Des files d’attente, des agents de sécurité, des heures supplémentaires et des téléphones en série qui renvoient vers des répondeurs. Voici la situation dans les caisses de chômage de toute la Suisse romande. La faute au bug informatique qui engendre, depuis début 2026, d’importants retards dans le versement des indemnités chômage.
Dans la plupart des caisses de chômage, les employés ne répondent plus au téléphone. A Bulle, un répondeur automatique débite: «Afin de garantir le versement de vos indemnités dans les meilleurs délais, nos équipes sont actuellement concentrées sur le traitement des dossiers. Notre ligne téléphonique est donc surchargée. Pour toute question urgente, nous vous invitons à privilégier un passage à nos guichets».
La Confédération assure que le problème est en passe d’être réglé, mais qu’il faudra sans doute attendre début juin pour un retour à la normale. Sur le site du Secrétariat d’Etat à l’économie (SECO), il est indiqué qu’entre le 1er janvier et le 19 mars, «les caisses de chômage ont versé 1222,1 millions de francs», soit 98,7% des indemnités chômage. Il reste pourtant des chômeurs et des chômeuses qui ne voient toujours pas la couleur de l’argent qui leur est dû.
Blick a rencontré trois Romandes, toutes récemment inscrites au chômage, qui n’ont pour l’instant reçu aucune indemnité. Depuis Lausanne, Bulle ou le Jura bernois, elles racontent anonymement leurs serrages de ceinture inattendus, leurs galères, leurs exaspérations et les factures qui s’entassent.
Sophie* (53 ans), ex-gestionnaire en assurance, Bulle
Pour la première fois de sa carrière, au mois de février, Sophie s’est inscrite au chômage. Cette gestionnaire en assurance de 53 ans, maman célibataire d’une fille d'une dizaine d'années, n’a pour l’instant rien reçu et ne sait même pas si son dossier a bien été pris en compte. «C’est une situation complètement anormale. On ne s’attend pas du tout à vivre cela en Suisse», témoigne la Française d’origine.
Ses indemnités mensuelles devraient atteindre 80% de son dernier salaire, soit «environ 4000 francs». Au courant du bug électronique depuis fin 2025, la Fribourgeoise espère retrouver du travail rapidement. «Si cela pouvait aboutir vite, cela arrangerait tout. Là, c’est un très mauvais moment à passer.» Elle décrit vivre un «stress financier aigu» avec les factures et les rappels qui s’accumulent.
«Je viens de recevoir une sommation pour mes décomptes d’assurance maladie, dépeint Sophie. J’ai pu tenir un mois, mais mes proches ne vont pas pouvoir m’aider un deuxième. Si cela ne tombe pas à la fin du mois, cela va devenir vraiment compliqué.» Elle se réjouit que les caisses de pension finissent «par absorber la masse de travail».
Sophie a «la chance» de pouvoir compter sur l’aide de sa famille pour ses difficultés financières du moment, qui ne sont pas de son ressort. «Mais tout le monde n’a pas la possibilité d’avoir du soutien financier ou de mettre un salaire entier de côté, soulève-t-elle. J’imagine qu’il y a des situations encore plus dramatiques.»
La quinquagénaire a dû expliquer à sa fille qu’elles devaient se serrer la ceinture. «Aujourd’hui, je ne sors plus. Je lui accorde tout de même des petites choses, on n’est pas à un McDo près. Heureusement, elle comprend, car elle est raisonnable et intelligente. Mais ça fait mal au cœur de ne pas pouvoir lui faire plaisir ou faire des activités avec elle.»
Pour s’éviter des ennuis avec son loyer, la nouvelle chômeuse a dû faire étalage de sa vie privée: «J’ai dû parler de ma situation avec mon propriétaire. Il a été patient, même si je lui ai payé le loyer en retard. Avec une régie, ça aurait été plus compliqué.» Quant à obtenir une compensation pour les frais de rappels supplémentaires que cette situation engendre? «Je poserai la question à ma protection juridique. Mais je n’irai pas en justice pour récupérer plusieurs fois 30 francs de frais de dossier, ça ne vaut pas le coup.»
Elle ne s’attendait pas à ce que cela pose toujours problème trois mois plus tard. «Quand on va sur le site internet du SECO, on nous dit que malgré les grosses difficultés, tout a été réglé.» Au guichet bullois de la caisse de chômage fribourgeoise, on lui a confirmé que son dossier est «toujours en cours d’examen, qu’il est complet, mais que le délai de traitement reste inconnu.»
Sophie souffle: «Rien ne bouge, par contre les obligations des chômeurs sont toujours là». Les Offices régionaux de placement (ORP) demandent un certain nombre de postulations par mois, envoient les chômeurs en formation, et leur demandent de fournir des informations dans des délais très court. «Au moins, personne ne s’endort au chômage. Mais il faut cette même exigence du côté des autorités», commente la Bulloise.
