Bras de fer sur les coûts de la santé
Comment les surpuissants Novartis et Roche veulent dicter leur loi en Suisse

Les groupes pharmaceutiques Novartis et Roche sont un pilier de l'économie suisse. Mais à cause des exigences de Trump, l'industrie met la pression sur les politiques avec des exigences sévères.
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Novartis et Roche font pression sur la Suisse.
Photo: AFP
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Erik Nolmans
Bilanz

Le patron de Novartis veut devenir suisse. La famille de Vas Narasimhan se trouve dans différentes phases du processus de naturalisation. Ce citoyen américain d'origine indienne s'est bien acclimaté à Bâle: il habite sur les rives du Rhin et fait son jogging dans les environs. Son fils aîné a obtenu le passeport suisse et joue au basket-ball dans l'équipe nationale des moins de 18 ans. Son épouse, Srishti Gupta, faisait la navette dans la ville voisine d'Allschwil, où elle dirigeait jusqu'à récemment l'entreprise de biotechnologie Idorsia.

Oui, Vas Narasimhan aime la Suisse. Mais cela ne l'empêche pas de lui faire part de ses exigences, y compris les plus désagréables à avaler. Juste avant Noël, le 19 décembre, Vas Narasimhan a dû, comme ses homologues de la Pharma, participer à une rencontrer avec Donald Trump. Tous les plus puissants dirigeants étaient à la Maison Blanche pour conclure des accords confidentiels avec le gouvernement américain. De retour en Suisse, Vas Narasimhan a dû annoncer la mauvaise nouvelle à sa terre d'accueil: la population suisse devra débourser davantage pour les nouveaux médicaments.

Pour Trump, la Suisse doit casquer

Donald Trump refuse que les citoyens américains paient les médicaments plus cher que les autres. Il s'appuie sur un panel de pays de référence, dans lequel est inclu la Suisse. Si Novartis souhaite continuer à maintenir des prix élevés aux Etats-Unis, il faut que les tarifs en Suisse restent eux aussi au plus haut. On pourrait croire qu’ils le sont déjà par rapport à d’autres pays. C’est vrai en valeur absolue, mais Donald Trump évalue les prix en fonction du pouvoir d’achat.

Et là, la Suisse n'a pas de bonnes cartes en main: le pays ne consacre que 0,43% de son produit intérieur brut (PIB) aux médicaments brevetés, contre 0,67% pour l'Allemagne, 1,04% pour l'Italie et 1,87% pour les Etats-Unis. Pour Novartis, l'enjeu est de taille car 43% de son chiffre d'affaires provient des Etats-Unis. Et, selon les experts, ce chiffre est encore plus élevé en ce qui concerne les bénéfices.

Les patrons de la Pharma menacent

Son homologue allemand, Thomas Schinecker, patron de Roche – qui s’était fait représenter à Washington par Ashley Magargee, directrice de la filiale américaine Genentech – a adopté le même discours. «Le gouvernement américain n'acceptera plus que les Etats-Unis financent toute l'innovation et le progrès médical», a-t-il fait savoir dans une interview peu avant Noël. Le tout, accompagné de menaces sans équivoque.

Comment Roche réagirait-elle si la Suisse n'augmentait pas le prix de ses nouveaux médicaments?, s'interrogeait le «SonntagsZeitung». «Dans ce cas, il y aurait malheureusement de nouveaux retards dans l'introduction de médicaments», a répondu Thomas Schinecker.

Même discours quelques jours plus tard. «Il ne sera plus possible à l'avenir, d'un point de vue économique, pour les entreprises pharmaceutiques de lancer de nouveaux médicaments en Suisse à un prix substantiellement plus bas. Car ce serait un risque pour la rémunération aux Etats-Unis», avait déclaré quelques jours plus tard à la presse le directeur de Novartis Suisse, David Traub.

Les propos de Thomas Schinecker sont une «menace non dissimulée», estime la NZZ dans un commentaire. Une telle menace que Vas Narasimhan avait, lui aussi, déjà formulée lors d'un entretien avec le journal. Les avertissements des grands groupes de la Pharma deviennent plus pressants, notait à la mi-janvier l'hebdomadaire de gauche «WoZ», les menaces étant «désormais proférées toutes les semaines».

