Des sommes pharamineuses
Le grand patron d'un hôpital suisse empoche des bonus illégaux dans l'ombre

Martin Häusermann, ex-CEO des hôpitaux soleurois, a perçu des primes illégales pendant des années. Un rapport révèle que 87% des primes de fonction étaient irrégulières. Le Conseil d’Etat exige des remboursements.
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L'ancien CEO Martin Häusermann a perçu pendant des années des avantages illicites au sein de la société Solothurner Spitäler AG.
Photo: Keystone

En bref

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  • Le CEO de la société des hôpitaux de Soleure, Martin Häusermann, a perçu des rémunérations excessives, dépassant les limites légales, entre 2013 et son départ en 2024. Sa gestion controversée a été marquée par des primes illégales et un «parachute doré».
  • Des enquêtes révèlent que 87% des primes de fonction et 82% des primes de marché ont été versées illégalement. Le contrôle interne était défaillant, et les critiques systématiquement écartées.
  • Les excès de rémunération pourraient coûter 6,1 millions de francs par an. La commission de gestion exige des remboursements et envisage des poursuites contre le conseil d’administration, menaçant la position de Kurt Fluri.
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Sven Altermatt et Lucien Fluri

Ces dernières années ont été difficiles pour la société des hôpitaux de Soleure (Solothurner Spitäler AG). Vers la fin du mandat de son directeur général (CEO) Martin Häusermann, l'entreprise publique a sombré dans la crise. Les hôpitaux de Soleure, d’Olten et de Dornach ont enregistré de lourdes pertes pendant la pandémie de Covid-19, obligeant le contribuable à injecter des millions pour les renflouer.

Selon de nouveaux rapports d’enquête révélant aujourd'hui l’ampleur du scandale, seule une personne en a tiré profit: le CEO. Martin Häusermann a perçu des rémunérations trop élevées pendant des années. D’autres collaborateurs ont aussi profité d’un système de rémunération qui violait partiellement la loi et mis en place à l'insu des instances politiques compétentes. La commission de gestion du Grand Conseil soleurois utilise des mots d'une rare dureté pour qualifier la situation, rendant un verdict sans appel: «C'est inacceptable du point de vue de l'Etat de droit.»

Pire encore: cette situation a été tolérée par des des personnalités politiques de premier plan au niveau national. La société des hôpitaux a d'abord été présidée par Verena Diener (1949–2024), icône des Vert'libéraux. Conseillère d'Etat zurichoise et conseillère aux Etats, elle a dirigé jusqu'en 2022 le conseil d'administration du plus grand employeur du canton de Soleure. Kurt Fluri, ancien maire de Soleure et ex-conseiller national PLR, lui a ensuite succédé. Tous deux percevaient entre 70'000 et 90'000 francs par an pour cette fonction. Blick fait le point sur les dérives de ce registre des «profiteurs» de Soleure.

Un démarrage avec une prime colossale

Son salaire d'embauche était déjà nettement supérieur à celui de son prédécesseur. Lors de son entrée en fonction en 2013 en tant que CEO, Martin Häusermann a touché 320'000 francs par an. C'était largement plus que le salaire maximal prévu par le canton. En effet, pour rendre sa rémunération compétitive, Soleure lui a accordé une «prime de marché» de 95'000 francs en plus de son salaire de base de 225'000 francs.

Cette somme n'a manifestement pas suffi au directeur général. Il y a deux ans, des enquêtes journalistiques ont révélé ces dysfonctionnements pour la première fois. Dès l'été 2014, Martin Häusermann s'est fait verser des primes de fonction pour des missions particulières, notamment lorsqu'il a dirigé l'hôpital de Soleure pendant quelques mois. Au fil des ans, ces sommes ont dépassé les 360'000 francs. Un détail loin d'être anecdotique, car cette manœuvre est illégale. Ces allocations sont uniquement autorisées si une personne exerce des fonctions supérieures à titre intérimaire.

Les dérives deviennent la norme

A partir de 2020, ces indemnités de fonction sont devenues la norme. Le directeur des hôpitaux touchait désormais 45'000 francs supplémentaires par an, sans que l'on sache précisément pourquoi. Officiellement, il assumait la «direction de la fonction médicale transversale», alors que, diplômé en gestion d’entreprise, il n'a aucune formation médicale. A son départ, ce poste a été supprimé sans être remplacé, et les auditeurs doutent aujourd'hui qu'il ait jamais été nécessaire.

Mais l'affaire ne s'arrête pas là. Le directeur général a également conservé une rémunération de 1'500 francs par an au titre de membre du conseil d’administration, qu’il aurait dû reverser. Son bonus annuel à la performance ainsi que ses notes de frais pour ses dîners ou ses déplacements en voiture enfreignaient probablement aussi les directives. Martin Häusermann a ainsi empoché quelques dizaines de milliers de francs supplémentaires.

Un «parachute doré»

Le départ à la retraite du CEO a été des plus paisibles. Bien qu'il ait cessé ses fonctions à la fin du mois de février 2024, il a continué à percevoir son salaire jusqu'au mois de novembre. Officiellement, cette prolongation était justifiée par des soldes de congés et des heures supplémentaires, alors que le CEO n’a jamais tenu de registre de temps et que les congés expirent après un certain délai. Les autorités de surveillance soupçonnent que le calcul a été combiné pour lui offrir un pont vers la retraite.

