Le cauchemar que nous redoutons toutes: une rencontre Tinder, un bar à Lausanne, une bière offerte – et au fond du verre, un comprimé anxiolytique. La jeune femme le détecte immédiatement, appelle la sécurité, porte plainte et la procédure démarre. Les caméras montrent tout. Une histoire simple, où la victime fait tout juste, mais avec un résultat cynique car cette histoire est vraie et les juges ont acquitté l’agresseur, faute, selon eux, de preuve d’une intention criminelle ferme.
Voilà où nous en sommes: en Suisse, il faut que la victime soit entièrement mise hors d’état de se défendre pour que la justice reconnaisse qu’elle courait un danger. Tant que vous n’êtes pas complètement anéantie, la tentative de soumission chimique reste – dans les mots du tribunal – tout au plus un acte préparatoire non punissable. Même si l’agresseur a déjà été condamné pour contrainte sexuelle et viol.
Des zones grises
Au-delà de ce résultat révoltant, ce jugement révèle quelque chose de plus grave qu’un vide juridique: il met au jour un déni institutionnel, une difficulté profonde de notre système à comprendre la nature des violences modernes, subtiles, insidieuses, mais tout aussi réelles. Il montre que tant que l’intention de l’agresseur n’est pas criée haut et fort, tant que la victime n’a pas touché le sol, la machine judiciaire hésite, patine, renonce. Que c’est encore aux femmes de se protéger, et qu’elles seront seules face à la menace.
Pourtant, au Parlement, nous travaillons justement sur ces zones grises. Lorsque je demande que les victimes de soumission chimique puissent réellement accéder à la justice, c’est exactement pour éviter que des femmes se retrouvent démunies face à des procédures impossibles et des preuves qui s’évaporent aussi vite que les substances ingérées. Et lorsque je m’engage pour que les traumatismes liés aux violences sexuelles soient enfin reconnus dans la LAA, c’est parce qu’il faut arrêter de hiérarchiser la douleur, d’exiger que le corps soit brisé pour reconnaître que l’esprit, lui, a été blessé. Et je reviendrai cette prochaine session (mars 2026) pour essayer de combler la lacune ainsi laissée par les juges lausannois.
L’agression existe aussi quand la cible a senti quelque chose d’anormal, compris qu’on manipule son verre, et qu’elle a vu sa soirée basculer dans la peur. Tant que notre droit ne comprendra pas que le consentement peut être brouillé chimiquement, tant qu’il continuera de considérer ces actes comme de simples « préparatifs » et pas comme le début d’une agression, une tentative de contrainte sexuelle condamnable, notre justice continuera à prendre des décisions qui trahissent les victimes.
Comportements banalisés?
Sans compter que les anxiolytiques, combinés à l’alcool ou à d’autres drogues comme la cocaïne, peuvent provoquer des réactions imprévisibles, allant des malaises graves à des atteintes cardiaques ou neurologiques. Le simple fait de mélanger ces molécules dans un verre est un acte dangereux, irresponsable, et potentiellement létal. Sans compter aussi que nous savons maintenant, grâce au courage de Gisèle Péliquot qui a rendu le procès des violeurs dont elle a été la victime publique, que le viol par soumission chimique est une agression courante, en Suisse. Et nous savons aussi que les victimes doivent franchir de hautes barrières pour avoir accès à la justice, en Suisse surtout.
De ce fait, ne laissons personne banaliser ce comportement. Un homme ne mélange pas anxiolytiques et alcool pour « mettre une femme dans de bonnes dispositions » (citation de la Cour!) sans intention de franchir une limite. L’expression elle-même est insupportable.
De bonnes dispositions pour quoi, au juste? Pour qu’elle dise oui plus vite? Pour qu’elle se laisse faire? Pour qu’elle soit plus docile?
La Suisse (et son parlement) doit décider de quel côté elle se tient. Car encore aujourd’hui, notre justice protège davantage la culture du viol (qui explique et justifie les agressions) que les femmes qui la subissent.