Dans le sillage d'un effroyable enchaînement de tragédies est né un débat national. Alors que le Parlement venait de valider un soutien de solidarité de 50'000 francs pour les victimes de l'incendie de Crans-Montana (VS), il est apparu que les personnes touchées par le drame de Chiètres (FR), survenu le 10 mars, ne recevront pas la même aide fédérale. Elles bénéficieront toutefois du dispositif «classique», à savoir le soutien prévu par la loi fédérale sur l'aide aux victimes d'infractions (LAVI), a indiqué Beat Jans, lors d'une conférence de presse donnée le 16 mars.
La raison de cette distinction, selon le conseiller fédéral: les victimes de Crans-Montana sont désavantagées par rapport aux victimes «normales», dans la mesure où leur nombre important a submergé les services impliqués. Ces propos suggèrent donc l'existence de différentes catégories de victimes.
«Il faut mieux protéger les victimes suivantes»
Voilà justement l'idée contre laquelle plusieurs voix politiques commencent à s'élever. Même avant le drame de Chiètres, des initiatives, postulats et prises de parole appelaient à un traitement équitable de toutes les victimes d'infractions. La veille de l'incendie de Chiètres, la proposition de la Verte Sibel Arslan, réclamant des contributions de solidarité jusqu'à 50'000 francs pour les personnes impactées par «tous les événements extraordinaires», était refusée par le Conseil national par 134 voix contre 24, et 34 abstentions.
Le 4 mars déjà, le conseiller aux Etats Baptiste Hurni (PS/NE) déposait un postulat demandant l'amélioration de l'indemnisation des victimes en Suisse et le renforcement de la LAVI. «Suite à l’incendie de Crans-Montana, ce texte souligne la nécessité de réfléchir au plus vite à une nouvelle infrastructure de protection pour les victimes, en évitant le coup-par-coup, via un arsenal juridique qui nous permettra de mieux réagir, la prochaine fois», précise le socialiste.
Pour Baptiste Hurni, il est nécessaire de créer un changement à long terme, afin de mieux protéger les victimes, dont la détresse requiert une réaction à la hauteur: «L'idée est de considérer toutes les victimes pour ce qu'elles sont et toute détresse pour ce qu'elle est», estime-t-il.
«Individuellement, la qualité de victime est la même»
Même son de cloche pour le conseiller national Cyril Aellen (PLR/GE), qui avait pris la parole en tout début de session, à l'annonce de la loi fédérale sur le soutien des victimes de Crans-Montana: «Je n’en ai plus reparlé depuis l'incendie de Chiètres, car il était important pour moi de ne pas donner l’impression d’instrumentaliser ce drame pour défendre ma position», souligne-t-il.
Sur un plan collectif, Cyril Aellen approuve la réaction de la Confédération, à la suite du terrible incendie survenu dans le bar «Le Constellation», le 1er janvier: «Je comprends qu'il y ait un jour de deuil, une table ronde, une coordination entre les ressortissants des différents cantons et pays touchés, affirme-t-il. Ces différentes réactions me paraissaient saines et pertinentes. En revanche, je pense que le fait de traiter de façon spécifique et spéciale les cas individuels constitue une grande erreur. Car cela distingue deux catégories de victimes: celles qui font la une des médias et celles dont on ne parle pas ou peu. Alors qu’individuellement la qualité de victime est la même.»
«Cette justice à deux vitesses m’a choqué»
Pour le libéral-radical, il aurait été «bien plus sain» d’utiliser exclusivement le système LAVI existant pour se poser toutes les questions quant à l'intervention de l'Etat dans les situations impliquant des victimes d’infractions, qu’elles soient très nombreuses ou peu nombreuses: «On a ainsi perdu une occasion de se poser des questions pertinentes, pérennes et égalitaires, afin de revoir ou de mieux irriguer financièrement le réseau LAVI dans les différents cantons, déplore-t-il. A terme, cela aurait pu déboucher sur des améliorations durables et servir à toutes les victimes suivantes. Paradoxalement, cette loi spéciale affaiblit le réseau LAVI, en suggérant que, pour le drame de Crans-Montana, ce réseau n’est pas adéquat. Cette justice à deux vitesses m’a choqué.»
Ainsi que le rappelle Cyril Aellen, la loi LAVI prévoit que, face à des situations exceptionnelles, la Confédération contribue au financement: «Ce qui me pose problème est que cette loi spéciale ait bypassé le réseau existant, alors que celui-ci se fonde sur de nombreux critères dédiés, permettant de garantir une équité», ajoute-t-il.
«Il n'y a pas de victimes ordinaires et extraordinaires»
Mais d'où vient, au fond, cette distinction entre les victimes de deux drames indicibles qui ont tous deux brisé des vies? «J’ai senti, parmi mes collègues, qu’il fallait faire quelque chose pour l’image de la Suisse, après ce drame médiatisé au niveau international», pointe Cyril Aellen.
Quant à la différence entre des victimes «normales» et «anormales», comme le suggéraient les propos de Beat Jans, Baptiste Hurni s'insurge: «Non, il n’y a pas de victimes extraordinaires ou ordinaires, déclare-t-il. Juste des victimes qui, en fonction de la couverture d’assurance du responsable, sont plus ou moins bien traitées. Et nous devons corriger cela. Car si aucune loi ne pourra jamais rendre un être cher ou soigner une blessure, nous pouvons à tout le moins garantir une meilleure couverture des dommages financiers.»
De son côté, Cyril Aellen perçoit dans ces propos un «aveu qu’on a instauré une justice à deux vitesses et qu’il existe une vitesse spéciale pour les victimes de Crans-Montana». Pour le libéral-radical, «nous avons un devoir de traiter les gens de manière équivalente.»