Les entreprises en position de force

Les entreprises se trouvent en position de force, l'industrie pharmaceutique étant le pilier de l'économie suisse. Pour preuve, en 2025, l'industrie chimique et pharmaceutique a assuré 53% des exportations. La branche devance ainsi – et de loin – le secteur des machines, de l'électronique et des appareils, qui représentent environ 18% des exports, et le secteur des montres, avec près de 9%. 

Selon le Centre de recherches conjoncturelles (KOF), le secteur pharmaceutique a été le principal moteur de croissance de l'économie suisse au cours des 25 dernières années. Durant de nombreuses années, elle a assuré environ un tiers de la croissance réelle du PIB. A titre d'exemple, Roche contribue à elle seule à hauteur de 29 milliards de francs par an à la création de valeur en Suisse, soit 3% du PIB total. Chez Novartis, les chiffres sont similaires, si bien que ces deux entreprises assurent aujourd'hui 6% de l'ensemble du PIB. Si l'on tient compte des fournisseurs, la part de la valeur ajoutée atteint environ 10%. 

En Suisse, l’industrie pharmaceutique emploie directement plus de 50’000 personnes et génère environ 250’000 emplois supplémentaires dans d’autres secteurs le long de la chaîne de valeur. Il s’agit le plus souvent de postes bien rémunérés: en 2022, la valeur ajoutée par emploi dans la pharmaceutique dépassait 900'000 francs, soit près de cinq fois la moyenne nationale. Chaque année, les entreprises du secteur versent près de cinq milliards de francs d’impôts à l’Etat.

Création de valeur

«L'industrie pharmaceutique est un pilier central de l'emploi, de la création de valeur et de la prospérité dans ce pays», souligne Stephan Mumenthaler, directeur de l'association Scienceindustries. De son côté, René Buholzer, directeur d'Interpharma, association qui regroupe les entreprises pharmaceutiques actives dans la recherche, refuse de voir les déclarations des chefs des grands groupes pharmaceutiques après la visite de Trump comme une menace: «Nous considérons plutôt qu'il est de notre responsabilité d’expliquer clairement à la population suisse la situation dans laquelle nous nous trouvons et les conséquences possibles des évolutions actuelles.» Selon lui, il est logique que l'on accorde beaucoup d'attention aux Etats-Unis. «Les Etats-Unis sont de loin notre principal marché.»

Les fronts se durcissent. En Suisse, c'est l'Office fédéral de la santé publique (OFSP) qui est compétent pour fixer les prix. Kristian Schneider, directeur adjoint de l'OFSP, a constaté que le ton des discussions avec la branche pharmaceutique avait changé. Par le passé déjà, l'OFSP et la pharma ont régulièrement eu des différends. Un exemple marquant: lorsque Roche a retiré du marché suisse le médicament anticancéreux Lunsumio, dont l'autorisation délivrée par Swissmedic n'était que provisoire. En cause, le fait que le groupe n'a pas souhaité soumettre à Swissmedic et à la Confédération les données nécessaires pour obtenir une autorisation définitive de mise sur le marché et son remboursement.

Mais aujourd’hui, la branche critique de plus en plus vivement l'OFSP, lui reprochant son inertie et son manque de compréhension de la situation. L'institution rejette ces accusations: «Nous agissons conformément à notre mission», affirme sa directrice Anne Lévy, «qui consiste à garantir l’accès aux médicaments tout en veillant à ce que les coûts de la santé restent supportables pour la population». 

Un manque de transparence et des solides bénéfices

Toutefois, les deux parties cherchent le dialogue. «Là où nous sommes tous d'accord, c'est que la Suisse doit rester un site fort pour l'industrie pharmaceutique», soutient Anne Lévy. L'OFSP se plaint toutefois du manque de transparence concernant les accords passés par Roche et Novartis avec l'administration Trump. «Nous sommes ouverts aux discussions. Mais il nous manque des chiffres et des faits transparents sur les effets réels des décisions américaines sur la rentabilité des entreprises pharmaceutiques», explique le vice-directeur de l'OFSP, Kristian Schneider.

Mais le bras de fer avec l'OFSP n'est que la pointe de l'iceberg. En fait, le vrai défi de l'industrie pharmaceutique sera de convaincre la population suisse de la hausse des coûts. Un problème de taille: «Les coûts de la santé figurent en tête du baromètre des préoccupations de la population», explique Kristian Schneider. Et cela, dans un contexte où les grands groupes pharma roulent sur l'or: Novartis a réalisé en 2025 un bénéfice d'environ 13 milliards de francs, Roche 14 milliards. 

