La Hongrie aux urnes (3/3)
Et si Orban était réélu parce qu'il a raison (sur l'Europe)?

L'opposition hongroise redoute, ce dimanche 12 avril, un résultat des législatives tronqué par le redécoupage électoral et les achats de vote. Mais Viktor Orban dispose aussi d'un fort soutien populaire, alimenté par la méfiance envers l'Union européenne.
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Viktor Orban est donné perdant des législatives de dimanche par les sondages. Mais en 2022, il les avait déjoué.
Photo: AFP
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Richard WerlyJournaliste Blick

«Bruxelles veut détruire la Hongrie.» Cette phrase n’a pas été prononcée par Viktor Orban, même s’il affirme en permanence la même chose. C’est à J. D. Vance qu’on la doit. Mardi 7 avril, le vice-président des Etats-Unis tenait une conférence de presse commune avec le Premier ministre hongrois, en ouverture de son séjour à Budapest, pour lui apporter son soutien en pleine campagne électorale.

Leur cible? L’Union européenne (UE), accusée par les deux dirigeants de ne pas défendre les valeurs familiales et chrétiennes, de fermer les yeux sur la submersion migratoire, et de torpiller les économies des pays d’Europe orientale en fermant le robinet des indispensables hydrocarbures russes, à cause de la guerre en Ukraine.

Détruire la Hongrie? Pour les partisans du parti d’opposition Tisza (Respect et Liberté), dirigé par le député européen Péter Magyar, ancien membre du parti Fidesz de Viktor Orban, cette accusation doit être, au contraire, portée contre celui qui dirige leur pays depuis 2010, sans interruption. Orban est accusé de corruption massive, via sa famille, son entourage et un clan d’oligarques qui lui doivent tout.

Premier ministre illibéral

Le chef du gouvernement, à la fois proche de Trump et de Poutine, est aussi dénoncé pour ses pratiques «illibérales», à savoir ses atteintes à l’indépendance de la justice et sa mise des médias en coupe réglée. «Si nous n’étions pas dans l’UE, les élections législatives de ce dimanche 12 avril n’auraient peut-être même pas lieu», confie Sophia, une étudiante francophone, revenue spécialement de Lyon, où elle est en deuxième année de droit, pour déposer son bulletin dans l’urne.

Même son de cloche à Kalocsa, alors qu’un meeting de l’opposant Péter Magyar s’achève. József plie son étal de souvenirs électoraux pour le parti Tisza, donné vainqueur par les sondages: «Viktor Orban et sa clique ont mis ce pays en coupe réglée. Il faut d’urgence désorbaniser la Hongrie.»

Pas sûr, pourtant, que ce mot d’ordre l’emporte dimanche soir. 199 députés sont à élire. 106 le sont dans des circonscriptions que le pouvoir a pris soin de redécouper en sa faveur, accordant une bien plus large place aux régions rurales, supposées acquises à Viktor Orban. 93 seront élus à la proportionnelle, sous l’étiquette de leurs partis. Tisza, la coalition d’opposition, peut-elle obtenir les deux tiers des sièges comme ce fut le cas pour le Fidesz en avril 2022, avec 54% des voix?

Refrain anti-européen

Georges est un ancien diplomate. Attablé au café Astoria, juste à côté de la mairie de Budapest, il nuance: «Le refrain anti-européen d’Orban continue de fonctionner auprès d’une partie de la population. L’UE, en bloquant une partie des fonds communautaires alloués à la Hongrie pour cause d’entraves à l’Etat de droit, a nourri la victimisation, qui marche très bien dans ce pays injustement découpé en 1920 par le Traité du Trianon. Les Hongrois sont persuadés qu’ils sont des victimes de l’histoire. Victimes de l’Empire austro-hongrois démantelé après la Première Guerre mondiale, victimes de l’ex-URSS en 1956, victimes aujourd’hui de Bruxelles…»

Vrai? Le fait est que le refrain anti-immigration de Viktor Orban, et son plaidoyer pour une paix en Ukraine coûte que coûte, remporte un large écho. Le fait est aussi que sa politique de soutien financier aux minorités hongroises en Roumanie, Serbie, Slovaquie et Ukraine paie sur le plan électoral.

