Des bidonvilles pour des produits vendus en Suisse
En Italie, des travailleurs migrants récoltent nos fruits et vivent dans la boue

Ce campement ressemble à un bidonville de New Delhi. Pourtant, il se trouve au cœur de l’Europe. Le jour, ces migrants récoltent oranges, kiwis et olives vendus en Suisse. La nuit, ils dorment dans la boue, tandis que les promesses politiques restent sans effet.
1/12
Le campement de Tendopoli, près de San Ferdinando, en Calabre, accueille jusqu'à 1000 personnes.
Photo: Helena Graf
Helena Graf

Tendopoli, un village de tentes installé à l’extrémité ouest de la «botte» italienne. Un bidonville au cœur de l’Europe, où des saisonniers souffrent de la faim tout en récoltant nos fruits consommés.

Ici, il n’y a que des hommes, tous travailleurs migrants. Leurs conditions de vie sont précaires, comme dans d’autres bidonvilles de la riche Europe occidentale. Blick en a visité quatre en Calabre, et a cherché à comprendre pourquoi le logement de ces ouvriers reste une source de tensions dans la région.

Des poulets et des tentes en plastique

Les mouches ont depuis longtemps repéré le repas. Elles rampent sur les pâtes comme si elles faisaient partie du plat. Les deux travailleurs migrants continuent pourtant de manger. Ils chassent les insectes d’un geste de la main avant de reprendre une bouchée. A côté d’eux, un carton rempli de plats préparés reste exposé au soleil calabrais. Il fait 30 degrés.

Tout autour se dressent des tentes en plastique et en tissu sale. Entre elles s’entassent des déchets, tandis que des poulets et des chats amaigris circulent dans le camp.

Exportation vers toute l’Europe

Environ 150 personnes vivent actuellement à Tendopoli. Pendant la récolte des agrumes, en hiver, elles sont plus de 1000. Originaires d’Afrique, elles font tourner une grande partie de l’agriculture locale. Oranges, kiwis et olives sont ensuite exportés dans toute l’Europe, y compris en Suisse.

Nous rencontrons un jeune homme devant sa tente. Baba vit ici depuis plus de dix ans. «Il n’y avait pas de travail aujourd’hui», explique-t-il en allumant une cigarette. Ses vêtements flottent autour de son corps amaigri. Il nous invite à entrer.

Baba a quitté sa Gambie natale alors qu'il avait à peine 20 ans.
Photo: Helena Graf

Des habits traînent au sol, à côté de restes de nourriture. Un petit ventilateur tente tant bien que mal d’atténuer la chaleur. Dans un coin, un réfrigérateur hors d’usage. Baba montre un trou dans la bâche. «Quand il pleut, tout est inondé ici.»

Dès qu’il le peut, il travaille comme journalier dans les champs. Huit heures de travail lui rapportent 60 euros. De quoi acheter à manger et du tabac au village. Lorsqu’il ne gagne rien, il n’a parfois pas de quoi se nourrir. «C’est difficile, murmure-t-il. Mais qu’est-ce que je peux faire?»

De nombreuses tentes ne sont pas raccordées au réseau électrique. Il n'y a pas d'eau courante, ni de chauffage en hiver.
Photo: Helena Graf

Tendopoli n’aurait jamais dû devenir une solution permanente. L’Etat italien avait installé ce camp provisoire en 2010 pour accueillir les saisonniers après des émeutes racistes dans la ville voisine de Rosarno. Mais les mois sont devenus des années et le campement temporaire s’est transformé en bidonville.

Des millions d’euros d’aides

Chaque année, les responsables politiques promettent de fermer le camp. Chaque année, de nouvelles tentes sont installées. «Plusieurs millions d’euros ont été dépensés ici», explique Luca Gaetano, maire de San Ferdinando. Cet argent a servi à construire des toilettes, installer de nouvelles tentes et distribuer des colis alimentaires. «On entretient ainsi une situation d’urgence sans que rien ne change réellement.»

Les travailleurs migrants sont pourtant indispensables à l’économie locale. «Sans cette main-d’œuvre étrangère, toute la région s’effondrerait», reconnaît le maire. A quelques kilomètres de là se trouvent des immeubles modernes comprenant plusieurs dizaines d’appartements. Construits en 2015 pour les habitants de Tendopoli, ils sont restés vides pendant des années à cause de désaccords politiques.

Des dizaines d'appartements inoccupés à Rosario, à quelques kilomètres de Tendopoli.
Photo: Helena Graf

Luca Gaetano sort une enveloppe d’un placard de son bureau. Elle contient une décision administrative qui prévoit enfin l’aménagement et l’occupation des logements. A la fin du mois de juin, les fenêtres étaient encore couvertes de poussière et les appartements restaient vides. Mais le maire a tenu parole. A la fin du mois de juillet, les premiers travailleurs migrants ont commencé à emménager.