Les deux groupes affichent une nette progression en Bourse: leurs titres ont grimpé de 16,2% pour Novartis et de 12,5% pour Roche, se hissant ainsi dans le top 5 des meilleures performances de l’année (état au 19 février).

Pourtant, certaines annonces récentes posent question. Novartis prévoit de supprimer jusqu'à 550 emplois en Suisse dans le cadre d’une optimisation de sa production, tandis que Roche a décidé d’arrêter la fabrication d’antibiotiques à Kaiseraugst, invoquant des coûts trop élevés. Dans le même temps, les deux géants ont promis à Donald Trump des investissements de plusieurs dizaines de milliards de dollars aux Etats-Unis.

Un contraste qui surprend, alors même que leurs performances financières sont solides. Thomas Schinecker s’en défend toutefois: selon lui, ces investissements ne se font pas au détriment de la Suisse, rappelant que Roche a investi à elle seule 41 milliards de francs dans le pays au cours des dix dernières années.

La Suisse «prise en otage»

Les chefs de l'industrie pharmaceutique ne se sont pas fait des amis parmi les autres branches de l'économie. L'été dernier, lorsque Trump a imposé des droits de douane de 39%, la situation était tendue. La Pharma «prend la Suisse en otage», dénonçait Georges Kern, patron du groupe horloger Breitling. Il s'est dit irrité par le fait que les géants pharmaceutiques contribuent largement à l’excédent commercial avec les Etats-Unis évoqué par Donald Trump, tout en étant eux-mêmes exemptés de droits de douane.

Même au sein de l’industrie chimique et pharmaceutique, le rapport de force s’est nettement déséquilibré au fil du temps. La part de la pharmacie dans les exportations du secteur est ainsi passée d’environ 40% en 1980 à près de 80% en 2025, illustrant une montée en puissance spectaculaire. «Le changement structurel se poursuit de manière constante au sein de l’industrie», souligne Stephan Mumenthaler, directeur de Scienceindustries.

Cette évolution ne fait toutefois pas l’unanimité. La cheffe d’Ems-Chemie et conseillère nationale UDC Magdalena Martullo-Blocher critique régulièrement la position de la branche, notamment en raison de son orientation jugée trop favorable à l’Union européenne (UE). 

Stefan Brupbacher, directeur de Swissmem, qui regroupe les PME et les grandes entreprises de l’industrie technologique, rappelle qu'il ne faut pas oublier, malgré le battage autour des géants pharmaceutiques, qu’il n’est pas dans l’intérêt du pays de dépendre d’un seul secteur. Il prend l'exemple du secteur technologique suisse, qui emploie environ 350'000 personnes. Celui-ci compte de nombreuses entreprises leaders mondiales dans leur domaine et est répartie sur l’ensemble du territoire suisse: «Cette diversité constitue un véritable atout pour tous.»

Les choses avancent côté politique, mais lentement

Côté politique, les choses s'activent. «Le fait que le monde ait changé devrait nous inquiéter, mais le Conseil fédéral ne semble pas l'avoir vraiment intégré», déclarait fin décembre la conseillère aux Etats socialiste bâloise Eva Herzog, dans une interview avec la «NZZ». En tant que directrice des Finances du canton de Bâle-Ville depuis de nombreuses années, elle est consciente du poids de Novartis et Roche. Elle a été frustrée de voir sa motion visant à créer une stratégie pharmaceutique refusée par le gouvernement durant l’été 2025. Le tournant est survenu en septembre, lorsque le Conseil des Etats l’a massivement adoptée, à 45 voix contre 0.

Entre-temps, la Confédération a créé un groupe de travail pour travailler sur la thématique. Elle comprend des représentants de l'industrie et des associations de lobbying, ainsi que des acteur de la Confédération et des cantons. Les messages venant de Washington sont clairs, et «un consensus national est désormais crucial pour notre pays, pour les patients et pour notre souveraineté», défend Thomas Schinecker, patron de Roche, dans une interview écrite accordée à BILANZ.

