Rencontre à Pékin
Xi et Poutine ont un deal pour l'Iran (mais Trump devra payer)

Le président russe arrive à Pékin ce mardi 19 mai pour une visite plaçée sous le signe du pétrole et de la guerre en Iran. Avec Xi Jinping, Vladimir Poutine a les moyens de proposer un plan à Téhéran pour sortir du conflit. Mais Donald Trump devra payer.
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Vladimir Poutine et Xi Jinping sont alliés. Leur intérêt mutuel: permettre à Donald Trump de sauver la face en Iran pour, ensuite, en profiter.
Photo: Getty Images
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Richard WerlyJournaliste Blick

Ils peuvent convaincre le régime iranien de renoncer (provisoirement?) à l'arme nucléaire. Xi Jinping et Vladimir Poutine ont, l'un et l'autre, déjà entamé avec le pouvoir iranien des discussions approfondies. Si les Iraniens, ou plutôt les Gardiens de la révolution aujourd'hui à la tête de la République islamique, acceptent leurs propositions, l'Iran se séparerait des 440 kilos d'uranium enrichi, de nature à fabriquer une dizaine de bombes atomiques. Ce matériau hautement sensible, a priori caché sous une montagne dans la région d'Ispahan, serait remis à la Chine, laquelle apporterait sa garantie d'une trêve « nucléaire » de 15 à 20 ans. En échange, Téhéran poursuivrait l'extension de son actuel programme nucléaire civil, via son centre de Bouchehr, construit et exploité par le géant russe Rosatom, qui fournit le combustible et en gère le retraitement.

C’est ce «deal» qui, dès l’arrivée de Vladimir Poutine à Pékin ce mardi 19 mai, quelques jours après la visite de Donald Trump dans la capitale chinoise, va constituer l’un des points cruciaux de l’agenda entre les deux leaders. La Chine, satisfaite de voir les Etats–Unis embourbés dans le Golfe persique et coincés dans le détroit d’Ormuz, n’a pas intérêt à une reprise des frappes aériennes américaines et israéliennes qui paralyseraient l’économie mondiale. La Russie, visée ces jours–ci par des frappes en profondeur de drones ukrainiens, doit reprendre l’avantage et convaincre les Etats–Unis de limiter l’aide militaire à l’Ukraine. Vladimir Poutine redoute également qu’à la faveur de la guerre au Moyen–Orient, l’Ukraine décroche des contrats de drones et de défense anti–drones très lucratifs avec les pays du Golfe, ce qui doperait sa capacité d’innovation dans ce domaine militaire crucial. En clair, Pékin et Moscou ont intérêt à offrir à Trump une sortie de crise. Mais, pour cela, celui–ci devra accepter d’en payer le prix.

L'aval des Gardiens

Dans le cas de l’Iran, rien ne peut bien sûr se faire sans l’aval des Gardiens de la révolution, de plus en plus persuadés que le blocus du détroit d’Ormuz, même s’il pénalise durement l’économie de leur pays, est une arme fatale en leur faveur. Mais la Chine, comme la Russie, a de bons arguments à faire valoir à Téhéran, qui a confirmé ces derniers jours compter sur «l’aide diplomatique chinoise».

Premier argument: Moscou et Pékin peuvent épauler l’Iran dans son programme de missiles balistiques devenu, de facto, l’arme de dissuasion principale de la République islamique. Il est d’ailleurs avéré que, depuis le cessez–le–feu du huit avril, des convois militaires camouflés ont transité vers l’Iran via la mer Caspienne et la frontière avec le Pakistan, pour remettre sur pied les lanceurs de missiles endommagés et renflouer l’arsenal de fusées.

Deuxième argument: la Chine et la Russie peuvent offrir à l'Iran, sur le plan énergétique, une solution appropriée pour sa reconstruction et son renflouement financier, compte tenu du coût des dégâts causés par les frappes. Les deux pays peuvent accepter un coût du pétrole qui resterait élevé, dont l'Iran tirerait profit comme troisième producteur mondial. Mais Pékin, en revanche, bénéficierait de tarifs préférentiels pour ses importations, qui représentent 80% du brut iranien. Suivez le raisonnement: le pétrole et le gaz demeureraient chers; les États-Unis, premier producteur mondial, en profiteraient aussi; mais la Chine serait un client privilégié. L'équation tient debout.

Un péage dans le détroit

Troisième argument: le détroit d'Ormuz, sur lequel les Iraniens veulent mettre en place un péage, pourrait devenir un détroit à géométrie variable, comme c'est le cas actuellement. Une telle solution, contraire au droit maritime international, serait bien entendu très contestable et très défavorable aux Européens et aux autres importateurs d'énergie ou d'intrants (engrais, phosphates, hélium). Mais Moscou, Pékin et Washington pourraient bien y trouver leur compte. Chaque pays devrait négocier avec les Iraniens, et peut-être avec le sultanat d'Oman voisin, un droit de passage «ad hoc». Moralité: certains paieraient plus que d'autres. Et les navires chinois, qui sont déjà autorisés à passer quand les autres sont bloqués, s'en tireraient avantageusement.

Que gagnerait Donald Trump dans tout ça? Une sortie du bourbier du Golfe persique dans lequel il est enlisé. Pour satisfaire son allié israélien qui, lui, a beaucoup plus à perdre si le régime iranien survit en conservant son programme de missiles et sans rompre avec ses «proxys» (le Hezbollah au Liban, les Houthis au Yémen, les milices irakiennes chiites), le président américain pourrait décider d’une ultime salve de frappes. La chorégraphie militaire et diplomatique serait alors la suivante: plusieurs journées de frappes aériennes, une reprise des discussions diplomatiques puis une issue validée par Moscou et Pékin, via le Pakistan et la Turquie.

Ce que devra donner Trump

Et que devrait concéder Trump en échange? Il devra sans doute faire des concessions sur Taïwan, en retardant par exemple la vente d’armements à l’île pour plus de dix milliards de dollars. Mais, en fait, rien de très grave pour ce président des Etats–Unis, tenant des «zones d’influence». La Chine s’en sortirait avec un droit renforcé d’ingérence sur sa zone asiatique. La Russie profiterait d’un pétrole qui resterait cher et éviterait que l’Ukraine noue des alliances qui renforceraient son armée. Trump, lui, pourrait, sur le chemin du retour de son armada aéronavale, s’en prendre à Cuba. Cuba, ou le talon d’Achille russo–chinois. En théorie, les deux géants ne peuvent pas abandonner cette île dont ils sont si proches. Mais puisque la logique d’empires est revenue sur la table…

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