Céline Amaudruz défend l’initiative UDC
«Préserver la Suisse, ce n’est pas figer le pays dans le passé»

La conseillère nationale genevoise et vice-présidente de l’Union démocratique du centre (UDC) défend bec et ongles l’initiative «Pas de Suisse à 10 millions!». Interview sans concession avant la votation du 14 juin.
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Céline Amaudruz, nous a reçu sur les vastes pelouses du parc Bertrand, un écrin de verdure non loin du centre-ville de Genève.
Photo: MAGALI GIRARDIN
Antoine Hürlimann - Responsable de l'actualité L'illustré
Antoine Hürlimann
L'Illustré

Après la figure socialiste Pierre-Yves Maillard, la parole est à la cador de l’Union démocratique du centre (UDC) Céline Amaudruz. La conseillère nationale genevoise et vice-présidente du premier parti du pays accepte de croiser le verbe avec nous concernant l’initiative «Pas de Suisse à 10 millions!», un texte qui veut plafonner la population à cette limite d’ici à 2050.

Alors que le peuple aura le dernier mot le 14 juin prochain, la gestionnaire de fortune aiguise ses meilleurs arguments. Interview cash.

Céline Amaudruz, si la Suisse comptait aujourd’hui 9 millions d’habitants parce que les couples suisses faisaient trois enfants chacun, auriez-vous quand même lancé une initiative pour limiter la population dans la Constitution?
Dans cette situation hypothétique, la croissance aurait été lissée et modérée à travers le temps. Nos routes, nos écoles ou nos hôpitaux n’auraient pas été subitement submergés. Notre initiative n’aurait donc pas été nécessaire, mais elle l’est dans la situation actuelle, car nous vivons la plus forte explosion démographique de notre histoire. Notre population a augmenté de 25% en à peine vingt ans. C’est deux fois plus que la France et 15 fois plus que l’Allemagne sur la même période. Je ne veux pas d’une Suisse qui grandit démesurément. C’est une question d’équilibre, de protection de la classe moyenne, de préservation de la qualité de vie et de responsabilité envers les générations futures.

Donc, à vos yeux, cette initiative n’est absolument pas xénophobe?
Non. Mais je comprends parfaitement qu’il est plus simple pour nos opposants de laisser dire qu’elle l’est, ainsi ils s’épargnent de débattre du problème de fond. Je respecte les étrangers qui respectent notre pays et qui vivent ici, travaillent ici, sont intégrés et participent à notre vie locale. Beaucoup d’entre eux aiment la Suisse précisément parce qu’elle est stable, sûre, belle et bien organisée. Préserver cela, ce n’est pas vouloir exclure. C’est au contraire permettre à notre pays de rester vivable et prospère pour tous ceux qui y résident déjà.

Le sénateur socialiste vaudois et patron de l’Union syndicale suisse Pierre-Yves Maillard, à qui l’on doit la première question, nous lançait qu’avant l’UDC il fallait remonter jusqu’à la Chine de Mao pour voir un pouvoir vouloir inscrire une limite démographique dans sa Constitution. Cette comparaison vous choque… ou elle vous fait sourire?
Elle me fait sourire et me fait penser à la célèbre phrase du diplomate et ministre français Talleyrand (1754-1838, ndlr): «Tout ce qui est excessif est insignifiant.» L’excès de langage de Pierre-Yves Maillard le disqualifie totalement à ce sujet. Pourquoi? Parce que le but est de détourner le regard de l’opinion publique. Au lieu de regarder le problème en face, c’est-à-dire que notre pays est saturé de toutes parts, les opposants installent un régime de peur dans le débat public. Si vous osez parler de limites ou de capacité d’accueil, on vous renvoie immédiatement aux pires régimes autoritaires, ce qui est totalement absurde, pour ne pas dire choquant, quand on sait qu’en Suisse c’est le peuple qui décide. Notre initiative ne vise pas à stopper l’immigration, mais au contraire à la contrôler. Elle permettra l’arrivée de 40'000 personnes étrangères par année en Suisse jusqu’en 2050, ce qui permettra largement de répondre aux besoins de l’économie tout en garantissant une croissance maîtrisée et compatible avec nos capacités d’accueil.

Vous décrivez une Suisse à 10 millions comme un danger. Mais le problème, aujourd’hui, n’est-il pas plutôt celui d’un pays qui n’investit plus assez dans ses infrastructures?
Justement, le problème est là. On investit plus qu’avant mais les infrastructures ne suivent pas. Par exemple, nous avions construit 21'000 logements durant l’année 2001 dans notre pays. En 2020, on avait atteint 50'000 logements construits. C’est une augmentation de 70% de logements construits par an. Mais comme la démographie croît plus vite, on a le sentiment qu’on n’investit pas assez. Autre exemple, la santé: il faudrait environ 2500 soignants, médecins compris, pour s’occuper de 100'000 habitants. Actuellement, chaque année, nous avons 100'000 nouveaux immigrés. Malheureusement, ces dernières années, nous avions moins de 1000 soignants qui immigraient en Suisse. Plus l’immigration augmente, plus la différence entre le nombre de personnes et le nombre de soignants s’accroît. Il existe bien évidemment aussi des problèmes de planification et d’investissement, mais c’est bien la pression démographique qui aggrave fortement toutes ces difficultés.

