Une affiche. Un visage. Sophia, 20 ans, n’en peut plus de voir, en bas de l’immeuble où se trouve le bureau de l’entreprise familiale à Budapest, la photo de Volodymyr Zelensky. Visage fermé, mine patibulaire, version repris de justice, le président ukrainien figure sur ces affiches aux côtés du chef de l’opposition hongroise, Peter Magyar.
Le fond orange du poster est signé. Le commanditaire de cette campagne de dénigrement public est le Fidesz, le parti du Premier ministre Viktor Orban, au pouvoir depuis seize ans, sans interruption. Un parti dont le propos, vis-à-vis de l’Ukraine en guerre, se résume au mot qui barre le haut de l’affiche: «Dangereux». En clair: l’avenir de la Hongrie ne peut pas être confié à ce politicien quadragénaire manipulé par le redoutable chef de l’Etat ukrainien.
Sophia est serveuse dans un restaurant du complexe Gozsdu Court, au cœur de l’ancien quartier juif de Budapest, devenu l’épicentre du tourisme de masse dans la capitale hongroise. La synagogue de la capitale hognroise est à quelques pas. Il y a quelques semaines, la jeune femme étudiait à Vienne, en Autriche. Son retour en Hongrie, jure-t-elle, est «absolument provisoire».
Ils n'ont connu que Orban
Provisoire? Oui, le temps de trouver un logement pour sa mère souffrante, dans ce pays où les maisons de retraite dignes de ce nom sont quasi inexistantes, et où prés d'un million de retraités vivent avec moins de 300 euros par mois. Sophia a accepté, à ma demande, de réunir quelques ami(e)s de son âge pour parler de l’avenir du pays où se tiennent, ce dimanche 12 avril, des élections législatives décisives. Tous, sauf deux, voteront alors pour la première fois. Tous n’ont connu que Viktor Orban au pouvoir.
Et tous conjuguent leurs prochaines années en mode européen. «On ne regarde pas à l’est, comme Orban qui admire Poutine, s’esclaffe Attila, un grand gaillard, responsable d’une salle de sport voisine. Il n’y a rien pour nous à Moscou. Regardez les destinations de Wizz Air (la compagnie aérienne low cost qui fait office de compagnie nationale) et vous verrez où les Hongrois aiment aller. Barcelone, Londres, toutes les villes européennes. Ici, on regarde vers l’Ouest, surtout quand on est jeune.»
Ils ont vingt ans ou un peu plus, et ils avouent être irrités d’entendre le leader de l’opposition, Peter Magyar, 45 ans, défendre dans ses discours la famille, la religion et la patrie. L'intéressé, eurodéputé du groupe conservateur PPE au parlerment de Strasbourg, fait tout pour ne pas effraer la partie la plus traditionaliste des huit millions d'électeurs hongrois. Une prudence pas toujours appréciée chez les moins de trente ans qui, selon les sondages qui lui accordent une nette avance, lui sont pourtant acquis.
Pour ces jeunes Hongrois, dont plusieurs ont participé à la dernière marche des fiertés à Budapest en mars 2025, malgré son interdiction par les autorités, ce politicien, autrefois cadre du Fidesz (il fut l’époux d’une ex-ministre de la Justice), reste un homme de droite. Ana ne l’aime d’ailleurs pas trop. Elle le dit «démagogue et opportuniste».
Déverrouiller la Hongrie
Mais Magyar (littéralement «hongrois») est pour eux un ouvreur de portes. Il va, si son parti Tisza l’emporte avec une nette majorité de sièges, déverrouiller la Hongrie cadenassée par Orban et les siens. «Où vivent les enfants de ce Premier ministre qui glorifie la nation hongroise? s’énerve Sophia, devant un mojito commandé au 'Jamie Oliver Gourmet', la franchise locale du chef britannique. Sa fille vit à New York, son fils finance des expéditions en Afrique avec l’argent de la corruption. Il est où, leur attachement à la patrie?»
Un sujet les mobilise tous: l’argent sale. Le système Orban, en seize années de pouvoir, a transformé son entourage en grande lessiveuse financière. L’ancien plombier du Premier ministre est devenu banquier et milliardaire. Tous les caciques du Fidesz se sont enrichis. Or, cette génération s’informe sur les réseaux sociaux hongrois et étrangers. Elle ne regarde jamais la chaîne de télévision publique au service du pouvoir, ni les chaînes privées d’oligarques proches du Premier ministre.
Leur référence est «Telex», un site très consulté. Or, dans cette Hongrie «illibérale», où le gouvernement vante les mérites de Trump et Poutine, l’information circule. L’une de leurs séquences fétiches est l’arrestation, en Belgique, en novembre 2020, d’un eurodéputé hongrois du Fidesz, opposant virulent au mouvement LGBTQIA+, lors d’une orgie homosexuelle trop bruyante à Bruxelles, avec substances chimiques à l’appui.
L’hypocrisie du pouvoir est dénoncée. La crédulité des générations hongroises les plus âgées navre ces jeunes: «La bonne nouvelle est que nous ne sommes pas prisonniers de son système comme nos aînés, surtout dans les régions rurales, complète notre interlocutrice. L’Europe, ce n’est pas que des milliards d’euros d’aide (dont une partie reste bloquée par la Commission européenne en raison des atteintes à l’indépendance de la justice), c’est un vent de liberté qui souffle quand même. On voit les choses telles qu’elles sont.»
320 euros par mois
Peter est jeune enseignant. Il touche un salaire mensuel de 12'000 florins, soit environ 330 euros. Lui est plus inquiet. Il redoute que la guerre en Ukraine dégénère et qu’elle conduise les Européens à se porter militairement au secours de Kiev. A l’évidence, les discours d’Orban sur la future conscription des jeunes hommes hongrois pour aller se battre contre les Russes font tout de même réfléchir. La Hongrie est frontalière de l’Ukraine. La vague d’immigration en provenance de ce pays pèse lourd, surtout à Budapest.
Les informations — certaines fausses, d’autres pas — sur le niveau endémique de la corruption en Ukraine font réfléchir. La saisie très médiatisée, en mars, d’un convoi ukrainien transportant de l’or et de l’argent liquide, estimé à presque 70 millions d’euros, à travers le territoire hongrois, a fait les gros titres. «Blanchiment d’argent!» a aussitôt accusé le ministère de l’Intérieur. Sophia rigole: «Ils en savent quelque chose. Ils sont tous corrompus au sommet.»
Budapest n’est pas la Hongrie dont ils rêvent. Ses salons de massage thaïlandais à tous les coins de rue, ses restaurants de fast-food, ses immeubles squattés par les locations Airbnb bon marché illustrent les dessous d’un afflux touristique largement alimenté par les visiteurs chinois ou asiatiques. Viktor Orban s’est rapproché de la Russie et de la Chine. Les firmes chinoises investissent, sans que l’on sache toujours où et comment. L’économie grise prospère. La justice est dépassée.
L'Etat de droit
«Nos jeunes savent comment fonctionnent nos voisins. Ils voient, en Autriche, en Allemagne ou dans les autres pays, que l’Etat de droit, ce n’est pas ça», complète Peter, l’enseignant. Est-ce suffisant pour les pousser tous à aller voter en masse? Les risques de tripatouillage électoral les inquiètent. Certains seront observateurs du dépouillement, dimanche soir. Ils ont vingt ans. Ils croient à l’avenir européen. Ils sont fiers d’être hongrois. Mais ils sont sûrs d’une chose: Viktor Orban, après seize années de pouvoir, n’incarne pas leur avenir.
Prochain épisode: Et si Viktor Orban était réélu?