La star de «Loft Story» est morte
Loana, le crash-test de la téléréalité

La gagnante de «Loft Story» fut la première à connaître cette célébrité d’un nouveau genre, qui s’est accompagnée de violences et de souffrances psychologiques. L’industrie audiovisuelle qui l’a broyée ne semble en avoir tiré aucune leçon.
Première gagnante de Loft Story, Loana a découvert une célébrité brutale.
Photo: AFP
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Margaux BaralonJournaliste Blick

«En regardant ça, peut-être que les gens ont plus compris ma vie.» Ce mercredi 19 novembre 2024, Loana est sur le plateau de «Touche pas à mon poste», émission phare de Cyril Hanouna. Sur feu la chaîne française C8 – qui a depuis cessé d’émettre – la star de télé-réalité, révélée avec «Loft Story» en 2001, réagit à la sortie de la série «Culte». Une fiction qui raconte, précisément, la naissance du «Loft». Mais aussi la vie de sa grande gagnante et participante la plus célèbre à ce jour. Sous les traits de l’actrice Marie Colomb, Loana renaît, dans le même jean taille basse et le même petit haut en crochet rose qui ont imprimé la rétine de millions de personnes il y a vingt-cinq ans.

Mais la série offre une autre perspective sur son personnage que celui d’une bimbo irrésistible. Loana y est montrée sensible, intelligente, profondément malheureuse et castée pour cette raison, avant d’être utilisée et jetée en pâture devant les caméras et un public voyeuriste. De quoi, en effet, «comprendre la vie» de celle qui a essuyé les plâtres de la télé-réalité, endurant sans y être préparée le moins du monde les affres de la célébrité soudaine. Une figure tragique, qui a longuement lutté pour tirer partie d’un système opaque et sexiste, et vient de mourir, à seulement 48 ans.

Cette émission du 19 novembre est la dernière apparition de Loana à la télévision. Cyril Hanouna y surjoue la proximité («ma chérie») et le paternalisme. L’animateur assure la quadragénaire de son soutien et l’encourage à l’appeler si cela ne va pas. «Alors tu vas devoir me donner ton numéro de téléphone», répond Loana, qui démontre sans le vouloir l’hypocrisie totale de l’animateur. L’échange est à l’image du parcours de la star, qui n’a cessé de se raccrocher au petit écran pour atteindre ses rêves, alors que l’industrie audiovisuelle a préféré l’exploiter jusqu’à épuisement. Depuis l’annonce de sa mort, ce mercredi 25 mars, les mêmes paradoxes saturent l’espace médiatique: partout, on regrette la disparition de la Niçoise et on souligne à quel point le public s’est repu du spectacle de sa gloire, puis de ses difficultés. En oubliant aisément que la presse y a activement participé.

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Le Loft comme échappatoire

Lorsqu’elle entre dans la maison du «Loft», Loana Petrucciani a 23 ans et une envie: trouver l’amour. C’est censé être le principe de l’émission dont elle aperçoit l’annonce pour le casting sur la chaîne française M6. Depuis sa ville de Nice, la jeune femme y voit un moyen de s’extirper, au moins temporairement, d’une vie qui ne la comble pas. Cela fait cinq ans qu’elle est gogo danseuse sur la Côte-d’Azur pour gagner sa vie. Son père, pompiste, a abandonné son foyer après des violences physiques et incestuelles. Sa mère, femme au foyer, l’a laissée seule alors qu’elle n’a que 17 ans. Entre l’alcoolisme du premier et la dépression de la seconde, Loana n’a rien à perdre à aller s’enfermer dans une maison préfabriquée à la Plaine-Saint-Denis, en banlieue nord de Paris, pendant 70 jours.

Elle y sera filmée sept jours sur sept, 24 heures sur 24. Au bout de deux jours, un rapprochement dans la piscine avec un autre candidat, Jean-Edouard, produit des images qui circulent partout. «C’est le stigmate de la fille qui a couché avec un garçon», analyse Paul Sanfourche, auteur du livre «Sexisme Story» (2021), auprès de «20Minutes». «C’est absolument banal, mais parce que c’est filmé, c’est scandaleux. Et le scandale ne s’attache qu’à Loana parce qu’elle est une femme. Jean-Edouard, lui, est perçu comme un séducteur, un goujat, c’est vrai, mais sa réputation n’est pas entachée. Alors que Loana devient vraiment une figure repoussoir de la féminité pour toute la société.»

