Sur les réseaux sociaux, une blague circule beaucoup: alors qu’on se remet d’une pandémie mondiale, que des conflits internationaux éclatent un peu partout, que les populistes prennent le pouvoir dans de nombreux pays, quand ce ne sont pas des tech bros sans scrupule, et que rien ne s’améliore vraiment sur le front de l’environnement, certains datent le début d’une lente descente aux enfers au 10 janvier 2016, précisément. Ce jour-là, David Bowie est mort, condamnant la planète à enchaîner les catastrophes. Kanye West, lui, a connu quelques mois de sursis. Le début de la fin est intervenu le 19 novembre 2016.
Alors sur scène à Sacramento dans le cadre de la tournée de son septième album, «The Life of Pablo», le rappeur a déjà une heure et demie de retard lorsqu’il entame sa première chanson. Il en enchaîne trois, avant de dériver sur la politique et les règlements de compte. Très confus derrière son micro, Kanye West s’en prend pêle-mêle à Beyoncé, Jay-Z, Hillary Clinton (perdante face à Donald Trump quelques jours auparavant pour la présidentielle américaine) et les médias. Avant de quitter la scène, puis d’annuler les 21 autres dates de concert prévues. Trois jours plus tard, il est admis à l’hôpital à Los Angeles, qui pose un diagnostic de bipolarité.
On ne le sait alors pas encore, mais le rappeur ne reviendra pas au sommet de sa gloire. La suite ne sera qu’une dégringolade, faite de moins en moins de musique et de plus en plus de saillies antisémites. La chute vient de connaître une nouvelle apogée, ou plutôt un nouveau point le plus bas, avec l’interdiction d’entrer sur le territoire britannique émise à l’encontre du chanteur cette semaine. A bien y regarder, cette histoire de rise and fall, d’ascension stratosphérique puis de chute sans fin, comme le star-system en produit tant, est typiquement américaine. Kanye West incarne toutes les vicissitudes de son époque et de son pays, de son pays dans cette époque même: la toute-puissance du capitalisme, la dérive politique, la célébrité dévorante incompatible avec le traitement d’une pathologie mentale complexe.
Un grand chelem de la musique
Aurait-on pu voir venir le point de rupture? Après tout, à Sacramento, Kanye West n’en est pas à son coup d’essai. Tout le monde se souvient de son irruption sur la scène des MTV Video Awards, en 2009, pour dire devant tout le monde que la lauréate, une certaine Taylor Swift, mérite moins le prix que sa concurrente Beyoncé. Le rappeur est alors au sommet d’une gloire qui s’est construite petit à petit. D’abord en tant que producteur, à partir de la fin des années 1990. Kanye West travaille avec les plus grands, d’Alicia Keys à Jay-Z, en passant par Janet Jackson ou Mariah Carey. A partir de la sortie de «The Blueprint», l’album de Jay-Z dont il compose cinq morceaux, il est le beatmaker que tout le monde s’arrache. On raconte qu’il touche entre 75’000 et 100’000 dollars par composition.
En 2004, son premier album solo, «The College Dropout», le propulse encore un cran plus loin, et il décroche trois Grammy Awards. La suite ressemble à un grand chelem de la musique. «Pendant une décennie et demi, qui a commencé sous George W. Bush et s’est terminée, coïncidence ou pas, avec l’avènement de Donald Trump, West a engendré, à la fois comme artiste solo et comme producteur, l’une des oeuvres les plus satisfaisantes et les plus consistantes dans l’histoire de la musique pop», écrit Andrew Marantz, journaliste au «New Yorker», dans un article très personnel sur son rapport à Kanye West. «C’est un parcours quasi sans faute, l’un de ceux qui le porteront au panthéon, qu’importe combien d’astérisques il s’évertue à ajouter à son héritage. Pour prendre un point de comparaison, les Beatles ont été au sommet de leur forme pendant six ans, huit ans maximum.»
Un homme puissant
À un artiste aussi prolixe, qui va s’éloigner du gangsta rap à la 50 Cent (son rival de toujours) pour tirer le genre vers la soul, le hip-hop ou même l’électro, on commence d’abord par tout pardonner. Même les accusations de plagiat qui essaiment à partir du tournant des années 2010, notamment de la part de la légende Syl Johnson. Même les éruptions de violence qui le conduisent, toujours à la même époque, à agresser tantôt un paparazzi, tantôt un adolescent. Ou quand il tient des propos dénigrants sur le physique de Michelle Obama, qu’il ne juge pas assez sexy.
C’est qu’au-delà d’être un producteur incroyable, Kanye West est un homme puissant. Il perce dans la mode en créant des baskets pour Louis Vuitton dès 2009. Si sa première collection de vêtements, présentée à la Fashion week de Paris deux ans plus tard, ne soulève pas les foules, c’est véritablement la collaboration de sa marque Yeezy avec Adidas qui, à partir de 2014, le lance sur les rails.
Mais Kanye West est aussi indissociable, à partir de 2012, de celle qui deviendra son épouse, Kim Kardashian. Le power couple allie talent, réseau mais surtout influence, à un niveau tel qu’il n’y a guère que Beyoncé et Jay-Z qui peuvent rivaliser (et encore). Les photos de leur mariage à Florence en 2014 deviennent les plus likées d’Instagram à l’époque. Et l’époux fait son entrée dans la télé-réalité de sa femme, «Keeping up with the Kardashians», dans laquelle leur mode de vie opulent, fait de jets privés, de safaris et d’hologrammes sur mesure (pour ses 40 ans, «Kim K» en reçoit un de son père décédé conçu par son mari), fascine autant qu’il répugne.
