Collombin, comme tant de gamins de l’époque, on manquait les cours pour le voir descendre. Puis on l’avait rencontré, et c’était bien. Dans son carnotzet de Versegères, ses «skis miracle» Rossignol appuyés contre un mur, il avait une façon bien à lui de jauger l’interlocuteur, des réponses courtes, ponctuées d’un sourire et d’un regard dans les yeux, jamais moqueur, irrésistible. C’était un Lino Ventura du val de Bagnes.
Ce jour-là, en 2018, avant la maladie, il avait dit qu’il vivait les plus belles années de sa vie: «Je vais me balader en montagne, que j’adore, j’ai une petite cabane là-haut, je ramène à chaque fois des photos. Je skie l’hiver, je fais de la peau de phoque, du hors-piste. J’y vais seul, car ma femme a un peu peur des avalanches. Je sens que c’est aussi un peu la fin, nom de D..., faut profiter!» Et il montrait ses images de bouquetins: «Regarde, là, il était à 10 mètres...»
«Je suis plutôt un sauvage»
Il ne fallait pas l’embêter la journée avec cela mais, le soir, il allait dans son restaurant à raclette, à Martigny-Bourg. Mais pas trop. «Je ne suis pas vraiment bistroquet. Les gens veulent faire des photos, me faire signer. Au bout d’un moment, cela me casse un peu.» Il le fallait pourtant, tant les clients venaient pour lui.
A la Foire du Valais, on le prenait par l’épaule, il était le meilleur copain de tout le monde. «Cela fait toujours plaisir, mais quand c’est trop, c’est trop. C’est assez étonnant qu’on me reconnaisse ainsi quarante-cinq ans après, partout où je passe, non? Alors que je suis plutôt un sauvage. Je pense que c’est dû à ma façon d’être. Si je bois un jus de pomme, on me demande si je suis malade...»
Sa popularité était aussi incroyable que la brièveté de sa carrière. Il fut certes champion du monde de descente junior et décrocha huit victoires et 11 podiums, toujours en descente. Ainsi que l’argent olympique aux Jeux de Sapporo en 1972 et la victoire dans quatre classiques en 1974 (Wengen, Garmisch, Avoriaz, Kitzbühel) avec à la clé le globe de cristal en 1973 et 1974. Mais sa carrière s’arrêta brutalement à 24 ans, après deux graves chutes en deux ans à l’entraînement à Val-d’Isère, au même endroit, dans un passage appelé depuis lors «la bosse à Collombin».
N’empêche, ces trois à quatre saisons suffirent à lui donner à jamais une image de bon vivant absolu, le contraire d’un stakhanoviste. «J’étais un instinctif. Je savais qu’il fallait bosser mais je n’aimais pas m’entraîner, j’en faisais le moins possible. Pour faire du ski, il faut de l’intelligence et un bon feeling. Je n’avais pas besoin de passer une heure sur la piste pour savoir quelle trajectoire prendre. C’était mon talent», expliquait-il. En 2018, un film sortit, qui racontait sa carrière. Cela raviva tout. Il vit des jeunes s’approcher de lui et lui glisser, épatés: «On savait que tu avais fait des choses, mais on n’imaginait pas que tu étais si fort...»
Berger d'alpage
Sans son accident, Roland serait peut-être entré dans l’histoire comme le meilleur descendeur suisse de tous les temps. «Il aurait sûrement été médaillé d’or aux Jeux de 1976, estime l’ex-conseiller fédéral Adolf Ogi, directeur de la Fédération suisse de ski à cette époque-là, mais c’était un casse-cou et un adorable garnement.»
Les flonflons et les drapeaux, très peu pour lui. «De toute façon, je ne courais pas pour la Suisse, je courais pour moi. Je me sens d’ailleurs tout autant Italien par ma mère, disait-il, j’ai une flopée de cousins au pied des Dolomites. Et je n’ai pas le côté «tac-tac» très organisé des Suisses, pas du tout.»
Après sa médaille d’argent de 1972, après qu’Ogi l’eut... sorti de prison à Sapporo où il avait joyeusement festoyé, il voulait rester à Zurich quelques jours pour s’amuser et il a bien failli ne pas revenir à Martigny, où tout le monde l’attendait pour le célébrer: «Je m’en fichais pas mal. C’est mon coéquipier vaudois Daetwyler qui m’a dit: «Tu ne peux pas faire ça à ta maman et ton papa, tu dois y aller!» J’ai accepté pour eux.»