Une femme devenue stéréotype

Sur tous les plateaux télévisés, on se moque de sa blondeur et on souligne son tour de poitrine. Même les médias les plus sérieux la rabaissent: «Le Monde» l’appelle simplement «la gogo-danseuse». Loana rentre, et c’est bien pratique, dans la case simple des jolies écervelées, au point qu’elle est rapidement surnommée la «Pamela du 06» (du numéro de département des Alpes-Maritimes, où se trouve Nice). Elle a d’ailleurs été choisie pour cela. Sur sa fiche, pendant les castings, un membre de la production a inscrit: «Elle est tellement bonne que ça serait un scandale de l’oublier.»

Très vite, un autre stéréotype se superpose à celui-ci: alors qu’elle est enfermée dans le Loft, en mai 2001, le magazine «France Dimanche» fait sa une avec une photo de la jeune femme, un enfant dans les bras. «Loana, le scandale de son enfant abandonné», annonce le titre. Il s’agit de Mindy, sa fille, que la jeune femme a laissée à la DDASS (les services de protection de l’enfance de l’époque en France), faute de moyens suffisants pour s’en occuper. La fille facile se double dès lors d’une mauvaise mère.

La bimbo et la petite fille

En réalité, personne ne sait qui elle est vraiment. «Elle a un corps de bimbo mais, à l’intérieur, c’est une petite fille timide et romantique qui n’a rien à voir avec son physique», raconte Angela Lorente, papesse de la télé-réalité, qui a casté la jeune femme, dans «Sexisme Story». «En gros, elle me rappelle Marilyn Monroe.» Surtout, les spectateurs et la presse font bien peu de cas des origines sociales très modestes de la jeune femme et de son histoire émaillée de violences.

«Elle a un corps de bimbo mais, à l’intérieur, c’est une petite fille timide», raconte Angela Lorente, papesse de la télé-réalité.
Photo: AFP

«Mon père […] pouvait me tirer les cheveux. Me gifler, m’empoigner par les habits», écrit Loana dans son autobiographie, «Elle m’appelait… Miette», succès en librairie en 2001. «Me taper la tête contre la table et surtout me rabaisser: "Tu es nulle", "Tu es bonne à rien", "Tu es vilaine", "Tu ne seras qu’une pute".» La jeune femme subit aussi l’inceste. En 1996, 5 ans avant le Loft, elle a déjà fait deux tentatives de suicide. Pendant l’émission, la production s’en aperçoit, de même qu’elle décèle chez elle des troubles du comportement alimentaire. Rien n’est fait, pourtant, pour la protéger.

«J’avais juste ma vie et mes malheurs»

Extrêmement populaire, Loana crée un modèle de candidate de télé-réalité qui fait monter les audiences. Son profil sera désormais très recherché par les responsables de casting. «Après [elle], toutes les candidates ont été choisies dans le même moule», explique la journaliste Constance Vilanova, autrice de l’essai «Vivre pour les caméras – ce que la téléréalité fait de nous» (2024), sur Instagram. «Classes populaires, enfances cabossées, violences subies avant même d’entrer dans un programme. Les boîtes de production le savaient. Elles capitalisaient dessus.»

Photo: AFP

Mais parce qu’elle est la première, Loana n’a aucune référence, aucun modèle, aucun conseil ni exemple à prendre de qui que ce soit. Quand elle sort du Loft, le 5 juillet 2001, et descend les Champs-Elysées assise à la fenêtre d’une Peugeot comme le ferait un footballeur victorieux, la jeune femme n’a aucune idée de ce qui l’attend. Dans son deuxième livre, «Si dure est la nuit, ni tendre est la vie» (2018), elle charge la société de production de «Loft Story»: «Endemol nous a laissés tomber, tous.» Sur le plateau de «C à vous», elle réitère: «Ils auraient dû nous mettre un chaperon.»

Les journalistes se succèdent, les photos volées s’empilent. «Quand on sort, toute notre vie est déballée», poursuit l’ex-candidate toujours dans «C à vous». «Les gens connaissaient des trucs sur moi que je n’avais pas dits. J’ai voulu me mettre dans un trou de souris pour qu’on m’oublie.» Toujours, on lui rappelle l’épisode de la piscine, on l’encourage à se confier. «Sur le moment, j’ai trouvé [les journalistes] intrusifs, violents, sans pitié, voyeuristes», racontera-t-elle des années plus tard au journaliste Mathieu Deslandes. «Les célébrités de l’époque avaient un album, un livre ou un film à vendre quand elles donnaient des interviews. Moi, j’avais juste ma vie et mes malheurs.»