Des contrats de travail truqués

Les immeubles se trouvent à quelques minutes de la plantation de Nello Navarra. «Hé, Ibra, viens par ici!», lance-t-il. Un homme en t-shirt blanc et casquette de baseball accourt, le front couvert de sueur. Nello Navarra lui tape sur l’épaule. «Chaque fois qu’il rend visite à sa femme en Afrique, elle a un enfant de plus.» Ibrahim sourit.

Ibrahim travaille ici depuis des années et possède un contrat, comme tous les autres ouvriers, assure Nello Navarra. Le calme règne dans le hangar de conditionnement. La récolte est terminée et les tapis roulants sont à l’arrêt. Environ 80% du personnel est originaire d’Afrique subsaharienne. «Sans eux, on devrait fermer», affirme l’exploitant.

Son père est arrivé de Sicile sans argent avant de créer l’entreprise. «On a pu faire des études et ne plus aller travailler dans les champs», raconte Nello Navarra. «Si les migrants trouvaient eux aussi de meilleurs emplois, nous n’aurions plus de main-d’œuvre.»

Les ouvriers agricoles de la ferme de Nello à Rosarno.
Photo: Helena Graf

Son exploitation fait figure d’exception dans la région. Tous les ouvriers disposent d’un contrat et chaque journée travaillée est payée. Ailleurs, la situation est souvent différente, explique-t-il. «Les migrants travaillent vingt jours, mais leur contrat n’en mentionne que dix. L’exploitation économise ainsi sur les cotisations sociales.» Plus le prix des oranges baisse, plus les salaires diminuent. «C’est une chaîne d’exploitation.»

De l’eau au marché noir

De retour à Tendopoli, un homme pousse son vélo sur le gravier. Il rentre du travail. Le camp dispose de douches et de toilettes. Ceux qui veulent de l’eau chaude doivent toutefois l’acheter au marché noir. On y trouve aussi des vêtements, des conserves et de la drogue.

La situation devient particulièrement difficile en hiver, lorsque le camp est surpeuplé. Les habitants allument alors des feux pour se réchauffer, ce qui provoque régulièrement des incendies.

Chaque hiver, des incendies se déclarent à Tendopoli.
Photo: Helena Graf

Dans son bureau, Luca Gaetano consulte les plans d’un nouveau projet. Sur l’écran apparaissent une prairie, des baraques et quelques arbres isolés. Le site, baptisé «Social Farm», doit coûter 4 millions d’euros. Les tentes doivent disparaître. A leur place, les saisonniers pourraient vivre, travailler et suivre une formation. Le tout à l’écart des habitants locaux.

Selon le maire, ces hommes doivent d’abord s’habituer à certaines règles avant de pouvoir s’installer dans les villages. Il affiche ensuite une autre photo montrant une montagne de déchets devant Tendopoli. «On ne peut pas vivre ensemble comme ça», estime-t-il. A l’autre bout de San Ferdinando, Francesco Piobbichi secoue la tête. «Ce sont des propos racistes!»

Ferme sociale ou nouveau ghetto

Francesco Piobbichi dirige un foyer pour travailleurs migrants, où vivent actuellement près de 50 personnes. Il nous conduit vers les conteneurs situés à côté du bâtiment. Papier, verre, plastique et déchets organiques sont triés. Rien ne traîne autour.

Les migrants travaillent dans l'agriculture.
Photo: Helena Graf

«Le problème, ce ne sont pas les gens», affirme-t-il. «Le problème, c’est le camp.» Selon lui, vivre pendant des mois sous une tente, sans perspective d’avenir, tout en travaillant de longues heures dans les champs finit par briser les travailleurs. «Quand on vit comme ça, on finit par ne plus laver ses vêtements. On les jette.»

Francesco Piobbich ne croit pas au projet du maire. «Il veut simplement construire un nouveau ghetto», dénonce-t-il. Les maisons en bois remplaceraient les tentes, mais les habitants resteraient relégués à la périphérie, près de leur lieu de travail et loin du reste de la population.

Francesco Piobbichi dirige une auberge pour travailleurs migrants.
Photo: Helena Graf

Son organisation défend une autre approche. Plutôt que de construire de nouveaux camps, elle loue des appartements dans le village. Les travailleurs signent des baux ordinaires et vivent parmi les habitants, sans clôtures pour les séparer. «L’intégration ne commence pas dans un camp», affirme Francesco Piobbichi. «Elle commence dans le quartier.»

Le maire, ennemi juré

Le foyer illustre selon lui la réussite de ce modèle. Aucun problème n’a jamais été signalé avec le voisinage. Les tensions concernent surtout le maire, qui habite juste en face. «Nous sommes des ennemis jurés», plaisante Francesco Piobbichi. «Il ne met jamais les pieds ici.»

Une chambre coûte 90 euros. En échange, les résidents disposent d’un lit, d’eau chaude, d’une cuisine et d’un bail. Francesco Piobbichi regarde s’éloigner un homme qui vient d’emménager. «Au fond, souffle-t-il, il ne faut pas grand-chose.»

Articles les plus lus