En bref
- Pavlo Chmoulevitch, un économiste ukrainien de 35 ans, a trouvé refuge en Suisse après avoir été torturé et emprisonné par les forces russes à Kherson en 2022. Accusé à tort d’espionnage, il a subi 39 jours de sévices avant d’être libéré et de fuir avec sa mère via la Géorgie.
- En prison, Pavlo a enduré des traitements inhumains, notamment des tortures électriques et des violences sexuelles, tout en étant forcé de nettoyer les traces des atrocités commises sur d'autres détenus.
- Depuis septembre 2022, Pavlo vit en Suisse où il travaille comme assistant de recherche et pour la communauté juive de Zurich. Il tente de reconstruire sa vie après avoir échappé à Kherson, désormais partagée et sous attaques régulières de drones russes.
Quand Pavlo Chmoulevitch arpente les rues de Zurich, rien ne laisse deviner l’enfer qu’il a traversé. L’Ukrainien arbore un sourire satisfait et respire le calme. «La Suisse m’offre une sécurité totale», dit-il. S’il va si bien aujourd’hui, c’est aussi grâce à une psychothérapie qu’il a entamée après son arrivée, il y a trois ans et demi.
Titulaire d’un doctorat en économie, Pavlo a travaillé jusqu’à l’été 2022 à Kherson pour le président ukrainien Volodymyr Zelensky en tant qu’expert à l’Institut national d’études stratégiques. Sa mission: attirer les touristes et les entreprises. Le trentenaire était donc régulièrement en contact avec le gouvernement de Kiev.
Lorsque les Russes ont envahi l’Ukraine le 24 février 2022, ils ont rapidement pris le contrôle de Kherson. De nombreux Ukrainiens ont alors fui cette ville du sud du pays. Mais pas Pavlo. Avec d’autres civils, le trentenaire s’est chargé d’approvisionner en nourriture les habitants restés sur place. «Nous avions faim, car les Russes nous avaient pris toute notre nourriture.»
Un soi-disant agent secret
Mais au bout de quelques mois, ses compagnons ont commencé à disparaître les uns après les autres. Jusqu’au 6 juillet, où quelqu'un a sonné à la porte de son appartement et crié: «Ouvrez, c’est la police!» Six hommes masqués en tenue de camouflage ont fait irruption dans son appartement, ont plaqué Pavlo au sol et l’ont roué de coups de pied. «Je ne ressentais aucune douleur, seulement une humiliation infinie.»
Il ne se souvient pas de grand-chose d’autre, le choc était trop grand. Sa mère, qui n’était pas à la maison à ce moment-là, lui a raconté plus tard que sa tête gisait dans une mare de sang et que les soldats avaient emporté son ordinateur, son téléphone et son argent.
Menotté et la tête recouverte d’un sac, Pavlo a lui été emmené de force dans un centre de détention provisoire situé à la périphérie de Kherson. Dans les caves humides et surpeuplées du bâtiment, c’était l’arbitraire le plus total qui régnait. Jour et nuit, les cris des personnes torturées transperçaient les murs.
Ce n'est qu'une fois en prison qu'il a appris le motif de son arrestation. «Tu as été en contact avec Kiev et tu travailles pour les services secrets ukrainiens. On te condamne à 30 ans de prison pour espionnage», lui ont annoncé les soldats russes, lesquels lui reprochaient également d'avoir étudié un an en Israël. «Tu es aussi un agent du Mossad», lui ont-ils lancé. Pavlo a d’abord cru à une plaisanterie mais au bout d’un certain temps, il a compris que les Russes étaient tout à fait sérieux.
La torture à l’électricité
Pavlo a été brisé psychologiquement. Et pour cause. Il a été plongé de force dans les réalités les plus abjectes du quotidien carcéral. Chaque jour, il devait nettoyer les cellules de torture et les couloirs des traces laissées par les supplices. Il frottait le béton nu pour enlever le sang, les vomissures et les excréments de ses codétenus.
«J’étais présent lorsque deux agents des services secrets russes, en train de fumer, ont fait ramper deux Ukrainiens nus sur le sol et les ont maltraités à coups de fils électriques», raconte Pavlo. Un système qui avait un objectif on ne peut plus clair: anéantir toute dignité humaine. Les décharges électriques étaient le passe-temps favori des tortionnaires russes, qui opéraient des tournus pour assurer une présence 24 heures sur 24 .
Les prisonniers étaient également maltraités au niveau des testicules. «Ils produisaient le courant à l’aide d’une manivelle qu’ils faisaient tourner de plus en plus vite», explique Pavlo qui, grâce à sa bonne conduite, a subi des chocs électriques «seulement» aux oreilles.
Des voyous professionnels
La situation est devenue particulièrement brutale lorsqu’un jeune codétenu a reçu l’ordre de violer Pavlo. Comme celui-ci a refusé, les tortionnaires ont imaginé une autre méthode. «J’ai été violé avec une matraque sur laquelle ils avaient enfilé un préservatif.» Pavlo s'est ensuite vu intimer l'ordre de manger ce préservatif.
A maintes reprises, Pavlo a cru voir sa dernière heure arriver, notamment lorsqu’il a été contraint, sous les yeux des autres détenus, de se battre contre un Russe au comportement voyou et fortement préparé au combat. «La guerre en Ukraine est ma troisième guerre. Maintenant, on va te tuer», lui aurait-il lancé.
Au milieu de la foule, l’agent l’aurait roué de coups et cassé une pommette. «Je ne sentais plus rien et je ne pensais plus qu’à mourir.» Seule l’intervention de jeunes soldats a permi de stopper l'homme, au demeurant très alcoolisé. «Ma tête était gonflée comme un ballon de foot», raconte Pavlo.
Apprendre à apprécier la vie
Après 39 jours d’angoisse, Pavlo Chmoulevitch a été libéré de manière inattendue. Il a néanmoins été forcé de signer un document le contraignant à affirmer sa totale solidarité avec la Russie. «Si tu ne le fais pas, on te retrouvera où que tu sois», l'ont menacé les soldats.
Lorsque ses tortionnaires ont conduit Pavlo hors de la prison, il s’est rendu compte qu’il avait été détenu à seulement 20 minutes à pied de chez lui. Pendant ce temps, sa mère l’avait cherché partout, sans pouvoir retrouver sa trace. Une fois réunis, les membres de la famille ont pris le bus pour la Géorgie et en septembre 2022, ils ont pris l’avion pour la Suisse.
L’histoire de Pavlo a été vérifiée et confirmée par l’organisation de défense des droits de l’homme Art of Peace. «Nous avions beaucoup de projets et de rêves à Kherson», confie Pavlo. Seulement, la ville a été divisée en deux, et chaque jour, les Russes partent en «safari de drones» contre les civils ukrainiens. Pour Pavlo, un retour au pays est hors de question. «Nous voulons nous intégrer en Suisse et y construire une nouvelle vie.»
Les premiers pas sont déjà faits: Pavlo travaille comme assistant de recherche dans un cabinet de conseil et pour la communauté juive de Zurich. Les Russes leur ont tout pris. «Nous comprenons désormais la valeur de notre vie», dit Pavlo avec le sourire, comme s’il n’avait jamais traversé l’enfer.