Le refus de l’étiquette de victime

Loana a aussi l’envie de capitaliser sur cette notoriété et de se mettre, elle qui a toujours manqué de tout, à l’abri du besoin. Mal conseillée, elle se lance partout à la fois, dans la musique comme dans l’animation télé, quand ce n’est pas dans la mode. «J’essayais de tout bien faire, trop bien faire, toute seule», analyse-t-elle en 2018 sur «C à vous». Rapidement, la jeune femme passe des unes de magazine à la rubrique faits divers, vers laquelle l’entraînent ses addictions et sa dépression, mais aussi les violences conjugales dont elle est victime. Mais dans les années 2000, la préhistoire de #MeToo, celles-ci pèsent moins dans la balance qu’une prise de poids ou un séjour à l’hôpital psychiatrique. Loana devient une bête de foire, que l’on regarde avec une fascination dégoûtée.

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Dépossédée de son histoire jusque dans la rédaction de son autobiographie, commandée par l’éditeur avant même d’avoir son accord et dont le coauteur admettra qu’il a écrit une petite centaine de pages sans elle, la jeune femme n’aura pourtant de cesse de se la réapproprier. Jamais elle ne renie «Loft Story», jamais elle ne se dira victime de la broyeuse audiovisuelle. «Vous imaginez tout ce que j’ai fait? J’ai défilé pour Jean-Paul Gaultier, je suis allée au festival de Cannes», lance-t-elle à Cyril Hanouna lors de sa dernière apparition télévisée. «J’ai tellement de belles images dans la tête. J’ai envie de les garder.»

Toujours, Loana se raccroche à la télévision pour s’en sortir. «Duels de star», «Sortez-moi de là, je suis une célébrité!», «Les Anges»… la star enchaîne les télé-réalités jusqu’à ce que son état physique et psychologique ne le lui permette plus. Elle continue alors de se rendre sur les plateaux, exposant douloureusement sa détresse personnelle et la voracité de ses interlocuteurs, qui ne songent jamais à la protéger. C’est encore chez Cyril Hanouna, en 2024, qu’elle réapparaît après des mois de silence pour raconter le viol qu’elle a subi. Visiblement lourdement médicamentée, incapable de trouver ses mots, la quadragénaire est la risée du plateau.

Rien n’a changé?

La première star de la télé-réalité a tout de même conscience d’avoir été une sorte de crash-test du système. «Je trouve que c’est remarquable qu’ils puissent utiliser leur image comme ça, qu’ils la maîtrisent», note-t-elle sur le plateau de «C à vous» à propos de celles et ceux qui ont marché dans ses traces, à l’instar de Nabilla. Vingt-cinq ans après le séjour de Loana dans le Loft, la télé-réalité s’est modernisée et a tenté de mettre en place des garde-fous pour protéger les candidats.

Depuis 2009 et une action en justice menée par des participants à «L’île de la tentation», ces derniers sont protégés par un contrat de travail. Du moins en France. Considérés comme des salariés, ils ont donc droit à du temps de repos et une rémunération. Ce qui n’empêche pas les dérives, faute de contrôle et alors que bon nombre de tournages se déroulent à l’étranger. L’an dernier, trois candidats de la version française de l’émission «Love is Blind» dénoncent des «traitements inhumains et dégradants».

Du côté de l’encadrement psychologique, le bon-vouloir et le savoir-faire de la production restent les seuls facteurs déterminants. Des psychologues sont déployés sur les émissions – ce qui était déjà le cas sur la première édition de «Loft Story» – mais le système est loin d’être infaillible. En 2011, François-Xavier, candidat de «Secret Story», se jette sous les roues d’une voiture. En 2022, Aurélie, figure des «Anges», fait une tentative de suicide. Sans compter tous ceux et toutes celles qui ne parlent pas de leurs épisodes dépressifs. «Je suis l’exemple à ne pas suivre», prévenait Loana en 2018 sur le plateau de «C à vous». Aujourd’hui, aucune émission de télé-réalité n’a réellement pris en compte son parcours et son histoire pour éviter un éternel recommencement.

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