Par Richard Werly
Loana est décédée, la téléréalité est en nous

La disparition, à 48 ans, de Loana Petrucciani, démontre la cruauté de la téléréalité. A l'heure où, avec Donald Trump, ses codes règnent en maitre sur notre époque.
Regardons bien le spectacle qui nous entoure en songeant un instant au destin de Loana.
Photo: Blick
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Richard WerlyJournaliste Blick

Loana Petrucciani est décédée alors que la téléréalité triomphe. L’annonce, mercredi 25 mars, de la disparition, à 48 ans, de celle qui fut, en 2001, la première gagnante de «Loft Story» sur la chaîne M6 n’est pas seulement la preuve que le cruel engrenage médiatique peut s’avérer fatal. Elle nous oblige, au contraire, à regarder autour de nous, de l’écran de notre téléphone portable à ceux des chaînes qui retransmettent, en quasi-direct, la guerre aérienne contre l’Iran et les élucubrations quotidiennes de Donald Trump. Oui, regardons bien le spectacle qui nous entoure en songeant un instant, pour ceux à qui son nom rappelle quelques souvenirs, au destin de Loana, transformée en star par une téléréalité qui, depuis, l’a emportée sur tous les tableaux.

Loana évoluait, avec ses 11 partenaires célibataires de «Loft Story», sur M6, dans un loft où toutes les pièces, à l’exception des toilettes, étaient équipées de caméras branchées en permanence. L’origine de cette émission fondatrice? Une émission néerlandaise dont le titre disait tout: «Big Brother», en référence au roman «1984» de George Orwell. Oui, «Big Brother», comme ce leader dictatorial dont le pouvoir est, dans la dystopie du génial auteur britannique, orchestré par la police de la pensée! Tout était donc déjà là, en 2001, dans cette émission qui fit surtout parler d’elle pour les écarts sexuels des célibataires dans la piscine ou ailleurs. Loana aguichait. Loana rendait «barjot» Jean-Edouard. Loana était devenue un personnage culte. Mais le scénario de «Loft Story», lui, n’avait rien de langoureux: espionnage intime, éloge de la surveillance, plaisir du voyeurisme et, au final, élimination des candidats jusqu’à la victoire de l’un d’entre eux. Loana fut victorieuse. Et toute sa vie, elle en paya le prix.

Une téléréalité qui impose ses codes

Donald Trump, lui, régna en maître sur «The Apprentice», ce show de téléréalité qu’il concluait toujours par son cruel: «You’re fired!» («tu es viré!»). C’est dans les coulisses de cette émission, qui transforma sa popularité en arme électorale de persuasion massive, qu’il se vantait d’attraper les starlettes «par la chatte», à volonté. Besoin de vous faire un dessin supplémentaire sur ce que Loana a sans doute vécu en marge de «Loft Story»? Mais il y a plus grave, car 2001 n’était pas encore l’ère du portable, du «moi» à tous les étages et des influenceurs aux millions d’abonnés. Nous sommes en 2026. Et nous vivons, en quelque sorte, aujourd’hui, dans le monde de «Loft Story». Epiés. Surveillés. Parfois acteurs de cette grande téléréalité mondiale, dans laquelle tous les médias – Blick inclus – se retrouvent évidemment embarqués. Nous vivons, qu’on le veuille ou non, dans le monde de Loana.

Le pire de cette téléréalité, qui commence à être gouvernée par l’intelligence artificielle, est qu’elle impose ses codes. Et je m’inclus dans ce constat. Une guerre aérienne est lancée contre un pays souverain dirigé par un régime islamique honni par sa population, qu’il a plusieurs fois massacrée depuis 1979? Spectacle! Un président des Etats-Unis se contredit en direct, à la Maison-Blanche, où il avait, dès ses premières semaines de pouvoir, tendu une embuscade à son homologue ukrainien, par ailleurs ex-acteur? Spectacle! Un scandale d'Etat, mondial, révèle qu’un milliardaire new-yorkais à la fortune douteuse alimentait des dirigeants de nombreux pays en jeunes femmes? Spectacle! Le million ou le milliard de vues deviennent, de facto, l’unité de compte de la vraie puissance.

Loana, après sa vie bousculée, peut reposer tranquille. La juger serait la pire des choses. Nos vies, nos envies, nos passions sont exploitées aujourd’hui dès notre réveil sur ce grand «Loft Story mondial» qu’est notre univers numérique. Loana n’est plus. Mais la téléréalité est désormais en nous.

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