Tout était à l’avenant. «Dans ma vie, j’y suis toujours allé au pif, et cela n’a pas trop mal marché.» En 1988, il a par exemple été berger d’alpage avec des génisses pendant trois mois sur un coup de dés, après avoir bu un verre avec le paysan, «et je n’ai pas été malheureux du tout, là-haut». Puis il a repris un commerce de boissons qu’il a vendu en 2013, tout en gardant le marché des vins. Son restaurant La Streif, à Martigny-Bourg, il l’a lancé en quelques heures en 2014, à l’instinct encore, sur une proposition de location du propriétaire, le lutteur Raphy Martinetti. Le baptiser ainsi fut une évidence.
«J’ai été médaillé olympique, mais ce n’est pas un truc qui m’a marqué. Quand tu arrives à dominer une piste comme celle de Kitzbühel, tu te dis que tu as fait quelque chose. N’importe qui pouvait descendre celle de Sapporo.» La vraie Streif, il l’a encore descendue en 2017, une demi-heure après les coureurs. «C’est toujours impressionnant, de la glace vive, une patinoire. Nous, on avait quand même un peu de grip...»
Son opposition avec le très bien élevé Bernhard Russi a fait vendre moult gazettes. «En fait, on a toujours été copains. Lui, il était le gentil et le travailleur, moi, le flemmard et le bon vivant. On a un peu entretenu cette histoire. Quand il buvait une bière, il se cachait un peu. Moi, je me montrais.» Mais il est vrai que Collombin a toujours aimé les sportifs particuliers, les gens qui suivaient leur voie. «J’ai toujours trouvé super un gars comme l’Américain Bode Miller, un fou furieux qui avait l’air de se moquer de tout le monde.» Pareil pour le Suisse Beat Feuz: «Quand tu le croisais dans la rue, on n’aurait jamais pensé qu’il était un athlète. Or il avait un talent fou.»
Puis la maladie est venue. Un cancer de la gorge puis du foie, l’an dernier. En septembre, il expliquait dans L’illustré qu’il aurait dû être emmené à la clinique de réadaptation de Crans-Montana après une opération et trois semaines d’hospitalisation à Winterthour. Mais «La Colombe» n’a jamais supporté qu’on lui donne des ordres: «Ma réadaptation, c’est ma famille. A l’hôpital, je parvenais à peine à dormir, chez moi, je dors bien. J’ai besoin d’une chose: les délicieuses escalopes préparées par ma femme», disait-il en riant.
Son clan veillait à ce qu’il ne manque de rien: son épouse d’origine québécoise, Sarah, avec qui il était marié depuis quarante ans, sa fille Emmanuelle, qui dirige un studio de pilates à Sion, et son fils Pierre, qui est ébéniste. Certes, l’ancien athlète de haut niveau avait perdu 14 kilos, «surtout de la masse musculaire, mais j’avais un peu de réserve», souriait-il. Surtout, il avait cessé l’alcool. S’il recevait toujours ses invités dans son grand et accueillant carnotzet, pièce stratégique de sa maison, il se contentait de l’eau du robinet. Se projetait encore dans le futur: «Quand tout cela sera terminé, je revivrai normalement, comme avant.»
Son propre patron
Il n’avait jamais voulu faire fructifier sa popularité. Pas de mirifiques contrats de sponsoring, comme ses adversaires. «Je ne voulais pas. Pas envie et pas de talent pour cela. L’agence McCormack m’avait contacté après mon accident de 1975 alors que j’étais hospitalisé dans la clinique pour paraplégiques de Bâle. Je leur ai dit que je n’étais pas intéressé, que je n’avais pas besoin de boss et que je voulais rester mon propre patron.»
C’est ainsi qu’il a longtemps continué à gérer l’entreprise de distribution de boissons de son père, Maurice. Non pas qu’il n’ait pas gagné d’argent avec ses courses de ski. «Cela m’a rapporté 500'000 francs par an.» Une somme qui, après sa retraite en 1975, a suffi pour acheter un petit restaurant dans le village, qu’il a appelé La Colombe et qu’il a cédé entre-temps. Il aimait la vie, la bonne chère, se laisser entraîner par les grands chefs, à l’Hôtel de Ville de Crissier, chez de Courten.
Il était libre, Roland, il l’est toujours resté, avec sa définition du paradis: «Tu es au Petit-Combin, il vient de neiger 20 centimètres de poudreuse et tu commences à descendre...» Belle dernière glissade, Roland.
Cet article a été publié initialement dans le n°29 de «L'illustré», paru en kiosque le 16 juillet 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°29 de «L'illustré», paru en kiosque le 16 juillet 2026.