L'hôpital cantonal de Lucerne (LUKS) soigne son image. Reportages télévisés, clips sur les réseaux sociaux et brochures à tout va: le plus grand centre hospitalier non universitaire de Suisse présente son programme «Virtual Care» comme une révolution.
Le principe? Des caméras installées dans les chambres, des soignants qui surveillent tout derrière des écrans, et une centrale de surveillance veillant à tout garder sous contrôle. Sur le papier, tout le monde est gagnant: le personnel serait soulagé et les patients mieux encadrés. Les questions sur la protection de la sphère privée et des données, elles, restent en arrière-plan.
En interne, le ton diffère. Des documents évoquent un dispositif qui rappelle davantage la télésurveillance que les soins de proximité. Il est question de «perception élargie des personnes» et de technologies capables d’identifier les visages, d’analyser les expressions faciales et d’en déduire l’état émotionnel des patients. Dans une présentation consultée par Blick, on peut lire: «Expression faciale détectée – heureux – patient n°003.»
Un contrôle quasi-permanent
Concrètement, les caméras observent et l’intelligence artificielle analyse. Le système peut déterminer si une assiette a été terminée, si un plateau manque ou si le lit a été fait. Officiellement, il s’agit d’«optimiser les processus» et d’«améliorer l’expérience du patient». En pratique, cela revient à instaurer un contrôle quasi permanent du quotidien en chambre, y compris lorsqu'un patient se change, reçoit des visites ou se rend aux toilettes.
Le LUKS assure toutefois ne pas exploiter toutes ces fonctionnalités. «La présentation mentionnée expose des options technologiques possibles. Actuellement, nous utilisons uniquement la transmission en temps réel, sans enregistrement», précise un porte-parole.
Risque de cyber-attaques
La technologie, elle, provient du secteur de la surveillance: l’hôpital utilise des caméras sud-coréennes et un logiciel américain. Au quotidien, des employés surveillent simultanément plusieurs chambres depuis des écrans et interviennent en cas d’alerte.
L’établissement rappelle que les patients sont informés oralement par les médecins de la possibilité d’être vus en direct par la Virtual Care Unit. Le système n’est activé qu’avec leur consentement. Dans les chambres à plusieurs lits, un seul emplacement est visible à l’écran.
Des indications signalent la présence de caméras à l'entrée de chaque chambre. Le personnel en est, lui aussi, informé. De son côté, la direction affirme mettre en œuvre toutes les mesures nécessaires pour garantir la sécurité des données – un impératif, alors que les cyberattaques contre les hôpitaux se multiplient partout dans le monde.
Système américain impliqué?
L'exemple lucernois illustre parfaitement l'évolution qui affecte soins hospitaliers et les questions qui en découlent. Dans plusieurs établissements suisses, le débat est vif: faut-il installer des caméras munies d'outils d'intelligence artificielle dans les chambres pour surveiller les patients désorientés ou sujets à des risques de chute? De nombreux hôpitaux privilégient encore des dispositifs plus simples, comme des tapis au sol ou des capteurs intégrés aux lits. Dès qu’un patient se lève et qu’un danger est détecté, une alerte est déclenchée.
Reste une question sensible: d'aucuns se demandent en effet si le système lucernois est directement relié au dossier électronique des patients via le logiciel hospitalier américain Epic Systems, qui centralise identités, diagnostics, traitements et rapports médicaux. Les versions divergent, mais l’hôpital réfute tout lien. Pourtant, le chef de projet explique dans une vidéo YouTube: «Dès que la connexion au système d’information clinique Epic est établie, la vidéoconsultation peut démarrer.»
Si des images filmées en direct dans les chambres devaient effectivement reliées à l’identité des patients, il s'agirait d'un scénario catastrophe pour les spécialistes de la protection des données. De son côté, l'hôpital se dit au fait de ces enjeux: «Nous sommes conscients du caractère sensible du traitement des données. C'est pourquoi, en lançant le projet, nous avons procédé, comme l'exige la loi, à une évaluation des risques concernant la transmission en temps réel.»
Réponse évasive de l'hôpital
Face aux critiques, la réponse de l'établissement demeure évasive. Il ne communique ni sur le coût du programme «Virtual Care», ni sur les interrogations d’ordre juridique ou éthique. Or, les chambres ne sont pas seulement équipées de caméras, mais aussi de microphones. Reste donc une question fondamentale: comment garantir que des conversations confidentielles ne puissent pas être écoutées?
En matière de protection contre les cyberattaques aussi, de nombreuses incertitudes font jour. L’hôpital affirme s’appuyer sur des «standards de sécurité qui ont fait leurs preuves», avec des réseaux informatiques séparés et des règles distinctes. On ignore toutefois si, et dans quelle mesure, les entreprises externes fournissant caméras et logiciels peuvent accéder aux systèmes, par exemple pour la maintenance, les tests ou la résolution de pannes.
Inquiétude dans les administrations
La préposée à la protection des données du canton de Lucerne, Natascha Ofner affirme pour sa part avoir appris l’existence des caméras par voie de presse. «Je n’ai pas été informée de ce projet jusqu’ici», déclare-t-elle. Et de rappeler: «Nous devons être consultés lorsqu'un projet relevant de la protection des données entraîne un risque élevé pour la personnalité ou les droits fondamentaux des personnes concernée.»
Au niveau fédéral, le dossier est suivi de près. «Le sujet préoccupe de nombreux hôpitaux en Suisse», indique une porte-parole du Préposé fédéral à la protection des données et à la transparence. «Nous échangeons avec les autorités cantonales compétentes. Pour les hôpitaux publics, la protection des données relève du droit cantonal, et il est essentiel que ces règles soient respectées.»