La justice américaine stoppe Trump mais la cheffe du Seco tempère les espoirs
«Nous devons nous accommoder des droits de douane»

La secrétaire d'Etat Helene Budliger Artieda ne s'attend pas à un changement de cap des Etats-Unis après la décision de la Cour suprême. Entretien sur les droits de douane, les boycotts et les pannes informatiques au Seco.
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«Je suppose que nous devons nous accodomoder aux droits de douane américains», déclare Helene Budliger Artieda, cheffe du Seco.
Photo: Samuel Schalch
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Raphael Rauch

Helene Budliger Artieda, que signifie cette décision de justice pour la Suisse?
Je ne peux pas commenter la jurisprudence de la Cour suprême des Etats-Unis. Nous étions toutefois préparés à tous les scénarios et nous partons du principe que les droits de douane resteront, quoi qu’il arrive. Les Américains ont d’ailleurs indiqué publiquement qu’il existait d’autres instruments, par exemple la «Section 232», liée à la sécurité nationale, ou la «Section 301», qui vise les pratiques commerciales jugées déloyales. Je pense que nous devons nous accomoder des droits de douane américains.

Avez-vous déjà téléphoné à Washington?
Juste après la décision, le Seco s'est entretenu au niveau technique avec le bureau du représentant américain au commerce. La Maison Blanche a publié un décret sur l'introduction de nouvelles mesures. Il est clair que l'administration américaine maintient ses objectifs en matière de politique commerciale: réduction du déficit commercial américain, plus de réciprocité dans le commerce international et relocalisation de la production aux Etats-Unis.

Trump a ordonné hier des droits de douane supplémentaires de 15%, les produits pharmaceutiques en sont exclus. La Suisse en restera-t-elle donc à ces 15%?
Le jugement du tribunal ne concerne que les droits de douane supplémentaires dits réciproques et ceux liés à l'importation de fentanyl. Les autres droits de douane restent en vigueur. Pour la Suisse, un point est essentiel: le gouvernement américain souligne que les accords commerciaux négociés sont respectés. A court terme, un droit de douane supplémentaire temporaire de 15%, y compris le droit de la nation la plus favorisée selon la section 122, sera introduit pour 150 jours.

Cela signifie-t-il que les produits suisses jusqu’ici taxés à moins de 15% seront désormais soumis à 15% – au moins pour les 150 prochains jours?
Nous sommes en train de clarifier la situation. La situation peut encore évoluer. Dans tous les cas, cela dépendra de la catégorie de produits. En outre, les exceptions en vigueur jusqu’à présent, notamment pour les produits pharmaceutiques et les avions, ont été intégrées aux annexes du nouveau décret. Globalement, la charge douanière devrait rester dans un cadre comparable.

En résumé, que faut-il retenir?
Beaucoup d’éléments restent encore flous. Nous devrons patienter quelques jours. Il n'est pas exclu que l'administration américaine introduise d'autres droits de douane avec un nouveau décret. Mais nous n'en savons pas plus pour l'instant.

La présidente des Vert-e-s, Lisa Mazzone, demande une pause dans les négociations avec Trump. Comment le Conseil fédéral devrait-il réagir?
En Suisse, la diversité des opinions politiques est un bien précieux. Par respect pour les institutions démocratiques, je m'abstiens de commenter les déclarations individuelles des hommes et des femmes politiques. Cela ne correspond pas à mon rôle. Il me tient à cœur que, dans cette situation, nous continuions à agir de manière réfléchie, objective et avec une vision claire. L'évolution de la situation peut présenter des défis, mais aussi des opportunités pour la Suisse. L'objectif premier reste de garantir les emplois ainsi que le site de production suisse et d'assurer à nos entreprises le meilleur accès possible à l'important marché américain.

La semaine dernière, vous avez repris les négociations avec les Américains à Berne. Comment cela s'est-il passé?
Nous ne parlons pas des négociations en cours. Cela affaiblirait notre position de négociation.

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Les Etats-Unis savent que lorsque la Suisse fait une promesse, elle la tient
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Vous aimez boire du Coca Zero. Avez-vous déjà été tenté de boycotter le Coca-Cola par frustration face à la politique douanière de Trump?
Je ne vis aucune frustration. Nous avons un bon accord douanier. Ce n'est pas ce que la Suisse aurait souhaité. Mais les boycotts ne nous aident pas.

15%, c'est mieux que 39%. Mais en quoi cet accord est-il bon?
Il s'agit de savoir qui a le meilleur accès au marché. Nous sommes parvenus à ne pas être moins bien lotis que l'UE. C'est un succès.

Pour cela, il a fallu faire des concessions à Trump. Entre-temps, la Suisse a importé 700 kilos de viande de buffle. Cela ne fait pas de mal aux agriculteurs suisses, mais cela n'enrichit pas non plus les Américains. S'agit-il de politique symbolique?
Non. Le président Trump ne plaisante pas. Les entreprises suisses ont décidé d'investir davantage aux Etats-Unis. C'était déjà le cas jusqu'à présent, mais cela se fait désormais à un rythme plus soutenu. J'entends régulièrement des entreprises dire qu'elles ont posé une première pierre. Les Etats-Unis savent que lorsque la Suisse fait une promesse, elle la tient.

