Les citoyens oubliés
Sous les bombes et les missiles, c'est l'horreur en Iran

Peut-on raconter cette guerre aérienne à partir des seules déclarations de Donald Trump et Benjamin Netanyahu? La réponse est non. Au sol, cette pluie de bombes et missiles est une horreur pour les 90 millions d'Iraniens.
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L'explosion des dépots de carburant de Téhéran a entrainé une pollution atmosphérique massive dans la capitale iranienne.
Photo: Anadolu via Getty Images
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Richard WerlyJournaliste Blick

Peut-on résumer la guerre aérienne menée contre l'Iran par les Etats-Unis et Israël à la seule efficacité, ou non, des frappes de missiles et des bombes? L'affirmation des armées américaines et israéliennes, selon laquelle les quelque cinq mille frappes effectuées depuis le 28 février ont toutes été «ciblées», peut-elle être considérée comme la preuve d'un conflit maîtrisé, moins meurtrier qu'une guerre ordinaire, alors que Donald Trump semble de moins en moins exclure le possible déploiement de troupes au sol?

Dans les deux cas, la réponse est non. Bien plus que la guerre des «douze jours» de juin 2025, focalisée sur les installations nucléaires iraniennes, ce conflit qui se déroule dans le ciel, au-dessus de l'Iran – mais aussi des pays du Golfe persique et d'Israël (plusieurs fois frappé) – est une horreur pour les populations et pour l'environnement, avec des conséquences à long terme. Faute de journalistes internationaux présents sur place, à l'exception des correspondants d'Al Jazeera, CNN et France 24/RFI, les souffrances des 90 millions d'Iraniens sont jusque-là peu documentées.

Les seuls chiffres disponibles sont ceux publiés le 9 mars par le ministère iranien de la Santé, selon lequel plus de 1200 personnes ont été tuées, dont environ 200 femmes et 200 enfants de moins de 12 ans, et plus de 10'000 civils blessés. Mais au-delà, voici à quoi ressemble cette guerre pour ceux qui vivent sous les bombes et les missiles.

Anéantir la menace nucléaire

Pour rappel, la majorité des frappes américaines et israéliennes déclenchées depuis le 28 février, dans le cadre de l'opération Epic Fury («Fureur épique»), destinée à anéantir les programmes nucléaires et balistiques iraniens, ont eu pour objectif des bases de missiles, des aérodromes, des installations navales et des navires, ainsi que des sites de production militaire situés à travers l’Iran, dont la superficie (1,6 million de km2) est équivalente à près de trois fois celle de la France. La République islamique a riposté de son côté en frappant au Koweït, au Qatar, à Bahreïn et aux Emirats arabes unis, plus des frappes isolées en direction d'Oman, de l'Arabie saoudite, de Chypre et même de la Turquie. S'y ajoute la guerre menée par Israël au Liban-Sud et dans les bastions chiites de Beyrouth, provoquant le déplacement forcé de centaines de milliers de Libanais.

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Selon l'Observatoire des conflits sur l'environnement (Conflict and Environment Observatory), qui documente cette guerre depuis son déclenchement, une première conséquence de ces frappes est la dissémination dans l'air, en Iran, de carburants, d'huiles, de métaux lourds et de dioxine. On l'a particulièrement vu lors de l'explosion, les 7 et 8 mars, de quatre dépôts de carburant à Téhéran, visés par l'aviation israélienne. Des millions de Téhéranais ont alors été exposés à des niveaux dangereux de pollution, avec notamment un phénomène de «pluie noire» provoqué par les particules de suie et les polluants issus des panaches de fumée. Autre conséquence: la pollution des nappes phréatiques et des sources d'eau potable. Une trentaine d'installations pétrolières, à travers le pays, sont officiellement considérées comme des cibles, pour priver de carburant les forces armées et les «Gardiens de la révolution».

