Son avenir dans les mains du TF?
Ce pionnier de la fibre optique craint de se faire dévorer par Swisscom

Swisscom entend saisir la justice pour obtenir l'accès aux réseaux de l'opérateur privé de fibre optique Swiss4net. L'entreprise, dirigée par Roger Heggli, craint de se retrouver évincée du marché.
1/4
Roger Heggli, directeur de Swiss4net, subit des pressions de la part de Swisscom.
Photo: Thomas Meier

En bref

Généré par l’IA, vérifié par la rédaction
  • Roger Heggli, directeur de Swiss4net, développe un réseau de fibre optique en Suisse, connectant 70'000 foyers à ce jour. Son entreprise vise à atteindre 100'000 connexions d'ici début 2027, malgré des incertitudes juridiques et politiques menaçant la rentabilité du projet
  • Swiss4net rivalise avec Swisscom en se concentrant sur les régions peu couvertes comme Pully ou Morges. Cependant, une décision judiciaire pourrait contraindre Swiss4net à fournir des connexions à Swisscom, ce qui, selon Roger Heggli, mettrait en péril son modèle économique
  • A ce jour, Swiss4net a investi plus de 250 millions de francs dans son réseau. Si la justice impose un accès à prix régulé pour Swisscom, Roger Heggli craint une éviction du marché par le géant semi-public, mettant en danger des centaines de milliers de futurs raccordements
221216_STUDIOSESSION_TOBIAS-STAHEL_648-Bearbeitet Kopie (1).jpg
Beat Schmid

Roger Heggli est à la tête de Swiss4net, une entreprise d'infrastructure réseau basée à Zoug. Financé par des investisseurs institutionnels étrangers, le quinquagénaire relie les communes suisses grâce à une technologie de fibre optique de pointe. Dix gigabits par seconde dans un sens, dix gigabits par seconde dans l'autre.

L’entrepreneur rivalise avec Swisscom, le Goliath du secteur des télécommunications en Suisse. Pour éviter de s’attaquer directement à ce concurrent tout-puissant, Roger Heggli s’est spécialisé dans les régions qui n’étaient jusqu’à présent pas couvertes par Swisscom, par exemple Pully et Morges dans le canton de Vaud, mais aussi Chiasso, Ascona ou Massagno au Tessin, ainsi que Baden, Wettingen et Siggenthal en Argovie.

Dans ces communes, Swiss4net a posé des câbles à fibre optique jusqu’aux foyers. Les spécialistes parlent de FTTH (Fiber to the Home). Roger Heggli emploie le terme de «FTTH-OTO-RF». Ces deux abréviations additionnelles signifient que les fibres optiques n’ont pas seulement été acheminées jusqu’aux tableaux de distribution des maisons, mais directement dans les appartements grâce à des prises de fibre optique déjà installées et prêtes à l’emploi.

Un déploiement menacé dans son ensemble

Au total, selon Roger Heggli, Swiss4net a jusqu’à présent raccordé 70'000 foyers. Le déploiement, toujours en cours, prévoit 100'000 prises opérationnelles d’ici début 2027. Mais les projets vont bien au-delà: «A l’échelle nationale, nous avons plusieurs centaines de milliers de raccordements en cours de réalisation», précise Roger Heggli. A ce jour, l’entreprise a investi plus de 250 millions de francs dans ce déploiement.

Mais voilà que l'avenir de l'opération tout entière semble désormais menacé. En cause: la gestion politique du marché des télécommunications et une procédure judiciaire en cours. «Si le pire scénario se produit, l’extension du réseau ne sera plus rentable pour nous», déplore Roger Heggli.

Que s'est-il passé?

Le marché suisse des télécommunications a été libéralisé le 1er janvier 1998, date à laquelle la loi révisée sur les télécommunications est entrée en vigueur, mettant fin au monopole de la PTT, prédécesseur de Swisscom. Mais près de 30 ans plus tard, force est de constater que cette libéralisation n’a pas obtenu le succès escompté. L’OCDE critique régulièrement la situation concurrentielle et le rythme de la libéralisation sur le marché suisse des télécommunications.

