La chronique de Léonore Porchet
Oui allô?, c’est pour dénoncer une femme enceinte!

La grossesse est trop souvent perçue comme une anomalie au travail. Les femmes enceintes se retrouvent sans protection. L’absence de congé prénatal et la pression montrent qu'il est temps de repenser cette situation, selon la conseillère nationale verte Léonore Porchet.
Léonore Porchet dénonce l'absence de protection légale pour les femmes enceintes dans le monde du travail.
Léonore Porchet
Léonore PorchetChroniqueuse Blick - Conseillère nationale verte (VD)

En Suisse, on aime les traditions, c’est bien connu. Mais il y en a bien une dont on se passerait bien: celle de traiter les femmes enceintes comme des travailleuses de seconde zone, ou pire, comme des fraudeuses en puissance.

L’illusion de la protection

Aujourd’hui, la loi suisse est claire sur le papier, mais hypocrite dans les faits. La Loi sur le travail (LTr) oblige l’employeur à protéger la santé de la future mère. S’il ne peut pas aménager le poste ou réduire la pénibilité, il doit libérer son employée, avec 80% de son salaire.

Dans la vraie vie? Ce n’est que très peu mis en oeuvre. Il faut alors «ruser» pour devenir «malade»: puisqu’il n’existe aucun congé prénatal légal, on utilise la LAMal comme une rustine. Les entreprises qui ne peuvent pas (ou ne veulent pas) aménager de cadre de travail poussent les femmes à se déclarer «malades» plutôt que de les libérer avec un salaire.

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Le monde du travail suisse est incapable d’intégrer la réalité physiologique et psychologique d’une grossesse
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C’est cher pour la collectivité et ridicule, d’autant plus que, même sans souci de santé particulier, la grossesse est toujours une épreuve physique éreintante: elle équivaut à une activité d’ultra-endurance, pendant laquelle le corps dépense environ 2,2 son métabolisme de base et cours plusieurs dizaines de marathons en 9 mois. Elle devrait être reconnue comme telle.

Une étude menée entre 2021 et 2024 par la Haute Ecole de Santé Vaud (HESAV) et UniSanté nous révélait que plus de 70% des femmes se retrouvent en arrêt de travail avant l’accouchement et que seule 1 femme sur 6 travaille jusqu’à l’accouchement.

Ce n’est pas une épidémie de fragilité soudaine, c’est la preuve que le monde du travail suisse est incapable d’intégrer la réalité physiologique et psychologique d’une grossesse et qu’un congé pré-natal manque cruellement pour la majorité des femmes. Il faut donc changer la loi!

En décembre 2024, j’ai déposé une motion pour l’instauration d’un congé prénatal de trois semaines, afin de mieux protéger les futures mères et les enfants à naître. Ce congé permettrait ainsi que chaque entreprise, quelles que soit sa taille et ses activités, puisse offrir des conditions sûres à ses collaboratrices enceintes et maintenir l’emploi d’une main d’œuvre formée tout en promouvant la santé au travail pour l’entier de son personnel, sans que cela ne lui coûte en particulier puisque ce serait couvert par les APG. Je demandais également au Conseil fédéral que ce congé ne devait pas porter préjudice au congé maternité qui fait suite à l’accouchement.

Du côté du conseil des Etats, ma collègue Flavia Wasserfallen (PS/BE) a également déposé une motion visant à ce que les femmes enceintes ne puissent plus arriver en fin de droits de l’assurance-chômage et qu’elles aient un plus grand nombre d’indemnités journalières de l’assurance-chômage en cas d’incapacité de travail pour raisons médicales. Pour résumer: à la gauche du parlement, nous nous activons, afin de faire évoluer l’injuste situation actuelle. Mais, nous ne sommes pas les seules dans nos hémicycles…

La droite contre-attaque: Sus aux «fraudeuses»!

Car la majorité au pouvoir au Parlement n’est pas du côté des futures mères. Au lieu de s’attaquer aux manques de protection, la majorité bourgeoise de la commission de la santé préfère se lancer dans une chasse aux sorcières contre les «certificats de complaisance». Et oui, la droite du parlement est persuadée qu’après des années d’études et de pratiques, les médecins de notre pays s’assoient sur leur éthique médicale, afin de délivrer, à un maximum de gens, des certificats de complaisance.

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Notre système pousse les femmes enceintes à l’arrêt maladie plutôt que de les protéger et de soutenir les familles en devenir
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Si nous prenons le cas d’une femme enceinte on pourra alors traduire cela comme-ceci: «Si vous êtes mis en arrêt de travail à 8 mois de grossesse, même dans un job physiquement et/ou psychiquement pénible, c’est probablement que votre médecin est un faussaire et que vous êtes une feignasse.» Merci, chers collègues, le message est clair…

Afin d’arriver à son but, la majorité de droite de la commission de la santé charge, dans une motion votée pendant la session de printemps 2026, le Conseil fédéral de: «modifier les bases légales de manière à assouplir dans une certaine mesure le secret médical vis-à-vis des employeurs et des autorités de l’aide sociale (levée du secret médical concernant le poste de travail)».

Et oui, vous avez bien lu: la majorité de droite demande de lever le secret médical, qui est pourtant un droit essentiel! Cette vision d’une politique de santé est absolument scandaleuse et nous la combattons avec la dernière énergie.

Pour une politique moderne

Si le camp bourgeois veut réduire les arrêts maladie, pour qu’il y ait moins d’absences au travail, il faudra alors qu’il ait la lucidité de regarder en face les réelles causes de ces arrêts, plutôt que faire peser le poids du soupçon sur toutes les travailleuses et tous les travailleurs: les données montrent clairement que la cause principale est la hausse des maladies psychiques liées au stress au travail. Les statistiques indiquent que les absences dépendent surtout des risques professionnels, pas d’un prétendu abus de certificats médicaux.

Elles montrent également que notre système pousse les femmes enceintes à l’arrêt maladie plutôt que de les protéger et de soutenir les familles en devenir. Affaiblir le secret médical et soupçonner les femmes enceintes, les patient-es et les médecins est une mauvaise réponse qui risque d’aggraver les problèmes de santé. Face à l’augmentation du stress et de l’épuisement dans le monde du travail, il faut s’attaquer aux causes réelles plutôt que fragiliser la confiance dans le système de santé.

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