Une augmentation soudaine et considérable

Le CEO n'est pas le seul à avoir profité de la situation. Lorsqu'il voulait engager des médecins cadres, il utilisait l'argent comme appât. Les rapports d'enquête documentent un cas particulièrement frappant. Un médecin allemand, qui gagnait vraisemblablement 150'000 euros, a été embauché à Soleure pour 260'000 francs. Pendant sa période d'essai, il a obtenu une promotion et une augmentation de salaire de 20'000 francs. Comme le suggèrent des courriels internes, le CEO a ignoré l'opposition de la directrice des ressources humaines et a fixé lui-même ce salaire.

En 2023, la directrice des ressources humaines écrivait que les médecins cadres de Soleure avaient des responsabilités nettement moindres que leurs collègues d'autres hôpitaux, mais qu'ils gagnaient «beaucoup plus». Le potentiel d'économie était estimé à 6,1 millions de francs par an. Sur un échantillon de 79 dossiers du personnel vérifiés, comprenant principalement des chefs de service et des médecins agréés, les auditeurs n'ont trouvé aucune justification à la composition de la rémunération globale pour 27 d'entre eux.

Encore un petit bonus

Martin Häusermann n'était pas l'unique bénéficiaire de ce système. Un autre cadre, pourtant soumis à un régime de confiance pour son temps de travail, s'est vu verser 125'000 francs d'heures supplémentaires au fil des ans, alors qu'un tel contrat de cadre l'exclut normalement. «Il manque des justificatifs valables pour étayer ce versement. Aucune base juridique n’est identifiable», constate le gouvernement soleurois, qui entend récupérer cette somme.

Erreur ou négligence?

Le CEO n'était que la pointe émergée de l’iceberg concernant le laxisme dans l’application des directives. Un audit spécial commandé par le Conseil d'Etat soleurois révèle l'ampleur du problème. Les auditeurs ont examiné 741 primes de fonction et 914 primes de marché versées par Spitäler AG. 

Le résultat montre que près de 87% des allocations de fonction et 82% des allocations de marché ont été versées illégalement ou validées de manière erronée. Le Conseil d'Etat précise toutefois que le canton n'a subi presque aucun préjudice financier. Malgré tout, les auditeurs sont clairs: ces contournements des dispositions du droit du personnel n'étaient pas de simples «dérapages», mais «systématiques».

Les lanceurs d’alerte mis à l’écart

Il y a pourtant eu de la résistance en interne. Engagée en 2022, la directrice des ressources humaines a rapidement démasqué ces pratiques salariales controversées et les a remises en question, selon la reconstitution des experts. Elle est intervenue à plusieurs reprises par la voie hiérarchique auprès des hauts responsables.

Ses supérieurs ont pourtant refusé de l'écouter. Les experts constatent avec stupéfaction qu'elle n'a obtenu «que très peu de résultats». Les enquêtes menées par Blick révèlent qu'au lieu de s'attaquer sérieusement aux dysfonctionnements, la direction de l’hôpital a préféré concentrer ses efforts pour mettre à l’écart les critiques gênantes.

Où étaient les contrôles ?

Les experts dressent également un bilan très sévère du système de surveillance au sein de l'entreprise. Les mécanismes de contrôle interne étaient «inexistants ou clairement défaillants». Les excès du CEO auraient dû être repérés «avec un minimum d'attention».

Par la suite, les signaux d’alerte sont devenus impossibles à ignorer. Le contrôle financier cantonal a contesté ces pratiques dans des rapports confidentiels en 2023 et 2024. Le conseil d'administration est pourtant resté sourd à ces avertissements répétés.

La direction campe sur ses positions

La direction des hôpitaux s’est illustrée par son manque de franchise au fil des années, omettant systématiquement de mentionner les bonus du directeur général dans les rapports annuels. Même après la publication de ces versements controversés par la «Solothurner Zeitung» en 2024, le conseil d'administration s’est montré peu réceptif selon les rapports d'enquête. 

Durant l'été 2025, il expliquait encore au canton que les indemnités de fonction litigieuses ne pouvaient «pas être ajustées pour le moment», sous prétexte que cela nécessiterait des dizaines de résiliations pour modification de contrat et risquerait de faire fuir le personnel. Une fois les rapports officiels publiés, le conseil d'administration a même choisi de contre-attaquer, qualifiant les évaluations des experts de «tendancieuses».

Un siège vacille

La commission de gestion demande désormais au Conseil d'Etat de réclamer le remboursement des sommes versées à l'ancien directeur général, ou, à défaut, d’intenter une action en justice contre le conseil d'administration. Reste à voir si l'organe de surveillance se montrera plus coopératif. En tout cas, le siège de Kurt Fluri, figure emblématique du PLR, semble aujourd'hui fortement menacé.

Les auteurs de cet article travaillaient auparavant pour la «Solothurner Zeitung», média au sein duquel ils avaient initialement révélé et documenté cette affaire.

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