L’OCDE, qui regroupe 38 pays industrialisés, demande depuis longtemps à la Suisse de céder sa participation de 51% afin de favoriser la concurrence et d’éviter les conflits d’intérêts. Or, en l'état, la Confédération agit à la fois en tant que régulateur, législateur et actionnaire principal, par l’intermédiaire des autorités Bakom et Comcom, et tire ainsi profit des bénéfices de Swisscom – une situation qui ne passe pas à l'international.

Du cuivre à la fibre optique

Le débat actuel rappelle la controverse acharnée autour du dégroupage du réseau de cuivre il y a vingt ans. A l’époque, la question portait sur les conditions dans lesquelles Swisscom devait ouvrir ses lignes à la concurrence. Aujourd’hui, l’histoire se répète, sauf que le conflit ne porte plus sur le cuivre, mais sur la fibre optique. De plus, les rôles se sont inversés. Cette fois, les attaques ne visent pas Swisscom, mais des opérateurs de réseau plus modestes tels que Swiss4net.

Swisscom souhaiterait avoir accès aux connexions haut débit que Swiss4net a installées avec ses propres fonds. Pour imposer sa volonté, le géant suisse des télécommunications a fait appel à la Comcom. L’autorité de régulation s’est prononcée en faveur de Swisscom et a imposé une obligation d’offre à la charge de Swiss4net. La firme zougoise a alors déposé un recours devant le Tribunal administratif fédéral, qui s’est également rangé du côté de Swisscom.

Désormais, l'affaire est entre les mains du Tribunal fédéral. Si la plus haute juridiction suisse confirme cette décision, Roger Heggli devra fournir à Swisscom une connexion par fibre optique, et ce depuis le logement ou le local commercial jusqu’au «point d’entrée dans le bâtiment».

Le prix, principale pierre d'achoppement

La question du prix constitue le principal point de friction dans cette affaire. Le Tribunal administratif fédéral a certes écarté ce sujet, déclarant dans son arrêt qu'il appartient aux parties de s’entendre. Toutefois, si aucun accord n’est trouvé, la Comcom devrait, dans un second temps, fixer un prix d’accès réglementé ou un montant d'indemnisation approprié.

Roger Heggli y voit un risque considérable. Il craint que le régulateur n’impose un paiement unique par fibre, ainsi qu’une indemnisation unique pour les coûts supplémentaires qu'entraînerait, pour Swisscom, l’installation d’un raccordement domestique supplémentaire.

Un modèle en danger

Selon Roger Heggli, une décision de justice défavorable torpillerait Swiss4net et son business case, c'est-à-dire le modèle élaboré par l'entreprise pour créer de la valeur. En l'état, ce modèle fonctionne de la façon suivante: Swiss4net conclut des contrats avec des opérateurs locaux ou des communes et peut, moyennant un loyer, poser la fibre optique dans des gaines et raccorder les foyers et les commerces. L’entreprise met ensuite cette fibre optique à la disposition de différents prestataires à un prix négocié.

Pour autant, Swiss4net ne propose aucun service directement aux clients finaux. Elle n'officie qu'à travers des partenaires, parmi lesquels figure une douzaine d’entreprises telles que Sunrise, iWay, Salt ou des opérateurs régionaux comme ticino.com.

Swisscom se défend

En théorie, Swisscom pourrait également louer une couverture de bout en bout. Mais l’opérateur de télécommunications semi-public ne souhaite disposer que d’une fibre optique allant du logement jusqu’au coffret de distribution situé dans l’immeuble ou le lotissement, d’où il peut ensuite acheminer le signal vers son propre réseau.

Si Swisscom venait à acquérir ces derniers mètres de fibre optique grâce à un paiement unique imposé par l'Etat, la mainmise serait alors totale. «Swisscom pourrait alors nous évincer sans pitié du marché», craint Roger Heggli. «Nous serions de facto expropriés par le régulateur et par l'Etat», déclare le directeur de Swiss4net. A moyen et long terme, son entreprise ne pourrait alors plus poursuivre sa croissance.

De son côté, Swisscom voit les choses autrement. La décision du Tribunal administratif fédéral renforce la concurrence, la liberté de choix des clientes et clients ainsi qu’un accès ouvert aux réseaux de télécommunications modernes, tout en évitant un double déploiement inutile, écrit l’entreprise dans une prise de position.

Articles les plus lus