Vous dites vouloir freiner la croissance démographique. Très concrètement, quels secteurs acceptez-vous de voir manquer de personnel? Les soins? Les EMS? Le bâtiment? Les restaurants?
L’immigration de 100'000 personnes par an en Suisse induit une nouvelle immigration de 100'000 personnes supplémentaires pour tenter d’occuper des emplois que les 100'000 premiers étaient déjà censés occuper. Or moins de la moitié des 100'000 immigrés ont un emploi en arrivant. Plus de la moitié ne travaillent pas. Ils viennent grâce au regroupement familial ou par le biais de l’immigration clandestine et de l’asile. On fait croire aux Suisses que notre salut social et économique dépend de l’immigration, mais on ne fait que colmater à la hâte les fissures d’une embarcation qui prend l’eau.

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Certains acteurs patronaux placent le profit avant la Suisse, l’UDC fait l’inverse
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Votre initiative cible la population. Mais pourquoi parlez-vous si peu de la concentration des richesses dans un pays qui n’a jamais été aussi riche, de la spéculation immobilière ou des grands groupes qui profitent justement de cette croissance?
Nous en parlons dans notre communication de campagne. La prospérité d’un pays se calcule en PIB, soit la richesse par habitant. Or si le PIB de la Suisse augmente, le PIB des Suisses diminue. Entre 1950 et 2000, la valeur moyenne du PIB par habitant était de 1,83%. Il a baissé à une moyenne de 0,60% par habitant depuis l’introduction de la pleine et entière libre circulation des personnes en 2007. Il y a donc bien des gagnants à la situation actuelle, mais ce ne sont pas les classes moyennes ni les jeunes Suisses qui supportent une grande partie des conséquences de cette pression démographique et économique.

A écouter l’UDC, on a parfois l’impression que la Suisse subit l’immigration. Pourtant, notre économie l’organise et la réclame. Vous êtes prête à dire non au patronat?
Certains acteurs patronaux placent le profit avant la Suisse, l’UDC fait l’inverse. L’exemple de 1992, la campagne sur l’adhésion à l’EEE, démontre que le patronat réfléchit trop souvent à court terme et n’hésite jamais à peindre le diable sur la muraille alors qu’il ferait mieux de rester calme et de réfléchir à long terme. Lors de la campagne sur l’EEE, comme maintenant sur celle concernant notre initiative, il affirmait que la Suisse courait à sa perte et à sa ruine. C’est le contraire qui a été vrai, car en restant souveraine, la Suisse a pu développer, déréguler et diversifier sa place économique.

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Depuis le début des années 2000, la Suisse que nous aimons est malmenée et notre mode de vie de plus en plus abandonné
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Si votre initiative provoque un ralentissement économique brutal, voire une récession, êtes-vous prête à en assumer politiquement les conséquences?
Les scénarios catastrophes proclamés par les opposants accompagnent toujours les moments où la Suisse veut défendre sa souveraineté. En 1992, lors du vote sur l’Espace économique européen, les mêmes milieux prédisaient déjà l’apocalypse si la Suisse disait non. Le peuple a choisi sa propre voie. La Suisse ne s’est pas effondrée. La Suisse comptait déjà, dès 1910 selon l’auteur libéral-radical (PLR) Markus Somm dans son ouvrage consacré aux origines de la richesse helvétique, parmi les pays les plus prospères du continent. Elle demeure aujourd’hui l’un des Etats les plus stables, dynamiques et prospères d’Europe. La vraie question est celle du modèle de croissance. Voulons-nous une croissance quantitative, qui augmente les statistiques mais aussi les loyers, les bouchons, la pression sur les infrastructures et la perte de nature? Ou voulons-nous une croissance plus qualitative, fondée sur la productivité, l’innovation, la formation et la maîtrise de notre territoire?

Quand vous dites vouloir «préserver la Suisse», vous voulez préserver quoi exactement? Une identité? Une culture? Un niveau de vie? Parce que derrière ce slogan, chacun met un peu ce qu’il veut.
C’est justement le cœur de notre démarche. Nous souhaitons préserver notre mode de vie suisse: notre rapport au travail, à notre environnement, à notre démocratie directe, à notre histoire et à nos valeurs communes. Des valeurs comme le respect des minorités, la sécurité, la responsabilité individuelle ou encore la stabilité institutionnelle ne vont pas de soi. Il faut en prendre soin. Préserver la Suisse, ce n’est pas figer le pays dans le passé, c’est transmettre aux générations futures ce qui fait aujourd’hui sa force et sa qualité de vie. Or, depuis le début des années 2000, la Suisse que nous aimons est malmenée et notre mode de vie de plus en plus abandonné.

