En bref
- A Berne, la maternité de Céline Amaudruz alimentent les discussions sur sa possible succession à Guy Parmelin
- La Conseillère d’État UDC Martina Bircher dénonce la pression exercée sur les mères, contraintes de justifier leurs choix familiaux
- Dans d'autres pays, plusieurs dirigeantes ont concilié hautes fonctions politiques et maternité, malgré les préjugés persistants.
La vie de Céline Amaudruz a de nombreuses facettes, entre fortune familiale et réseaux financiers. Issue d'une famille aisée, elle est la fille d'un avocat genevois connu. Elle a également travaillé pour la banque privée Reyl, en conflit avec la Finma, l'Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers. A Berne, la conseillère nationale genevoise UDC s'est fait remarquer comme la bête noire du gendarme des marchés financiers et l’interlocutrice privilégiée d’UBS.
Elle entretient également une amitié étroite avec le président de la Confédération Guy Parmelin, qui ferait figure de père spirituel et de mentor pour la Genevoise. En 2015, elle a organisé sa campagne électorale et les deux élus échangent presque quotidiennement. En 2016, lorsqu'elle est arrêtée au volant avec 2 pour mille d’alcool dans le sang, un épisode qu'elle qualifie aujourd'hui de «plus grande erreur de sa vie», elle téléphone à Guy Parmelin, qui lui conseille de coopérer avec la police.
Au sein de l’UDC, ses collègues continuent de la taquiner sur cet épisode, en jouant sur son nom: Amaudruz, devient «a trop bu». Guy Parmelin, lui, semble apprécier les échanges avec sa collègue de parti. Lors du dernier voyage du Conseil fédéral, il a emmené ses collègues visiter un moulin de Suisse, dont Céline Amaudruz est la présidente du conseil d’administration, pour un salaire de 152’000 francs. Un mandat qui n’est sans doute pas étranger à son engagement en faveur des subventions aux légumineuses.
Maternité et politique, un débat qui perdure
Guy Parmelin, qui laisse son épouse acheter ses cravates, se montre étonnamment ouvert sur la question de sa succession. Il est favorable à un renouvellement de générations et à une femme pour lui succéder au Conseil fédéral. Pourtant à Berne, lorsque la question de sa succession est évoquée, la même remarque revient inlassablement: «Céline Amaudruz a deux petites filles d'un et trois ans.»
Ces remarques en disent long sur les mentalités en Suisse. Plusieurs pays conçoivent bien différemment la maternité et le pouvoir.
Au Pakistan, Benazir Bhutto a donné naissance à un enfant en 1990 alors qu'elle était Première ministre. En France, la ministre de la Justice Rachida Dati a repris ses fonctions en 2009, cinq jours seulement après son accouchement par césarienne. La chercheuse en sciences culturelles Barbara Vinke avait alors salué cette apparition: «J’ai trouvé Rachida Dati époustouflante, avec ses hauts talons et sa tenue Dior. Il est admirable que maternité, carrière, pouvoir et élégance ne s’excluent pas.» Mais celle qui a notamment critiqué le «mythe de la mère» avait aussi nuancé son propos: «Peut-être était-ce un peu prématuré de sa part, en tant que représentante de la République. En effet, il a fallu lutter longtemps et durement pour obtenir des mesures de protection de la maternité.»
En Nouvelle-Zélande, l’ancienne Première ministre Jacinda Ardern a emmené son nouveau-né à l’Assemblée générale de l’ONU. En Finlande, Sanna Marin a conduit son pays vers l’adhésion à l'Otan alors qu’elle était jeune mère. En Italie, Giorgia Meloni a emmené sa fille au sommet du G7 à Evian.
Alain Berset, père de jeunes enfants au Conseil fédéral
Dans l’histoire suisse, il existe tout de même des conseillers fédéraux qui ont eu de jeunes enfants pendant leur mandat. Le dernier en date est Alain Berset dont la fille cadette Apolline avait quatre ans lorsqu’il est entré au gouvernement. Plusieurs femmes ont également siégé au Conseil fédéral tout en étant mères: Elisabeth Kopp, Micheline Calmy-Rey, Eveline Widmer-Schlumpf, et, aujourd’hui, Elisabeth Baume-Schneider. Mais leurs enfants étaient déjà adultes lorsqu'elles ont accédé au gouvernement.
Etre conseillère fédérale et jeune maman, est-ce compatible? La question peut sembler anachronique. Pourtant, à Berne, elle continue de susciter des débats.
«Bien sûr que c’est possible. Les hommes peuvent aussi avoir des enfants et être conseillers fédéraux», affirme l’ancienne conseillère fédérale Ruth Dreifuss, qui n'a pas d'enfants, dans un entretien avec Blick. Elle ne souhaite pas en dire davantage sur le sujet. Micheline Calmy-Rey, elle, juge cette question «scandaleuse». A ses yeux, la fonction de conseiller fédéral est tout à fait compatible avec une vie de famille. Plus largement, estime-t-elle, la Suisse doit rattraper son retard en matière d’accueil extrafamilial abordable, de congé parental rémunéré et de modèles de travail flexibles.
«Les enfants ont deux parents: un père et une mère, ou deux pères, deux mères. Il y a toujours quelqu’un qui peut s’en occuper», souligne-t-elle. Même lorsqu’une conseillère fédérale doit partir à l’étranger dans l’urgence, les solutions d’organisation ne manquent pas, souligne-t-elle.
«Les femmes doivent toujours se justifier»
Martina Bircher, conseillère d’Etat UDC en Argovie, est mère d'un enfant de huit ans. En décembre, elle donnera naissance à son deuxième enfant. Blick l'a jointe par téléphone pendant ses vacances en Turquie. «Cette discussion m’agace énormément. On me pose sans cesse la même question: comment fais-tu avec l’enfant? Et maintenant tu en as un deuxième...» Aux hommes, en revanche, on ne pose pas ce genre de questions. Et lorsqu’ils prennent exceptionnellement du temps pour leur famille, ils sont plutôt félicités.
«Les femmes doivent toujours se justifier, ou finissent par culpabiliser.» Pour la politicienne UDC, cette mentalité a aussi des conséquences à l’échelle du pays. «Si nous continuons à véhiculer cette image, nous ne devrions pas nous étonner que le taux de natalité baisse. Une femme ne devrait pas avoir à choisir entre maternité et carrière.» Martina Bircher est formelle: «Mon fils sait que je suis toujours là pour lui quand il a vraiment besoin de moi. Et une réunion de parents d’élèves passe avant une séance politique. »
Mais qu’en pense Céline Amaudruz? La conseillère nationale UDC envisage «sérieusement» de se présenter au Conseil fédéral. «L’expérience de la maternité enrichit une personne, notamment la capacité d’écoute, le sens de l’organisation et le sens des responsabilités. Je souhaite que cette expérience soit davantage reconnue dans notre société.» La Genevoise estime savoir concilier efficacement plusieurs obligations personnelles et professionnelles.
Céline Amaudruz préfère garder pour elle les détails de l'organisation familiale, qu’il s’agisse du recours éventuel à une nounou ou de la répartition des tâches avec son mari, Michael Andersen, de douze ans son cadet. Conseiller municipal UDC à Genève, celui-ci travaille pour le cabinet de conseil Deloitte. «Cela relève de notre vie privée», répond-elle.