«Eldorado européen», perte de confiance dans l'avenir, deux semaines après la crise de Ceuta, analystes et ONG décryptent les raisons qui ont poussé les Marocains, dont le pays vante un développement rapide, à tout quitter pour tenter de passer dans l'enclave espagnole. Le gouvernement a assuré avoir pris des mesures pour contrer de nouveaux appels sur les réseaux sociaux à émigrer illégalement à l'occasion du jour férié du 15 août en Espagne.
Environ 72'000 migrants sont arrivés en quelques jours fin juillet à Ceuta, à la nage ou à pied. Près de 70'000 ont été renvoyés immédiatement, selon les autorités espagnoles. Le bilan officiel est d'au moins 80 morts côté espagnol et de 11 corps récupérés sur le versant marocain mais des ONG marocaines ont fait état de dizaines de disparus, et répertorié au moins 141 morts.
«Crise de confiance»
Deux semaines après cette crise, les experts débattent des motivations de ces candidats à l'émigration dans un pays qui a enregistré une forte croissance, de 5% en 2025. Le Maroc investit massivement dans ses infrastructures, en vue notamment du Mondial 2030 qu'il co-organisera avec l'Espagne et le Portugal. Certains analystes pointent une persistance de fortes inégalités régionales (entre zones rurales et urbaines) et sociales, avec un taux de chômage des jeunes trois fois plus élevé que la moyenne nationale (27% contre 9,5% début 2026).
Mais à la différence de vagues d'émigration précédentes, les profils des migrants «semblent plus diversifiés», note pour l'AFP Mohamed Benaïssa de l'Observatoire du nord pour les droits de l'homme (ONDH), basé dans la région marocaine frontalière de Ceuta. Un bon nombre de personnes ayant pris le risque de mourir pour entrer à Ceuta «se trouvent dans des situations socio-économiques relativement acceptables», explique-t-il. Des dizaines d'entre elles ont brusquement quitté leurs emplois de serveurs, ouvriers ou marins pêcheurs.
C'est le cas de Said Tribek, 38 ans, qui s'est précipité en voiture au poste-frontière de Fnideq, avec ses deux enfants, dès qu'il a eu vent d'une rumeur, relayée par les réseaux sociaux, assurant que la frontière avec Ceuta était ouverte. A son arrivée, quand il a vu la situation chaotique, il a ramené ses enfants à la maison mais est revenu pour nager jusqu'à Ceuta, d'où il a été expulsé aussitôt.
De son propre aveu, la situation de cet artisan, basé à Tanger, à 70 km de la frontière par la route, n'est pourtant «pas mauvaise». «Je pensais que je gagnerais davantage si je fournissais là-bas le même effort qu'ici», a-t-il expliqué à l'AFP, disant avoir aussi voulu «assurer un avenir meilleur» à ses enfants. Pour Mohamed Benaïssa, cette émigration massive est le «signe plus profond d'une crise de confiance dans l'avenir» et quant à «la capacité des institutions de garantir une bonne protection sociale et l'égalité des chances». Du haut de ses 16 ans, Ayoub El Abiyed, interrogé par l'AFP à son retour de Ceuta, souligne qu'il a «de bonnes notes au lycée». Mais il n'est «pas sûr de trouver un emploi à la hauteur de mes ambitions».
«Spectateur et non acteur»
L'image de «l'eldorado européen reste très forte» au Maroc, l'Europe «est associée, dans l'esprit des jeunes, à la réussite et à l'ascension sociale», souligne à l'AFP la sociologue Soumaya Naamane Guessous, qui préconise une meilleure sensibilisation face au rôle «amplificateur des réseaux sociaux».
Selon un récent sondage de l'ONDH auprès de 500 jeunes habitant près de la frontière, plus de 74% d'entre eux disaient suivre des pages ou contenus liés à une «préparation à l'immigration». Face au sentiment d'abandon que peuvent ressentir de nombreux jeunes de la part des partis politiques ou des syndicats, des mouvements spontanés ont vu le jour ces derniers temps comme le collectif GenZ 212, organisateur à l'automne dernier d'importantes manifestations pour réclamer de meilleurs services de santé et d'éducation publics.
Les jeunes manquent de lieux «où exprimer leurs frustrations, défendre leurs droits, participer aux décisions», souligne la sociologue, déplorant un manque d'«institutions de médiation». «Le jeune ne se sent plus acteur de la société mais spectateur d'un pays qui se construit sans lui».