Comprenez-vous que beaucoup de Suisses issus de l’immigration puissent entendre dans votre initiative «Vous êtes déjà un peu trop nombreux»?
C’est un cliché caricatural qui ne résiste pas à la réalité vécue par de très nombreux Suisses issus de l’immigration qui partagent eux-mêmes nos inquiétudes concernant la pression sur le logement, les infrastructures ou la sécurité. Ceux dont les parents ou grands-parents sont venus en Suisse racontent souvent qu’ils ne reconnaissent plus le pays que leur famille est venue construire. Notre démarche n’est pas dirigée contre des personnes, mais vise à préserver un équilibre et une qualité de vie qui profitent à tous.

Si demain la Suisse contient sa population mais continue de dépendre économiquement de travailleurs étrangers, vous faites quoi? Des contingents massifs? Une sélection par nationalité? Par salaire?
La Constitution règle tout dans son article 121a. C’est ce que les Suisses ont approuvé le 9 février 2014 et qui prévoit un contingentement des travailleurs immigrés selon les intérêts économiques de la Suisse. Le contingentement est souvent dépeint comme une horrible bureaucratie, mais je relève que quand la Suisse contingentait l’immigration, le PIB par habitant était trois fois supérieur à l’actuel PIB par habitant. Il faut se souvenir que l’âge d’or de l’économie et de la classe moyenne suisses a existé entre 1950 et 2000. Soit juste avant l’entrée en vigueur de la libre circulation en 2002 qui a fortement contribué à appauvrir notre classe moyenne.

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L’UDC milite pour une immigration qualitative et non pas quantitative
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Les jeunes Suisses galèrent-ils vraiment principalement à cause de l’immigration… ou parce qu’ils vivent dans un pays où les loyers, l’assurance maladie et le coût de la vie explosent?
Les jeunes font face à plusieurs difficultés. Les loyers, les primes maladie, le coût de la vie, l’accès à la propriété, la pression professionnelle: tout cela pèse énormément. Et la croissance démographique cause et aggrave ces problèmes. Quand la population augmente rapidement dans un pays au territoire limité, la demande de logements augmente. Les prix montent. Les infrastructures sont plus sollicitées. Les coûts publics s’accroissent. Et les jeunes sont parmi les premiers à en ressentir les effets. A tout cela, il faut encore ajouter la question de l’emploi. A cause de la libre circulation, nos jeunes doivent parfois attendre deux ans avant de pouvoir décrocher un premier emploi. Sur le marché de l’emploi hyper-concurrentiel qui est le nôtre, ils se font souvent brûler la politesse par des travailleurs européens un peu plus âgés et qui disposent de ce fait de plus d’expérience qu’eux. A mon époque, en sortant de l’université, on trouvait son premier emploi en deux à quatre mois. C’est mission impossible aujourd’hui. Dès lors, si l’on veut vraiment aider les jeunes, il faut limiter la pression démographique.

L’immigration reste-t-elle, électoralement, le meilleur carburant politique de l’UDC?
Aussi longtemps que tous les autres partis refuseront de regarder et de traiter les problèmes causés par l’immigration massive, l’UDC continuera d’alarmer la population sur ces problèmes. De surcroît, l’UDC milite pour une immigration qualitative et non pas quantitative.

Et après cette initiative, quel sera votre prochain combat?
Les défis qui attendent la Suisse sont nombreux et je ne peux pas tous les résumer ici. Mais je pense que les grands enjeux des prochaines années seront la défense de notre sécurité, de notre classe moyenne et de notre souveraineté. Cela passera par une meilleure maîtrise de nos frontières, par la défense des familles, des femmes et des enfants, ainsi que par une politique familiale encourageant davantage la natalité suisse. Cela passera aussi par moins d’impôts, moins de taxes et moins de charges pour les classes moyennes qui portent aujourd’hui le pays. Et surtout, le grand combat politique des prochaines années sera celui des accords avec l’Union européenne. Car si la Suisse accepte progressivement un système où Bruxelles décide à notre place, alors tous les débats sur l’immigration, la souveraineté ou la maîtrise de notre avenir risquent de devenir théoriques. Nous voulons que les Suisses continuent de décider euxmêmes de l’avenir de leur pays.

Un article de «L'illustré» n°22

Cet article a été publié initialement dans le n°22 de «L'illustré», paru en kiosque le 28 mai 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°22 de «L'illustré», paru en kiosque le 28 mai 2026.

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