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La Suisse devra à l’avenir s’attendre à des prix plus élevés pour un petit nombre de médicaments très innovants
Andri Silberschmidt, conseiller national PLR
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Mais les choses avancent lentement. La première réunion du groupe de travail s'est déroulée le 12 janvier, et un rapport n’est attendu que «d’ici fin 2026», ce qui ne traduit pas une réelle dynamique. Pendant ce temps, la situation évolue constamment: le 20 février, dans une décision retentissante, la Cour suprême a jugé illégale la politique douanière du président américain. Même si Donald Trump cherche d’autres moyens pour appliquer ses droits de douane, sa position de négociation en ressort affaiblie.

Pourtant, les négociations avec la Suisse sur un accord douanier avaient débuté peu avant, avec pour objectif un accord d’ici mars. Face à cette nouvelle donne, certains responsables politiques suisses ont demandé la suspension des discussions, mais le Conseil fédéral a confirmé que les pourparlers se poursuivraient.

Le camp bourgeois davantage conciliant

De manière générale, le Conseil fédéral se montre particulièrement actif. Mi-février, il a lancé une consultation sur les adaptations d’ordonnances du paquet de mesures de maîtrise des coûts II, qui vise notamment à contenir les dépenses liées aux médicaments. L’un des points les plus controversés concerne l’instauration de rabais à partir d’un chiffre d’affaires annuel de 15 millions de francs. Une mesure mal reçue par l’industrie pharmaceutique, qui avait déjà tenté de bloquer le système de rabais lors des débats parlementaires. A la lumière des directives de Donald Trump, le secteur estime que ce mécanisme apparaît aujourd’hui particulièrement inadapté.

En dépit d'une opposition de l'augmentation des coûts de la santé de tout l'échiquier politique – le PS rejetant même toute utilisation de la pression internationale pour faire monter les prix en Suisse – on constate toutefois dans le camp bourgeois une certaine compréhension envers la position des groupes pharmaceutiques. Dès le lendemain de la rencontre de Vas Narasimhan et d'Ashley Magargee avec Donald Trump, le conseiller national PLR Andri Silberschmidt déclarait au «Tages-Anzeiger» que «la Suisse devra à l’avenir s’attendre à des prix plus élevés pour un petit nombre de médicaments très innovants» et qu’il était juste de payer le même tarif, adapté selon le pouvoir d’achat, que les autres pays européens.

Tous le monde se positionne

Tous les groupes d’intérêt prennent position, y compris la branche pharmaceutique, via ses lobbyistes et ses représentants au sein des associations. A l'image d’Annette Luther de Roche, qui préside Scienceindustries tout en étant vice-présidente de l’association faîtière Economiesuisse: «Il est généralement reconnu que notre industrie est importante», explique-t-elle, «mais face aux pressions géopolitiques, un dialogue étroit avec tous les acteurs concernés est nécessaire pour relever les nouveaux défis». Ce dialogue se déroule désormais au sein du groupe de travail mentionné ci-dessus. 

Les assureurs-maladie tapent également du poing sur la table. Helsana, par exemple, a publié en décembre une analyse sur les «coûts record des médicaments» dans l’assurance de base, qui ont entre-temps atteint 9,4 milliards de francs. «Les médicaments restent un poste de dépenses central et en constante augmentation dans le système de santé», souligne l’assureur.

Le directeur de Roche, Thomas Schinecker, relativise. Selon lui, les médicaments innovants ne représentent que 3,5% des coûts totaux. «Très honnêtement, même si nous distribuions gratuitement tous les médicaments à partir de demain, nous n'aurions pas résolu le problème des coûts de la santé.»

Il est difficile de prédire où mèneront les débats politiques actuels, nourris par les querelles explosives. Mais une chose est certaine: la Suisse doit décider quelle marge de manœuvre elle veut accorder à son secteur le plus important, tout en fixant ses limites.

Le fait que Vas Narasimhan perçoive un salaire record de 25 millions de francs ne facilite pas les choses pour l’industrie dans ce débat houleux. Peut-être cela reflète-t-il aussi un trait suisse: le sens de ce qui est approprié. A titre de comparaison, le patron d'UBS, Sergio Ermotti, aurait pu toucher un salaire similaire l’an dernier, mais s’est «contenté» de 15 millions, la banque privilégiant la discrétion face aux discussions sur la réglementation. Dans le secteur de la big Pharma, ce sens de la mesure reste encore peu perceptible.

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