Quels mots peuvent apporter ne serait-ce qu'une once de réconfort à une personne ayant témoigné d'une telle violence? Comment accueille-t-on l'émotion de celles et ceux ayant vu les flammes consumer «Le Constellation», en cet effroyable 1er janvier 2026? Et, surtout, comment leur parle-t-on de l'«après», un concept difficile à imaginer quand on émerge à peine d'un état de choc?
Seuls le savent les psychologues d'urgence, fortement mobilisés à la suite du drame survenu à Crans-Montana. En plus des cellules de soutien ouvertes in extremis au CHUV ou en Valais, de nombreux psychologues et thérapeutes ont proposé leur soutien de manière spontanée, notamment via les réseaux sociaux.
Car la douleur est immense, dévorante, et exigera beaucoup de temps pour s'adoucir. «On parle ici de 'survivants', des personnes qui ont vécu quelque chose d’épouvantable, d’indescriptible», affirme Elisabeth Roudinesco, psychanalyste et historienne de la psychanalyse française. La prise en charge peut donc aussi s'avérer longue et comprendre de nombreuses étapes différentes. Notons toutefois que chaque personne réagira différemment, selon son passé et sa personnalité, et que les situations sont donc toujours gérées au cas par cas.
Les témoignages «neutres» résultent d'un état de choc
Ainsi que nous l'explique Carol Gachet, psychologue d'urgence ICP, les personnes impliquées dans un événement traumatique peuvent traverser 2, voire 3 temps de réaction. «Pour nous, l’aide apportée doit être adaptée à chacune de ces phases», précise-t-elle.
Le temps 1 intervient dans les premiers moments suivant les faits et comprend surtout l’état de choc: «L’adrénaline et le cortisol sont présents à des taux incroyablement élevés dans le corps de la personne, lui permettent de tenir bon et induisent un état dissocié par rapport à l’événement trop difficile à intégrer, poursuit notre experte. Cette déconnexion est une forme d'autoprotection, car si le cerveau rationnel s’enclenchait à ce moment-là, la charge émotionnelle serait impossible à supporter et la survie ne serait plus assurée. Car 'on a pas le temps d’avoir peur' dans ces moments là.»
Voilà qui évoque les témoignages vidéo de personnes présentes sur les lieux, diffusés le lendemain du drame et accueillis par de nombreux commentaires interloqués, interrogeant le calme des intervenants. Carol Gachet souligne que cette attitude est justement une manifestation du trauma: «Quand certains témoins, dans les heures ou les jours suivant l’événement, arrivent à livrer des récits monocordes et détachés de ce qu’ils ont vécu, cela signifie que l’état de choc est encore présent», souligne-t-elle.
Elisabeth Roudinesco confirme: «Le fait de ne pas réussir à exprimer sa souffrance est un signe de traumatisme. Ce n’est pas parce qu’on ne partage pas ses émotions avec exubérance qu’on ne souffre pas. Bien au contraire.»
Ramener la personne au moment présent
Durant cette première phase, les psychologues d'urgence apportent surtout leur présence et leur écoute. «Nous devons aussi encourager la personne à revenir dans l’instant présent et lui répéter que 'ici et maintenant', elle est en sécurité», ajoute Carol Gachet.
Il s'agit ensuite de guetter le moment où le barrage se fendra: «Le temps 2 correspond à un relâchement émotionnel, précise notre experte. La personne revient à elle, retrouve ses fonctions émotionnelles et cognitives et se reconnecte à la réalité. C’est là que survient un véritable déferlement, avec des réactions physiques comme l’hyperventilation, les sanglots ou les accès de colère.»
Accueillir le débordement d'émotions
Les psychologues doivent alors être prêts à accueillir cette intensité, tout en sachant que cette étape est généralement perçue comme le signe d'une évolution positive, chez la personne: «Ce relâchement témoigne d’une forme de libération, un premier pas vers la possibilité d’avancer, pointe Carol Gachet. C’est lorsqu’une personne traumatisée se mure dans le silence, ne verse pas la moindre larme ou affirme que tout va bien, qu’elle est capable de gérer seule et qu’elle se focalise sur les besoins des autres, qu’il faut s’inquiéter.»
En effet, la recherche commence à démontrer que plus ce temps de dissociation est long, plus les risques de développer un syndrome de stress post-traumatique augmentent. Les spécialistes espèrent donc parvenir à sortir la personne de son état de choc suffisamment vite.
Poser des questions en «comment» plutôt qu'en «pourquoi»
Une fois le barrage rompu, les experts tentent d'amener un maximum de sécurité aux personnes. Mais c'est là que les choses se compliquent, surtout dans un contexte de trauma violent: «Il ne s'agit pas de les rassurer ou de faire des promesses qu’on ne peut tenir, mais d'éradiquer toutes les questions commençant par 'pourquoi', indique notre intervenante. Celles-ci contribuent en effet à culpabiliser des personnes qui se posent déjà d’innombrables questions: pourquoi eux et pas moi? Pourquoi n’ai-je pas fait plus?»
Pour cette raison, les questions formulées en «comment?» ou «qu’est-ce que», tournées vers le futur sont plus utiles. Par exemple: «Comment te sens-tu ce matin?», «Qu-est ce que je peux faire pour t'aider aujourd'hui?», «Comment vas-tu te rendre à la cérémonie funèbre, cet après-midi?»
Gérer le risque de syndrome de stress post-traumatique
Le suivi psychologique se poursuit alors durant les mois qui suivent, aussi longtemps que nécessaire. Carol Gachet souligne d'ailleurs l'importance de repérer les jeunes personnes traumatisées qui n'ont pas demandé d'aide et sont restées murées dans leur silence.
On n'évoque d'ailleurs le syndrome de stress post-traumatique (ou PTSD) que si les signes du stress aigu n'ont pas disparu ou diminué un mois après l'événement. S'ils se prolongent, il devient essentiel de veiller aux manifestations du PTSD, comme les reviviscences, la confrontation, une difficulté extrême à retourner sur les lieux, la naissance de phobies liées au feu et aux incendies.
«L’un des gros risques, chez les adolescents ayant vécu un trauma, est le début d’une dépendance aux médicaments ou à l’alcool, dans le but d’anesthésier la douleur», note également Carol Gachet.
«On peut apprendre à vivre avec ce trauma»
Penser à l'«après» ne devient possible qu'après un certain temps, bien sûr. Et, une fois de plus, chaque personne réagit à sa manière, avance à son rythme et construit la suite de son chemin de manière totalement unique.
«Ce genre d’événement ne se dépasse jamais, mais on peut apprendre à vivre avec», constate Elisabeth Roudinesco. Certaines personnes essaient de remonter la pente en créant des associations, en se spécialisant dans un domaine lié à ce qu’ils ont vécu, ou alors tentent fermement de clore ce chapitre en refusant d’en entendre parler à nouveau.» Tant qu'elle permet d'avancer, même lentement, même avec difficulté, toute stratégie est bonne. Le plus important, en cours de route, est de ne pas rester seul.
Pour rappel, des plateformes de soutien sont toujours disponibles, 24h/24, notamment via ciao.ch ou encore la Main Tendue (143). La Centrale Santé Genève (CeSaGe) est atteignable au 0800 116 117.