Alexia* (35 ans), ex-ingénieure en horlogerie, Jura bernois
Depuis son petit village du Jura bernois, Alexia n’en peut plus d’entendre le répondeur de sa caisse de chômage. Inscrite depuis le 1er février, cette ingénieure produit de 35 ans avoue n’avoir «pas beaucoup d’économies de côté». Elle calcule qu’il ne lui «reste que 2,60 francs» sur son compte courant et 1000 francs d’épargne «qui vont partir dans les dettes».
Consciente du bug informatique et de ses conséquences depuis début décembre, la trentenaire s’est empressée de faire les démarches auprès du chômage à la fin de son emploi dans l’horlogerie. «Je savais que si je ne m’inscrivais pas tout de suite, ça allait être la galère… et c’est quand même la galère», déplore la jeune femme.
Les factures se multiplient et les dettes s’accumulent: «J’ai mes impôts de 2024 à verser à coups de 600 francs par mois, mais aussi mes dettes d’études que je ne peux plus repousser ou encore le leasing de ma voiture, nécessaire dans le patelin paumé où je vis. Au total, je suis en négatif d’environ 1500 francs par mois.» En cas de non-réception des indemnités à la fin du mois, la Valaisanne d'origine estime que sa situation pourrait devenir intenable. «D’ici fin mars, je dois payer plus de 2500 francs de créance».
Mais «le pire», selon Alexia, c’est de ne recevoir «aucune information» de la part des autorités compétentes: «Quand on appelle le chômage pour leur demander où en est notre dossier, ils répondent qu’ils en ont aucune idée et qu’il faut attendre comme tout le monde.» De quoi la mettre en difficulté psychologique. «C’est dur de se retrouver sans argent sur le compte en banque pour acheter de quoi se nourrir ou payer ses factures. Je me sens abattue, démunie et perdue. Et je m'enferme chez moi.»
Pour s’adapter, Alexia a dû changer ses habitudes alimentaires: «J’aimais bien aller à Manor Food, et parfois à la Coop ou à la Migros. En l’état, je vais devoir me rediriger vers Lidl et Aldi.» Heureusement, Alexia peut compter sur ses proches: «J’habite avec mon copain, qui m'aide pour le loyer, et j’ai des amies et des amis qui ont suffisamment de côté pour me dépanner. Ce sont eux qui me paient des restos ces derniers temps.»
Emilie* (46 ans), ex-cheffe de projet, Genève/Lausanne
Au chômage depuis le 1er janvier, Emilie n’a pas reçu d’indemnité depuis trois mois. «Le problème est surtout que je ne sais même pas si mon dossier est accepté à ce stade», explique la Vaudoise, dont le contrat à temps partiel à Genève vient de se terminer.
La somme qui lui échappe pour le moment n’est donc «pas tout à fait claire». Elle l’envisage autour de «l’équivalent de 5000 francs par mois», soit 15’000 francs si elle ne reçoit rien à la fin mars. «Ne sachant pas si mon dossier va être accepté et si je vais avoir des pénalités, j’emprunte de l’argent que je ne sais pas si je pourrai rembourser», s’agace Emilie.
Sur le plan financier, Emilie sait qu’elle n’est pas la plus à plaindre: «J’ai de la chance d’avoir des proches qui n’ont pas trop de soucis d’argent et qui peuvent m’en prêter. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde… Certains sont pris à la gorge.» Sa situation ne pourra pas durer éternellement: «Les gens sont sympas, mais ils ne vont pas l’être pendant six mois».
Elle déplore le «peu d’informations sur les solutions possibles» reçues de la part des institutions et «l’impossibilité» de joindre des conseillers. «J’ai appris par hasard, de la part d’une amie, qu’il était possible de demander des emprunts. Mais je ne l’ai vu indiqué nulle part.» Elle aussi a fini par se rendre au guichet de la caisse cantonale vaudoise de chômage.
«Il y avait des tonnes de monde, et un sécu à l’entrée. Cela ne doit pas être fun, avec tous les gens hyper fâchés qui viennent sur place.» Emilie a dû abandonner et n’y est plus retournée, attendant que l’administration fasse le nécessaire. «Autant ne pas trop les déranger et les laisser bosser pour résoudre le problème au plus vite.»
Elle avoue que «vivre en se serrant un peu la ceinture» lui rappelle son adolescence: «Je ne fais aucune autre dépense que celles qui sont nécessaires!» Dans cette situation, Emilie a simplement repoussé à plus tard des rendez-vous médicaux. «Ce sera pour quand j’aurai à nouveau des sous», conclut celle qui cherche un temps partiel, pour compléter les revenus qu’elle a gardés en tant qu’indépendante.