Il faut un certain cynisme politique pour transformer l’angoisse identitaire en jeu vidéo et, ce faisant, en outil de propagande au service de l’initiative xénophobe de l’UDC «Non à une Suisse à 10 millions». Sous couvert «d’humour» ou de «satire», le jeu lancé par le comité d’Egerkingen, supprimé depuis quelque jour, banalise des représentations racistes visant directement les personnes étrangères et musulmanes.
En effet, en reprenant les codes du divertissement, cette campagne franchit un cap inquiétant: celui d’une communication politique où le racisme et la stigmatisation deviennent ludiques, et se dissimulent derrière le prétexte commode du second degré. Que fait la justice?
On clique. On joue. On rit
Car derrière les graphismes caricaturaux et l’esthétique pseudo-ludique, le message est limpide: l’étranger est perçu comme une menace. Une menace démographique. Une menace culturelle. Une menace civilisationnelle. Dans ce jeu, les migrants ne sont pas des êtres humains avec une histoire et une dignité. Ils deviennent des silhouettes à repousser, des intrus à filtrer, des dangers à neutraliser.
Le procédé n’est pas nouveau. Depuis longtemps, l’UDC construit son succès politique sur des campagnes jouant avec les peurs collectives, notamment avec les affiches des moutons noirs et anxiogènes, les amalgames permanents entre immigration, l’insécurité et la perte d’identité nationale. Mais ici, le cap symbolique est particulièrement inquiétant. Car lorsqu’une idéologie se transforme en jeu, elle se banalise encore davantage. On clique. On joue. On rit. Et peu à peu, on normalise des représentations qui auraient autrefois choqué.
Plus grave encore, certains élus ou sympathisants de l’UDC tentent déjà de minimiser l’affaire en parlant de «second degré», de «satire politique» ou simplement d’un «jeu». Comme si l’emballage ludique effaçait la violence du message. Comme si le racisme devenait acceptable dès lors qu’il est pixelisé. Voilà un exemple d’un racisme structurel qui conditionne en partie notre société.
Des valeurs suisses, vraiment?
Le message affiché lors de l’échec du jeu est particulièrement révélateur. Il oppose les marchés de Noël aux musulmans, les restaurants traditionnels aux bars à chicha, les chants de Noël au ramadan. Toute une vision du monde fondée sur le fantasme du «grand remplacement», cette théorie anxiogène selon laquelle les cultures étrangères viendraient effacer l’identité suisse.
Une obsession reprise, depuis des années, par le comité d’Egerkingen. Or une culture n’est pas un «musée» figé. La Suisse elle-même est le produit d’échanges, de migrations, de transformations sociales et culturelles permanentes. Elle a changé au fil des siècles, comme toutes les sociétés. Et heureusement. Car la diversité n’efface pas une culture, elle l’enrichit et la fait (re) vivre.
Par ailleurs, celles et ceux qui se réclament des «valeurs suisses» remettent frontalement en cause des principes qui constituent pourtant le socle de la Suisse, à savoir l’État de droit, le respect de la dignité humaine et le pluralisme. Derrière l’initiative de l’UDC «Pas de Suisse à 10 millions», on retrouve surtout une stratégie politique consistant à présenter les étrangers comme les principaux responsables des difficultés liées au logement, aux infrastructures ou encore au pouvoir d’achat, pour ne citer que quelques exemples. Une approche ancienne et raciste, fondée sur la désignation de boucs émissaires et nourrie par des réflexes de repli identitaire.
La justice doit agir
La réalité est tout autre. Les difficultés liées au logement, aux transports publics ou aux infrastructures résultent avant tout de choix politiques et d’un manque d’investissements adaptés aux besoins de la population. Faire des étrangers les responsables de ces problèmes relève d’un discours de diversion. En réalité, des millions personnes issues de l’immigration contribuent pleinement à la société suisse: elles travaillent, paient des impôts et participent chaque jour à la prospérité, à la diversité et au dynamisme du pays.
Un chiffre, 41% de la population suisse issue de la migration si on remonte jusqu’à la deuxième génération. Cela signifie qu’en Suisse, environ 4 personnes sur 10 ont un parcours migratoire direct ou familial. La migration est une réalité historique et sociale qui a toujours accompagné le développement des civilisations et qui continuera d’exister tant que les sociétés humaines existeront.
Pour cette raison, lorsque le politique se montre incapable de réguler ces dérives, il appartient à la justice d’agir. L’article 261bis du Code pénal suisse, qui réprime la discrimination et l’incitation à la haine raciale, existe précisément pour cela, et le Ministère public peut ouvrir une enquête d’office. En effet, le comité d’Egerkingen ne peut pas se considérer systématiquement légitime dans des campagnes qui alimentent sans cesse la division dans notre société. J’appelle également les associations à se mobiliser et à déposer des dénonciations pénales.