Le crime organisé s'est implanté en Suisse depuis bien longtemps, malgré ses allures de carte postale. La directrice de la sécurité du canton de Nidwald (NW), Karin Kayser-Frutschi (Centre), en sait quelque chose. La présidente de la Conférence des directrices et directeurs des départements cantonaux de justice et police craint désormais une nette détérioration de la situation si l'initiative des «10 millions» est acceptée. «Ce n'est en principe pas mon rôle de faire campagne», précise-t-elle d'emblée. «Mais je veux montrer les risques que comporte cette initiative.»
Karin Kayser-Frutschi, supposons que l'initiative soit acceptée le 14 juin. Quelles en seraient les conséquences immédiates?
Dès le lundi suivant la votation, la Confédération et les cantons devraient réfléchir à des mesures pour garantir que la Suisse ne dépasse jamais le seuil des 10 millions d'habitants. Nous nous engagerions alors sur une pente dangereuse du point de vue de la sécurité. La Suisse pourrait finir par devenir une île isolée au sein de l'Europe, un refuge potentiel pour le crime organisé.
C'est-à-dire?
Certaines mesures visant à limiter l'immigration pourraient remettre en question la libre circulation des personnes avec l'Union européenne et, par conséquent, les accords de Schengen et de Dublin. Nous perdrions alors l'accès aux systèmes européens de recherche. Or, nos forces de police utilisent quotidiennement ces bases de données. Elles sont essentielles dans la lutte contre le crime organisé, le grand banditisme, la traite d'êtres humains ou encore le terrorisme. Sans ces informations, les autorités enquêteraient pratiquement à l'aveugle.
Cet avertissement n'est-il pas excessif? L'UDC ne prévoit pourtant pas de mesures immédiates. Il ne faudrait agir qu'à partir de 9,5 millions d'habitants.
L'initiative donne l'impression trompeuse qu'il reste du temps avant d'atteindre ce seuil. En réalité, la Confédération et les cantons devraient dès le premier jour envisager des mesures pour empêcher qu'il soit atteint. La pression sur la libre circulation et sur les relations bilatérales serait immédiate. Beaucoup de personnes semblent aussi penser qu'une limitation de l'immigration renforcerait la sécurité. Selon moi, c'est l'inverse: nous risquons de fragiliser les coopérations internationales qui garantissent aujourd'hui la sécurité et la stabilité du pays.
Sans Schengen, il serait pourtant possible de renforcer les contrôles aux frontières, comme le demande l'UDC.
Notre économie dépend aujourd'hui d'une circulation fluide aux frontières, bien davantage qu'il y a vingt ans. Où trouverions-nous le personnel nécessaire pour assurer des contrôles systématiques? Nous ne pourrions de toute façon pas contrôler chaque véhicule. Les ressources mobilisées pour cette tâche manqueraient alors à d'autres missions policières plus ciblées. D'ailleurs, l'initiative ne porte pas sur les contrôles aux frontières, mais sur la population résidente permanente.
L'immigration liée à l'asile ne représente que 14% de l'immigration totale. Pourtant, pour beaucoup de citoyens, c'est un élément central du débat. N'est-ce pas aussi un constat sévère pour les responsables de la sécurité?
Je comprends que beaucoup aient le sentiment que les choses n'avancent pas assez vite. Et oui, il existe encore une marge d'amélioration dans certains domaines du système d'asile. Mais il faut rappeler qu'aucun pays d'Europe n'affiche un taux de renvois aussi élevé que la Suisse. Nous avons accompli d'importants progrès ces dernières années.
Etes-vous satisfaite de cette situation?
Je dis simplement que beaucoup a déjà été fait. Mais nous pouvons encore progresser. Les procédures doivent être accélérées et l'expulsion des criminels multirécidivistes doit rester une priorité absolue. Nous devons aussi examiner de manière critique la question du regroupement familial et tenir compte, dans chaque cas, des perspectives d'intégration. Mais la focalisation sur la politique d'asile est disproportionnée. L'asile ne représente qu'une petite partie de l'immigration. Il faut donc regarder la situation dans son ensemble.
Pourtant, les demandeurs d'asile impliqués dans des actes criminels préoccupent fortement la population.
Et je le comprends. Mais une grande partie de ces délinquants sont des personnes en séjour irrégulier. Elles sont renvoyées et ne figurent même pas dans le calcul des 10 millions d'habitants visé par les initiants.
La population souhaite surtout qu'elles n'entrent pas en Suisse.
C'est une préoccupation légitime. Mais l'acceptation de l'initiative pourrait produire l'effet inverse. Sans l'accord de Dublin, la Suisse deviendrait le seul pays d'Europe où une personne déboutée ailleurs pourrait encore déposer une demande d'asile. Nous deviendrions en quelque sorte le pays de la dernière chance. Le nombre de demandes augmenterait fortement. C'est précisément ce que nous voulons éviter.
L'UDC propose pourtant plusieurs mesures à partir du seuil de 9,5 millions d'habitants, notamment sur le regroupement familial.
A première vue, ces mesures peuvent paraître séduisantes. Mais il ne faut pas croire que rien n'est entrepris aujourd'hui. Je mets en garde contre la tentation de vouloir régler des problèmes complexes avec des solutions simplistes.
Vous évoquez plusieurs succès. Pourquoi ne sont-ils pas davantage perçus par la population?
L'opinion publique ne se forge pas uniquement à partir des statistiques. Les citoyens veulent avant tout être entendus dans ce débat. J'y vois un signal adressé à la politique.
Cela ressemble aussi à une certaine compréhension des préoccupations portées par l'initiative.
Nous constatons tous que les villes sont plus denses, que les trains sont plus remplis et que les routes sont davantage congestionnées. L'initiative met le doigt sur de réelles préoccupations liées à la croissance démographique. Je comprends que certains souhaitent envoyer un signal. La politique a effectivement du travail à accomplir dans ce domaine. Mais pour le moment, la question n'est pas de savoir si ces problèmes existent, mais de savoir si les instruments proposés constituent les bonnes réponses. Une initiative qui met notre sécurité en danger ne peut pas être une solution efficace.
En vous écoutant, on a l'impression que vous auriez préféré un contre-projet.
Un contre-projet aurait permis de montrer à la population que les autorités travaillent dans la bonne direction. Il existe des instruments de pilotage que nous pouvons encore explorer. Ils sont préférables à un plafond rigide. Les solutions rigides n'ont jamais permis de résoudre durablement ce type de défis.
L'initiative contre l'immigration de masse n'a elle-même pas été appliquée de manière stricte. Certains électeurs comptent peut-être aussi sur cela.
Manifestement, certaines personnes veulent envoyer un signal tout en se disant: «Oui, mais...» Je dois mettre en garde contre cette logique risquée. L'initiative laisse peu de marge de manoeuvre aux autorités. Et si les promesses formulées ne peuvent ensuite pas être mises en oeuvre, elles nourriront la déception et la méfiance envers l'Etat et les citoyens penseront que «de toute façon, ceux d'en haut ne font rien.»