Une capitale entourée de montagnes

«La configuration urbaine et la géographie de la capitale iranienne, peuplée de 10 millions d’habitants, influencent fortement la dispersion des polluants atmosphériques, explique l'Observatoire. Téhéran est entourée par la chaîne de montagnes de l’Alborz, qui piège fréquemment le smog et la pollution.» Résultat: des risques sanitaires de grande ampleur pour une population qui, fin décembre, s'est mobilisée pour protester contre la détérioration de ses conditions de vie, entraînant une répression de masse du régime. Les chiffres de 10'000 à 30'000 victimes de la répression menée par les «Gardiens de la révolution» et leurs supplétifs «bassidjis» sont avancés par les organisations iraniennes de défense des droits de l'homme.

Ces frappes touchent l'ensemble du territoire iranien, même si, à l'échelle de ce vaste pays montagneux, leur densité ne semble pas de nature à faire tomber le régime des ayatollahs désormais dirigé par Mojtaba Khamenei, le second fils du guide suprême tué dans les premières frappes du 28 février. Selon l'Observatoire, les sites touchés incluent les bases militaires de Tabriz, Zanjan et le complexe de production de missiles de Khojir, à l’est de Téhéran. Ce qui entraîne la projection dans l'air de métaux lourds, de dioxines, de furanes (composés chimiques) et de particules fines.

Pollution marine

La composante maritime du conflit est, dans les médias, surtout abordée par le biais du blocage actuel du détroit d'Ormuz, crucial pour le trafic pétrolier et gazier mondial. La région est, ne l'oublions pas, dominée par l'industrie des combustibles fossiles, déjà très polluante, et elle abrite encore des zones entières affectées par des guerres précédentes. Près de 50 navires iraniens auraient été endommagés ou coulés, et des infrastructures portuaires militaires ont été attaquées autour de Bandar Abbas ou Konarak.

Tandis que les frappes iraniennes ont visé des infrastructures portuaires civiles et militaires à Abou Dhabi, Dubaï, Jebel Ali et Manama. Or, partout, les navires coulés et les infrastructures portuaires endommagées peuvent provoquer une pollution importante liée aux carburants et aux huiles, avec un risque élevé de marées noires. Jusqu'à présent, selon l'Observatoire, au moins 12 navires marchands ont été frappés dans les ports ou dans le golfe Persique.

Les attaques contre les infrastructures énergétiques iraniennes provoquent par ailleurs des coupures d’électricité massives. Une autre organisation suit de près les conséquences humanitaires de ce conflit jusque-là aérien. Il s'agit du Réseau international sur les armes explosives (INEW – Explosive Weapons Monitor).

Celui-ci rappelle que des dizaines de filles auraient été tuées ou blessées le 28 février lorsqu’une école primaire à Minab a été frappée pendant la journée scolaire. «La destruction de l’école – qui a tué principalement des enfants – illustre les graves conséquences humanitaires de l’utilisation d’armes explosives dans les zones peuplées ainsi que la vulnérabilité disproportionnée des enfants aux effets des explosions», dénonce l'organisation, en attente des résultats de l'enquête promise par Donald Trump lors de sa conférence de presse du 9 mars à Miami (Floride).

Population civile très exposée

L'Iran est accusé de menacer l'existence d'Israël par sa recherche d'armes nucléaires (environ 400 kilos d'uranium enrichi seraient dans le pays), par des missiles à longue portée et par son soutien à ses alliés régionaux comme le Hezbollah au Sud-Liban. Sa population paie, depuis le 28 février, très cher cette menace: «L’utilisation d’armes explosives à large rayon d’action, notamment des roquettes et des munitions larguées par avion, projette souffle et éclats sur de larges périmètres et ces armes sont souvent imprécises. Dans les villes et les agglomérations, leurs effets ne peuvent être limités à des cibles militaires spécifiques. L’utilisation de ces armes expose également de manière prévisible les habitations, marchés, écoles, hôpitaux et infrastructures essentielles à des risques.»

Et de répéter: «Lorsque des armes explosives sont utilisées dans des zones peuplées, au moins 90% des personnes tuées ou blessées sont des civils.»

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