peux pas le garder pour moi. Je suis comme un vase rempli d’amour des autres et il ne faut pas qu’il déborde inutilement. Donc autant que je remplisse celui de ceux qui en ont besoin. C’est comme ça que je vois les choses et c’est aussi ce qui nous reliait avec Arthur. A ce niveau-là, on était pareils. Je sais qu’il me dirait: «Maman, tel ou tel va mal. Il faut aller remplir son vase.» Dans tout notre corps, il y a plein de petits vases et lorsque le vase de la colère déborde, il faut aller le déverser loin des autres dans une forêt, mais celui de l’amour doit se transmettre.
Vous parlez de colère, en ressentez-vous?
Forcément, je suis en colère contre ce couple qui gérait «Le Constellation», contre... En fait, je ne sais pas contre qui je suis en colère. Peut-être qu’aujourd’hui ma place est ailleurs que dans la colère. Ce qui m’importait, au début, c’était de retrouver mon fils et pendant que tout le monde me voyait dans les médias, mon enfant était aux pompes funèbres de Sion. On nous a caché beaucoup de choses... Il était tout à fait identifiable, il avait sa carte d’identité sur lui, son téléphone... comme presque tous ceux qui étaient à la table d’Arthur. On les a presque tous retrouvés au même endroit, en bas des escaliers. Ils ont eu cinquante secondes pour s’échapper. De là où ils étaient, ils n’ont pas vu le début de l’incendie. Un psy m’a expliqué qu’il faut vingt secondes pour qu’on prenne conscience qu’il y a un truc qui ne va pas. Ensuite, il faut vingt autres secondes pour se dire que non, personne ne viendra avec un extincteur. Enfin, il vous reste dix secondes pour fuir. En dix secondes, on n’a même pas le temps de mettre une paire de chaussures. En fait, que l’on soit un adulte ou un jeune, on ne peut pas imaginer que les choses dégénèrent si vite, surtout parce que l’endroit était totalement défectueux. Mais la justice fera la lumière sur ces soi-disant travaux, sur ce que ce couple a fait vivre à nos enfants. Quand je parle de nos enfants, je parle aussi du videur qui était plus âgé. Il est rentré dans les flammes pour aller à la recherche de nos petits alors qu’il aurait pu partir comme Madame Moretti.
Vous avez décidé de monter une association avec d’autres mamans pour venir en aide aux parents des victimes.
Oui. Pour ceux qui ont des enfants hospitalisés mais aussi pour ceux qui ont perdu leurs enfants. On est en train de mettre ça en place. Mais on se doit de le faire intelligemment. On laisse pour le moment le juridique de côté. On verra ça après. Le but, c’est de pouvoir échanger et de se soutenir. La semaine dernière, la plupart d’entre nous ont passé leur temps à enterrer leurs enfants ou à essayer d’être forts pour rester au chevet des survivants ou encore tenter de rassurer ceux qui font d’horribles cauchemars. Alors le côté justice, même s’il est important, ce n’est pas pour maintenant. L’autre jour, j’ai reçu les affaires d’Arthur par les enquêteurs, j’ai dû signer des papiers et un policier m’a demandé si j’allais porter plainte. La même chose est arrivée à une autre maman qui a simplement demandé: «Est-ce que cette plainte fera revenir mon enfant?» Alors oui, justice sera faite, mais on doit d’abord se concentrer sur notre deuil, mais aussi sur ces jeunes qui sont dans les hôpitaux et aider leurs parents. J’ai dit à un papa désespéré: «Dis-toi tous les soirs à minuit que c’est un jour de gagné, une petite lumière dans la nuit.»
Que se propose de faire votre association?
D’abord d’aider les gens au quotidien. On n’a pas la force d’aller à la Migros et de remplir un caddie, de faire ses paiements, de relever le courrier quand on vient de perdre son fils ou sa fille ou que l’on doit être à son chevet. Moi, tous les soirs j’ai à manger devant ma porte, car je n’ai pas le courage de cuisiner, ni de faire mes lessives. Ce sont des amis qui le font pour moi. J’ai une chance inestimable et je voudrais que l’on fasse la même chose pour tous ceux touchés par ce drame. Il faut être dans l’essentiel, le basique. La plupart des parents de survivants ne sont pas chez eux. Que se passe-t-il lorsqu’ils ont des animaux domestiques, que les factures s’entassent dans la boîte aux lettres... Les secours ont mis les brûlés dans des hôpitaux qui ne sont pas forcément proches. Comment on fait quand on ne parle pas de langue étrangère et qu’on vous fait un diagnostic que vous ne pouvez pas comprendre? Comment on fait quand on a un fils de 4 ans en Suisse et un adolescent gravement atteint en Allemagne, à Zurich, à Lyon ou à Bucarest? Il faut que l’on puisse aussi organiser des transferts quand cela sera possible... Il faut que l’on trouve des bénévoles qui facilitent la vie. Nous sommes déjà tellement anesthésiés.
Vous voulez aussi vous occuper de la jeunesse dévastée par ce drame.
Ils le méritent. Il m’est arrivé de partir en camp de foot avec 70 Lutryens et je disais aux parents: «Ne vous inquiétez pas, pendant une semaine vos enfants sont mes enfants.» C’est ce que je tiens à perpétuer, car Arthur, comme d’autres, se sont créé une famille d’amis et, aujourd’hui, ceux qui restent sont fragilisés par tous ces départs. Ce n’est pas à eux de prendre le téléphone et d’appeler. C’est à nous d’aller vers eux. De regarder s’ils vont. On sait bien que de toute façon ils ne vont pas bien. Ils ont perdu des amis, des frères, des sœurs, des meilleurs amis, des meilleures copines. Ils ne peuvent pas bien aller, ces jeunes. Ils font des veillées entre eux jusqu’à 4h du matin. Ils ne dorment pas, ils discutent. Mais le problème, c’est que de discuter entre eux, c’est très bien mais cela ne suffit pas. Il faut les épauler. Il faut qu’ils sachent que des adultes sont là pour eux, pour les cadrer dans la bienveillance, avec amour, sans les guider. A ceux que je vois, je dis: «Ne vivez pas pour les morts, vivez pour vous, faites la fête pour vous, pas pour les disparus. Arthur ne voudrait pas ça. Trinquez à votre vie, trinquez à vos amours, trinquez à vos amitiés, car nos enfants ne sont pas partis dans la colère, ils sont partis un 31 décembre dans l’amitié, dans le plaisir d’être ensemble.»
A toutes ces personnes sur les réseaux sociaux qui s’indignent en disant: «Comment des parents peuvent laisser sortir des enfants si jeunes?», que répondez-vous?
Je ne cherche pas à convaincre. Les gens qui jugent sans savoir ne méritent pas une bataille. Ceux qui ont vécu des épreuves comprennent sans qu’on ait besoin d’expliquer.
Coordonnées de l’association Arthur et nous: contact@arthuretnous.ch
Cet article a été publié initialement dans le n°04 de «L'illustré», paru en kiosque le 22 janvier 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°04 de «L'illustré», paru en kiosque le 22 janvier 2026.