Avez-vous été déçu que Karin Keller-Sutter ne veuille pas vous voir lors de l'entretien téléphonique avec Trump fin juillet?
Vous pouvez me poser toutes les questions que vous voulez sur l’accord douanier, je ne dirai rien. Nous devons négocier avec discrétion.

Après l'échec de l'accord douanier, des milliardaires se sont présentés à la Maison Blanche. Pourquoi ne les avez-vous pas empêchés d’offrir une Rolex et un lingot d’or à Trump?
C'était une initiative purement privée. Les cadeaux – qui appartiennent légalement au peuple américain – ont été choisis par les entrepreneurs eux-mêmes. Nous avons simplement été informés.

Si les chefs d'entreprise coordonnent étroitement chaque étape avec vous, ce n'est plus de l'économie privée, mais du paraétatique.
Non. Soit l'Etat agit, soit l'économie privée agit. Dans ce cas, c'était purement de l'économie privée.

Vous avez même pris l’avion pour Washington avec le milliardaire Fredy Gantner.
Mais il ne s'agissait pas de la visite à la Maison Blanche – et je n'ai pas voyagé seule avec M. Gantner. Il arrive souvent que l'Etat et le secteur privé apparaissent ensemble.

De quoi avez-vous parlé avec M. Gantner pendant le long vol vers Washington ?
M. Gantner et moi ne voyageons pas dans la même classe de réservation.

Parlons d'un grand chantier au Seco: vous avez introduit un nouveau système informatique le 6 janvier. Un chaos s'en est suivi, les chômeurs ne recevaient plus leur argent. Comment en est-on arrivé à cette débâcle informatique?
Je ne parlerais pas de débâcle. Pour moi, une débâcle signifie un effondrement total, et nous en sommes loin. Ce qui est clair, c'est que nous avons des difficultés avec le système informatique, et je le regrette beaucoup. Les chômeurs en particulier dépendent de l'arrivée ponctuelle de l'argent. Mais ce n'est pas non plus comme si rien n'avait été versé. Nous avons versé plus de 600 millions de francs avec le nouveau système.

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J’ai reçu personnellement des appels à l’aide de personnes qui n’avaient plus d’argent pour se nourrir
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Le système aurait dû fonctionner dès 2020. Vous êtes secrétaire d'Etat depuis 2022. Avez-vous été informée des difficultés à l'époque?
Non.

En voulez-vous à votre prédécesseur Marie-Gabrielle Ineichen-Fleisch?
Non. Nous avions un jour pour passer la main, et ce n'est pas le rôle d'une directrice d'office sortante de me signaler un projet informatique.

Pourquoi les cantons se plaignent-ils encore que le système ne fonctionne pas?
Jour après jour, la performance s'améliore, c'est ce que m'ont assuré cette semaine des conseillers d'Etat des cantons. Les chômeurs sont dans une situation de vulnérabilité. Je ne veux pas qu'ils passent des nuits blanches parce qu'ils croient à tort qu'il n'y a pas d'argent.

Que dites-vous à une personne au chômage qui ne peut soudainement plus payer son loyer?
Prenez contact avec votre caisse et décrivez votre situation de détresse financière! J’ai reçu personnellement des appels à l’aide de personnes qui n’avaient plus d’argent pour se nourrir. Il faut en parler. Les caisses peuvent verser des avances. Les demandeurs d’emploi peuvent aussi éviter des retards en remettant des dossiers complets.

En raison du problème informatique, vous avez laissé entrevoir des assouplissements. Qu'avez-vous décidé exactement?
Les caisses de chômage bénéficient d'une plus grande marge d'appréciation quant au degré de détail de l'examen des dossiers. Elles pourront ainsi examiner plus rapidement les nouvelles inscriptions et procéder aux versements correspondants.

A qui présentez-vous vos excuses??
Je regrette beaucoup qu'il y ait eu autant d'incertitude et de colère chez un grand nombre de chômeurs. Et je regrette beaucoup que tant de collègues n'aient pas eu de week-end de libre depuis décembre et qu'ils aient fait des heures supplémentaires tous les soirs. Mais des excuses visent à déterminer les responsabilités.

Qui est à blâmer?
Le Parlement a annoncé qu'il allait faire examiner le projet informatique par la Commission de gestion. Nous verrons alors si mon équipe et moi étions vraiment le problème ou si nous ne sommes pas plutôt les pompiers.

Vous fuyez vos responsabilités?
Non. J'assume la responsabilité de tout ce qui a mal tourné au Seco. Mais les problèmes sont parfois nés ailleurs. L'enquête le montrera.

On est toujours plus intelligent après coup. Que feriez-vous différemment aujourd'hui?
Rien. Un parlementaire m'a dit: parfois, il vaut mieux débrancher les projets informatiques compliqués. L'ancien système a 30 ans, j'aurais pu laisser faire jusqu'à la fin de mon mandat. Mais je ne travaille pas comme ça. J'ai compris que c'était mon travail de remettre le projet sur les rails.

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