Dans l’ouest de l’Ukraine en particulier, les Hongrois – à qui Orban a donné la double nationalité – sont paupérisés. Ils ont, comme les Russes à l’est, payé le prix de «l’ukrainisation» à marche forcée imposée par l’administration Zelensky jusqu’au déclenchement de la guerre par Vladimir Poutine, le 24 février 2022. L’idée que l’Union européenne ne prend pas en compte la spécificité hongroise s’est enracinée, alors que le Premier ministre, libéral devenu national-populiste, s’est mis à courtiser ouvertement les États-Unis de Trump lorsque ce dernier a été élu pour la première fois en 2016.

Aides européennes bloquées

Les chiffres parlent aussi. Et les Hongrois les connaissent par cœur ou presque. Le premier, brandi par l’opposition comme une honte nationale, est celui de 90 milliards d’euros. C’est le montant du prêt européen (vital) à l’Ukraine accordé par les 27 en décembre, que Viktor Orban bloque toujours par son veto.

Second chiffre: les 20 milliards d’euros de financements européens prévus pour la Hongrie et ses 9,5 millions d’habitants dans le budget communautaire 2020-2027, dont une partie demeure bloquée par la Commission en raison des entraves à l’Etat de droit dans le pays. Troisième chiffre: les 17,5 milliards d’euros alloués au pays pour son industrie de défense dans le cadre des nouveaux programmes d’armement. Eux aussi sont bloqués…

Or que voient les Hongrois, selon la propagande du Fidesz, le parti d’Orban? Une manne européenne, en revanche, ouverte à plein pour l’Ukraine, où la corruption est un problème de grande ampleur. Le 12 mars 2026, sept Ukrainiens convoyant de l’or et de l’argent liquide à destination de Kiev via la Hongrie ont ainsi été arrêtés, détenus et montrés à la télévision.

Autre reproche: l’immigration. En 2015, le gouvernement hongrois a entrepris de construire un mur anti-migrants à la frontière avec la Serbie. Tollé général! Sauf que, depuis, toute l’UE fait pareil ou presque. Un diplomate en poste à Bruxelles le reconnaît: «Orban n’a pas tous les torts. Lorsqu’il dit que l’Europe a, sur le plan énergétique, besoin de la Russie, c’est assez juste. Même chose lorsqu’il dit que l’intégration de l’Ukraine dans l’UE sera un casse-tête. C’est un nationaliste cynique, mais pragmatique, qui connaît sa géographie et l’histoire. La Hongrie a, pour lui, vocation à être un pont entre l’est et l’ouest.»

Mais quel pont? L’ancien commissaire français Thierry Breton nous l’expliquait avant la campagne électorale en Hongrie. «Orban s’est radicalisé parce qu’au sein de la Commission européenne, beaucoup l’ont diabolisé. N’oubliez pas qu’en 2010, il était le seul national-populiste au pouvoir. Depuis, cette mouvance a gagné beaucoup de terrain. Son groupe au Parlement de Strasbourg, celui des Patriotes pour l’Europe, compte en son sein le Rassemblement national. Il est présidé par Jordan Bardella. Orban ne veut pas quitter l’Union. Il veut au contraire peser dans le débat public de l’UE. Plus on cherche à le marginaliser, plus il cogne.»

Un retour après la défaite?

Georges, le diplomate hongrois rencontré à Budapest, abonde. «S’il perd les législatives malgré son redécoupage électoral et les tricheries attendues dans les votes des Hongrois de l’étranger, Orban va sans doute être tenté de repartir à l’assaut. Il va vouloir faire son Trump: quitter le pouvoir en invoquant le risque de chaos, puis tirer à boulets rouges sur le nouveau pouvoir.» L’Union européenne respirera s’il est battu. Tisza, la coalition d’opposition, est membre du Parti populaire européen, le rassemblement des partis conservateurs dont est membre la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen.

Faudra-t-il, alors, parler de victoire? «Orban s’est lui-même mis dans un cul-de-sac. Beaucoup de dirigeants de l’UE ne le supportent plus depuis qu’il s’est acoquiné avec Trump et Poutine, et qu’il a viré au potentat», concède un haut fonctionnaire à Bruxelles. «Or c’est dommage, car c’est un tribun populaire. Il est aussi le vétéran du Conseil européen (l’instance des 27 chefs d’État ou de gouvernement). Il sait ce que l’UE a apporté à la Hongrie. Sa radicalisation et ses dérives (le commissaire européen hongrois aurait donné des informations à la Russie) sont un énorme gâchis.»

Retrouvez nos précédents épisodes de «La Hongrie aux urnes»:
1. J’ai rencontré les Hongrois qui n’en peuvent plus d’Orban
2. Avoir vingt ans à Budapest, c’est être Européen (ou pas)?
 

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