Francesca Albanese à l'ONU
Israël veut la faire taire, mais elle résiste à Genève

Il fallait voir l'émotion, ce mardi 24 mars à Genève, de la rapporteure spéciale de l'ONU pour les territoires palestiniens occupés, où elle dénonce la «torture systématique». Seule face à Israël, lâchée par la plupart des Européens, combien de temps tiendra-t-elle?
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Francesca Albanese a présenté son dernier rapport sur les territoires palestiniens occupés mardi 24 mars à Genève.
Photo: AFP
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Richard WerlyJournaliste Blick

Il faut avoir entendu Francesca Albanese s'exprimer ce 24 mars au Palais des Nations, à Genève, pour comprendre ce que la résistance veut dire. Nommée en mai 2022, un an et demi avant l'assaut terroriste du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, cette juriste italienne de 48 ans sait que chacun de ses mots, et chacun de ses rapports, lui vaudra davantage la colère de l'Etat hébreu et de ses soutiens.

Comment imaginer le contraire alors qu'elle assène, en début de conférence de presse, les mots suivants: «Le gouvernement israélien peut dire ce qu’il veut. Il doit être tenu responsable. Ses dirigeants méritent-ils d’être à La Haye»? Avant de poursuivre, plus précise encore: «Israël entretient la misère et un désordre systématique à Gaza parce que cela aide à faire partir les gens. Si les Palestiniens partaient tous, cela s'arrêterait.»

Campagne internationale

Résistance ou provocation? Travail d'enquête digne des Nations unies, ou collusion avec le Hamas et les forces les plus hostiles à l'Etat hébreu? Quelques clics sur Internet suffisent pour réaliser l'ampleur de la campagne internationale menée pour déstabiliser Francesca Albanese et ruiner la crédibilité de ses enquêtes. La France et l'Allemagne, mais aussi son propre pays, l'Italie, ont critiqué ses enquêtes. L'Université de Berne a refusé de l'accueillir en 2025. Seule, à Genève, l'Italienne se retrouve donc à chaque fois en première ligne lorsqu'elle présente un nouveau rapport. Va-t-elle abandonner? Non.

«Les massacres de Palestiniens ont été documentés. Nous faisons face à un processus de déshumanisation de toute une population», a-t-elle justifié lors de sa conférence de presse, avant de présenter son dernier rapport, dont les premières lignes sont une attaque directe contre les autorités israéliennes. 

«La torture systématique des Palestiniens par Israël, longtemps protégée par des décennies d’impunité et de couverture politique, est devenue un instrument déterminant du génocide en cours dans le territoire palestinien occupé», écrit-elle. Ce qu'elle confirme devant nous à Genève: «Il faut s’interroger sur les raisons pour lesquelles des Etats membres de l'ONU, malgré ce qu’Israël a commis, refusent de condamner ces pratiques et continuent de fournir des armes et un soutien politique à cet Etat.»

Cas de tortures

Les cas cités par Francesca Albanese relèvent de l'indicible. L'intéressée, qui ne peut évidemment pas se rendre à Gaza pour enquêter, se prend la tête dans les mains devant les journalistes lorsqu'elle raconte avoir été informée «d'un garçonnet d'un an brûlé à la cigarette par un soldat israélien pour faire avouer son père». Puis elle relève la tête, tire en arrière ses cheveux gris et énumère les cas de médecins et de journalistes tués, selon elle, «délibérément» dans l'enclave palestinienne. «Les médias ont arrêté de parler de Gaza. Or, ce qui se passe n'est pas une situation de cessez-le-feu. Regardez les faits en face.»

Nous l'avons interrogée sur les crimes du Hamas, dont le désarmement requis par l'accord du 29 septembre 2025 semble, à ce stade, quasi impossible. Nous lui avons demandé si, comme on le sait, des milices palestiniennes collaborent sur le terrain, au milieu des ruines, avec l'armée israélienne. 

Sa réponse? «Tous les officiers et les commanditaires de crimes à Gaza doivent être amenés devant la justice; sinon, nous continuerons d'avancer vers l'abîme. Y a-t-il des collabos à Gaza? Oui. Être Palestinien ne rend pas vertueux. Le problème est le système de corruption légal et matériel que l'Etat d'Israël a mis en place sur le territoire. Il y aura toujours des collaborateurs. Ils sont le résultat du désespoir, de la difficulté de survivre au milieu des milices, des bombardements et des drones».

Régime d'humiliation

Et la notion de «torture systématique» mentionnée dans son rapport? Est-elle certaine de la validité juridique de ses accusations lorsqu'elle dénonce le fait que «ce qui se faisait autrefois dans l’ombre est désormais pratiqué ouvertement: un régime d’humiliation, de douleur et de dégradation organisées, cautionné aux plus hauts niveaux politiques»? 

Comment justifie-t-elle de déclarer que «des politiques imposées par de hauts responsables, y compris le ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben-Gvir, ont institutionnalisé la torture, les châtiments collectifs et des conditions de détention manifestement déshumanisantes»? Francesca Albanese assume. Calmement. «Je n'ai pas l'intention de me faire applaudir par des juristes qui, pendant des décennies, ont oublié que le droit est là pour protéger, pas pour vendre des bouquins. Oui, à Gaza, l'environnement de torture est là. Sous nos yeux.»

Retrouvez ici le dernier rapport de Francesca Albanese présenté le 24 mars à Genève:
https://www.ohchr.org/en/documents/country-reports/ahrc6171-torture-and-genocide-report-special-rapporteur-situation-human

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