Self-made man à l’américaine
Kanye West est donc un businessman, un vrai, qui ne recule devant rien et veut tout, même se lancer dans l’architecture, l’une de ses autres passions. A l’américaine, il assume dans une interview au média américaine «Hypebeast» être un «industrialiste», c’est-à-dire placer le mode de production industriel, donc la maîtrise de la nature par l’homme, au-dessus de tout. Et puis il ne doute de rien. Au début de sa carrière, il affiche naturellement dans son salon un poster grandeur nature de lui-même. «Je me suis accroché au mur parce qu’à ce moment-là, j’étais la seule personne à le faire», explique-t-il tout naturellement à «Rolling Stones».
L’histoire est d’autant plus belle outre-Atlantique qu’elle embrasse le mythe du self-made man, celui qui s’est fait tout seul. Kanye West est né en 1977 dans une famille de classe moyenne qui n’a rien à voir avec le show business. Son père est un journaliste militant des Black Panthers. Sa mère, Donda, une professeure d’anglais qui emmène son fils à Chicago après son divorce. Elle voit ce dernier composer ses premiers poèmes à l’âge de cinq ans sur la banquette arrière de sa voiture, comme elle le raconte au «Chicago Tribune». Il en a 13 lorsque Donda l’emmène pour la première fois dans un studio d’enregistrement. «Ma mère, c’était tout», résume le fiston en 2005 au micro de MTV. Il ne s’est d’ailleurs jamais remis de sa mort brutale, en 2007.
Chute interminable
Dix ans après, la chute commence donc. D’abord avec cette hospitalisation forcée, puis avec la sortie de «Ye», son huitième album, maintes fois repoussé, qui déçoit tout le monde. Pour la première fois, l’artiste descend de son piédestal. Ce qui arrange un peu tout le monde, tant ses déclarations par ailleurs ne cessent d’affliger tout le monde. Après un soutien appuyé à Donald Trump en 2016 en plein concert, il enchaîne deux ans plus tard les sorties embarrassantes. «On entend parler de l’esclavage qui a duré 400 ans. Pendant 400 ans? Ça ressemble à un choix», lâche-t-il à «TMZ».
T-shirts «White Lives Matter» à la fashion weeks, négation des violences policières contre George Floyd, envolées antisémites contre les «médias juifs», accumulation de messages haineux, complotistes et toujours très antisémites sur les réseaux sociaux… Kanye West, qui se fait appeler Ye depuis 2021, s’attire les foudres de nombreuses personnalités, de Jennifer Aniston à sa belle-famille, et finit banni sur Instagram ou ce qui s’appelle encore à l’époque Twitter.
La vindicte populaire ou la morale importent peu à un artiste aussi puissant. Mais côté business, là aussi, cela se gâte. Adidas, Balenciaga et même Apple se désolidarisent de l’artiste et rompent des contrats. Sa fortune chute de 1,5 milliards de dollars. Au point que Kanye West finit par choisir de se murer dans le silence. Mais lorsqu’il en sort, en 2025, c’est pour reprendre la même litanie néonazie, dans une Amérique qui l’accepte beaucoup mieux. Elon Musk, qui a repris Twitter et l’a renommé X, l’accueille de nouveau sur sa plateforme. Et lorsqu’il sort un single intitulé «Heil Hitler» ou vend en ligne des t-shirts ornés de croix gammées, il n’est même plus en total décalage avec une certaine frange de l’Amérique sous le deuxième mandat de Trump.
Couper les projecteurs
Où va donc Kanye West aujourd’hui? Celui dont le dernier album, «Bully», a fait un carton sur les plateformes de streaming à sa sortie le mois dernier, aligne les dates de concert aux Etats-Unis, en Italie, au Pays-Bas ou en France. Le Royaume-Uni vient de lui interdire l’accès à son territoire, au motif que «sa présence ne serait pas dans l’intérêt général», selon la BBC. Et le maire de Marseille, Benoît Payan, donne de la voix pour tenter d’annuler son concert prévu en juin au Vélodrome, le célèbre stade de la ville française. Mais le fait est que les digues sautent, notamment dans les médias américains. Certains chroniquent «Bully» sans se poser de questions. Le «Wall Street Journal» a permis au rappeur d’acheter l’une de ses pages pour qu’il puisse y faire son mea culpa dans une lettre ouverte et affirmer longuement que non, il n’est «pas un nazi».
Le cas Kanye West est d’autant plus délicat que la question de la santé mentale empêche tout jugement à l’emporte-pièce. La bipolarité de type 1 dont il souffre se caractérise par des épisodes maniaques qui se traduisent parfois par du délire. Où commence la maladie et où commence la responsabilité de cet individu toujours public? Peut-être faut-il déplacer la focale: à quel moment doit-on, collectivement, que ce soit du côté des relais médiatiques, de l’industrie de la musique – et notamment des sociétés d’organisation de concerts – ou des fans, couper les projecteurs et laisser l’obscurité, mais surtout le silence, se réinstaller?