Trafiquants et gouvernements
La Suisse paie le prix fort d'un business migratoire lucratif

Quatre demandeurs d'asile originaires du Maghreb sur cinq seraient accusés d'avoir commis une infraction pénale en Suisse. Ils n'ont aucune chance de pouvoir rester en Suisse, mais certains profitent de leur présence en situation irrégulière.
Les chances pour les Maghrébins de pouvoir rester en Suisse à long terme sont très faibles.
Photo: KEYSTONE

En bref

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  • Les réseaux de passeurs en Afrique du Nord génèrent près de 370 millions de francs par an grâce aux traversées de la Méditerranée, avec des migrants payant environ 2000 francs chacun. En Tunisie, un passeur peut gagner jusqu'à 75'000 francs en trois mois d'activité, et la ville de Sfax compterait environ 200 passeurs actifs.
  • Les transferts de fonds des migrants représentent 7,5% du PIB au Maroc, 6,3% en Tunisie et 0,7% en Algérie, constituant une manne pour les gouvernements. En 2023, la Tunisie a signé un accord de plusieurs milliards de francs avec l'UE pour limiter la migration, mais les résultats tardent à se concrétiser.
  • En Suisse, près de 2000 Maghrébins ont demandé l'asile entre janvier et juillet 2026, représentant un cinquième des demandeurs d’asile. Cependant, seuls 3,3% des Tunisiens, 1% des Marocains et 0,6% des Algériens ont obtenu l’asile en 2025, tandis que 80,5% des demandeurs d’asile maghrébins étaient accusés d’infractions pénales l’année dernière.
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Samuel Schumacher

Les plages de Tunisie, les villes du Maroc, les déserts d’Algérie: du point de vue des touristes, l’Afrique du Nord est un paradis. Mais pour de nombreux habitants, le Maghreb est un véritable enfer. Ils ne souhaitent qu’une chose: échapper à la misère, à la corruption et au manque de perspectives d’avenir.

«Vos prisons sont tellement luxueuses. Si je ne trouve pas de boulot là-bas, chez vous, on peut très bien voler et dealer», confiait il y a quelques mois à Blick Wajdi, 17 ans, apprenti coiffeur dans la ville portuaire tunisienne de Sfax. Il n’est pas le seul à penser qu'il vaut mieux vivre dans une prison suisse que dans la désolation de son pays d'origine.

Les chances pour les Maghrébins de pouvoir rester en Suisse au long terme sont très faibles. Pourtant, leur afflux ne faiblit pas. Cela ne tient pas seulement à l’absence de perspectives personnelles. Beaucoup de gens profitent de la misère de ces personnes.

Profiteurs n°1: les réseaux criminels de passeurs

De nouvelles études de l’ONU estiment que les réseaux de passeurs d’Afrique du Nord gagnent jusqu’à 370 millions de francs par an rien qu’avec les traversées de la Méditerranée (ce qu’on appelle la «harka»). Des personnes désespérées paient environ 2000 francs pour cette traversée périlleuse à bord d’embarcations de fortune – soit plusieurs fois le salaire annuel moyen dans la région.

Medhi, un passeur, avait dévoilé sa comptabilité à Blick lors d'une interview à Sfax il y a deux ans. Il gagne l’équivalent de 75'000 francs par saison (de juin à août) grâce à sa clientèle presque exclusivement tunisienne. Mehdi estime lui-même que, rien que dans l’agglomération de Sfax, environ 200 passeurs comme lui aident des personnes à fuir vers l’Europe et gagnent ainsi très bien leur vie.

Profiteurs n°2: les gouvernements du Maghreb

A eux-seuls, les transferts de fonds, c'est-à-dire l'argent que les citoyens ayant fui envoient à leurs proches restés au pays, constituent une véritable aubaine pour les dirigeants de Rabat, Tunis et Alger: ces «remises» représentent 7,5% du PIB au Maroc, 6,3% en Tunisie et 0,7% en Algérie,selon des chiffres officiels.

A cela s’ajoutent toutes sortes d’accords que les gouvernements concluent avec l’Europe pour endiguer la migration en provenance de leurs pays. C’est la Tunisie qui a jusqu’à présent le mieux négocié. En 2023, Tunis a conclu un accord de plusieurs milliards avec l’UE – et pris des mesures pour endiguer les flux migratoires. Les résultats se font encore attendre. Les fonds continuent néanmoins d’affluer. Une bonne affaire.

L’Algérie et le Maroc le voient bien aussi. Le roi marocain Mohammed VI est soupçonné d’avoir approuvé l'afllux massif de migrants à Ceuta fin juillet, afin de faire pression sur l'Espagne, et donc sur l’UE, pour obtenir un accord migratoire tout aussi juteux.

Profiteurs n°3: l’économie européenne

Des secteurs économiques entiers – comme la restauration ou l’agriculture dans le sud de l’Europe – profitent des migrants, souvent en situation irrégulière, qui effectuent un travail pénible pour des salaires dérisoires. Ce n’est que cet été que le gouvernement espagnol a donné à 500'000 travailleurs en situation irrégulière dans le pays la perspective d’obtenir des papiers (plus de 1,2 million de réfugiés s’étaient présentés auprès du gouvernement à la suite de cette initiative).

Et en Calabre, dans le sud de l’Italie, le meurtre atroce, en juin dernier, de quatre saisonniers en situation irrégulière qui protestaient contre leur sort, a mis en lumière l’économie souterraine liée aux migrants, dont nous profitons tous en fin de compte. Le reportage de la journaliste Blick Helena Graf montre dans quelles conditions brutales vivent les travailleurs migrants dans le sud de l’Italie.

La Suisse grande perdante?

Là où il y a des gagnants, il y a aussi des perdants. Dans ce cas précis, la Suisse en fait partie. Comme auparavant, de nombreux migrants originaires du Maghreb arrivent ici. Au cours des sept premiers mois de l’année, près de 2000 personnes originaires d’Algérie, du Maroc et de Tunisie ont demandé l’asile en Suisse. Les migrants du Maghreb représentent près d’un cinquième de l’ensemble des demandeurs d’asile – bien qu’ils n’aient pratiquement aucune chance d’être admis ici. Seuls 3,3% des demandeurs tunisiens, 1% des Marocains et seulement 0,6% des Algériens ont obtenu l’asile en Suisse en 2025.

La Confédération met tout en œuvre pour endiguer la migration en provenance d’Afrique du Nord. Berne a signé avec l’Algérie (2006) et la Tunisie (2012) des accords de réadmission plus ou moins efficaces pour les demandeurs d’asile déboutés et a, en avril 2025, dépêché au Maroc un «Immigration Liaison Officer» – c’est-à-dire un fonctionnaire chargé de trouver sur place des solutions concrètes au problème migratoire.

L’un des principaux problèmes: 80,5% des demandeurs d’asile originaires du Maghreb sont accusés d'avoir commis au moins une infraction pénale en Suisse en 2024. Ces chiffres concernant la criminalité des Maghrébins en Suisse risquent de relancer le débat. «Ces jeunes hommes savent qu’ils ne peuvent pas rester en Suisse et n’ont rien à perdre», explique Claudio Martelli, responsable du domaine de direction «Asile» au Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM). Cela résume précisément la situation, sans pour autant la résoudre.

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