Des applaudissements et c’est tout… Voici l’entier de la reconnaissance de la politique suisse envers les équipes soignantes qui ont été déterminantes pendant le Covid-19, et qui l’ont encore été au cœur de l’horreur du drame de Crans-Montana.
Le vendredi 9 janvier dernier, jour de deuil national, la Commissions de la sécurité sociale et de la santé publique (CSSS) du National a publié ses premières décisions concernant la mise en œuvre de l’initiative «Pour des soins infirmiers forts»: elle renonce à améliorer les conditions de travail dans le secteur des soins, prenant ainsi le risque d’empirer encore la pénurie de personnel soignant et de mettre en danger toutes celles et tous ceux qui sont – ou devront – être pris en charge par le système de soins en Suisse.
Le Covid, comme le drame de Crans-Montana, ont révélé ce que nous savions déjà: notre système de santé est sur le fil du rasoir. Et derrière cette fragilité, l’inaction politique est irresponsable. Rappelons l’essentiel: l’initiative «Pour des soins infirmiers forts», adoptée par le peuple à 61% (!), demande à la Confédération et aux cantons de reconnaître, promouvoir et assurer un personnel soignant suffisant et qualifié. L’objectif est simple: des soins accessibles, de qualité et un métier mieux reconnu.
Le comble du cynisme
Et pourtant… cinq ans après, l’initiative n’est toujours pas complètement mise en œuvre. Seul le volet de renfort de la formation l’a été (depuis l’année passée seulement). La lenteur du traitement de cette initiative est, en soi, un vrai scandale quand on sait que chaque jour d’attente signifie des postes non pourvus, des infirmières surmenées, des soins retardés.
Dans ces circonstances, le refus par la Commission de la santé publique d’abaisser la durée maximale de travail la laissant à 50 heures, ou encore de convenablement compenser les jours fériés est le comble du cynisme. Et cela touche une question politique centrale: comment protéger un corps professionnel qui porte sur lui la sécurité de la santé de toutes et tous?
On sait qu’en Suisse, certaines professions, comme la police, bénéficient d’un statut professionnel spécifique et d’une protection juridique institutionnalisée. Cela montre qu’on peut, collectivement, défendre une profession pour en garantir sa stabilité et sa sécurité juridique. Alors pourquoi quand il s’agit du care on rechigne à accorder des protections et garanties similaires?
Je vous le donne dans le mille. Dans le domaine du care, la majorité des employé·es sont des femmes. Et, comme souvent dans les secteurs à prédominance féminine, elles sont sous-payées, leurs compétences sont mal reconnues, et on attend d’elles qu’elles se sacrifient plutôt que de leur proposer des conditions de travail dignes. Ces professionnelles représentent un chaînon crucial de notre système de santé, souvent pour des salaires qui ne reflètent ni leurs compétences, ni la charge émotionnelle et physique qu’elles assument chaque jour.
Ce contraste entre la sécurité publique et les soins met en lumière une inconsistance politique: on admet – à juste titre – qu’une profession à risque comme la police mérite une représentation structurée et des protections spécifiques, reflet d’une reconnaissance institutionnelle de la nature particulière de leur profession, mais on rechigne à accorder le même niveau de reconnaissance et de sécurité juridique à des métiers du care qui, eux aussi, sont indispensables, à haute responsabilité, et à risques psychologiques et physiques au quotidien.
Appliquer des mesures urgentes
Dans le cas de Crans-Montana, la coopération européenne a permis de pallier la saturation des services hospitaliers. En effet, face à l’afflux de victimes, la Suisse a activé le mécanisme de protection civile de l’Union européenne (UE), permettant l’évacuation de patient·es vers des hôpitaux en Belgique, en France, en Allemagne et en Italie, ainsi que l’envoi d’équipes spécialisées. Cette solidarité transfrontalière a permis d’éviter la saturation totale du système.
Mais elle ne peut pas servir de soupape pour masquer l’absence de politiques nationales ambitieuses en faveur des soins et de celles et ceux qui les assurent. Elle révèle aussi la nécessité absolue de poursuivre nos travaux de collaboration avec l’UE, contrairement à ce que cherche à faire l’UDC avec ses volontés isolationnistes.
Comme la passion ou les applaudissements ne paient pas les factures à la fin du mois, il est vraiment temps que la mise en œuvre de l’initiative cesse d’être purement symbolique. Elle doit devenir concrète, avec des règles claires sur la durée du travail, des compensations substantielles, des ratios patient·es/soignant·es cohérents, et le soutien institutionnel nécessaire. Ces réformes sont indispensables pour rendre ces métiers plus attractifs, mais surtout pour permettre aux infirmiers et infirmières de poursuivre leur carrière sur le long terme.
Tant que ces mesures ne seront pas adoptées, le système de santé restera fragile, et le bien-être du personnel soignant continuera d'être comprimé au nom de la «rentabilité» ou de l’austérité, alors même que nous dépendons tous de ces mêmes professionnel·les dans les moments où notre santé et celle de nos proches est en jeu.