Ditaji Kambundji se confie
«Chez les Kambundji, on prend la vie comme elle vient»

La Bernoise Ditaji Kambundji aborde les Mondiaux indoor, qui ont débuté le 20 mars, avec la casaque brillante de première Suissesse championne du monde d’athlétisme. Elle qui court et saute par-dessus les haies avec appétit raconte son lien profond avec ses sœurs.
Ditaji Kambundji dans un couloir du stade du Wankdorf juste avant les Mondiaux, où elle s'entraîne régulièrement.
Photo: Remo Naegeli
Marc David
Marc David
L'Illustré

Ditaji Kambundji arrive à notre shooting photo avec ses robes et ses tenues à elle, perchées sur ses épaules. Elle est gaie, nature et pas si grande en vrai, moins qu’on ne le croirait à la télévision. Explosive, elle a juste la taille qu’il faut pour voler et rebondir sur les dix haies de 83,8 centimètres de haut qu’il faut franchir au long des 100 mètres de l’épreuve dont elle est désormais la plus rapide de la planète. Une apothéose: en septembre dernier, à Tokyo, elle est devenue la première athlète suisse championne du monde d’athlétisme. Aujourd’hui, alors qu’elle se prête avec bonne grâce, souriante mais précise, au jeu du clic-clac photo dans un couloir du stade bernois du Wankdorf, on dirait que ces honneurs sont déjà loin, une date japonaise dans une carrière qui ne fait que démarrer. Elle a tant à vivre, à commencer par les Mondiaux en salle en Pologne, du 20 au 22 mars, et les Sports Awards, le 29 mars, dont elle est la favorite.

Vous avez 23 ans, vous êtes déjà championne du monde. Est-ce facile de prendre un nouveau départ?
Je ne vois rien de négatif à ce qu’un tel succès arrive avant 23 ans. J’ai devant moi tellement d’événements. Ce titre n’est pas la fin de quelque chose, je le prends comme le début d’une nouvelle histoire. Je vise ces Mondiaux en salle, j’y ai terminé deuxième l’an dernier. Je pense aussi aux Européens outdoor, en août à Birmingham (Angleterre).

Est-ce un plaisir de partager autant avec vos sœurs et votre famille?
Absolument. Avec mes trois sœurs et ma famille, nous sommes très proches, des copines. Sur FaceTime, nous nous parlons tous les jours, nous prenons nos décisions ensemble. Nous sommes tout à fait capables d’entretenir une discussion interminable sur le choix de la couleur des rideaux d’une des sœurs. Finalement, on décide toutes ensemble, j’adore. J’aime ma position dans la famille, être la plus jeune. J’ai tellement de chance d’avoir dans ma vie trois built-in best friends.

Tout partager permet-il de garder les pieds sur terre?
Oui, les succès ne changent absolument rien à ma position dans la famille, à mes échanges avec les autres.

Ditaji est ravie d'être la petite dernière de quatre soeurs complices, toutes sprinteuses ou ex-sprinteuses.
Photo: DR

L’humour et le fait de relativiser vous ont-ils servi dans les moments plus difficiles?
Chez les Kambundji, nous avons une manière de prendre la vie comme elle vient. De tirer le meilleur de chaque situation, car nous ne sommes jamais seules. L’humour? Moi, je me trouve drôle, après je ne sais pas ce qu’en pensent les autres (rires).

Vous rendez-vous compte du plaisir que vos exploits procurent dans le public?
Après les Mondiaux, vous n’imaginez pas le nombre de personnes qui m’ont dit qu’elles étaient contentes pour moi, qu’elles étaient touchées, qu’elles en avaient des larmes. Ce fut très émouvant pour moi.

Vous parlez français avec votre père, d’origine congolaise. Ces racines ont-elles une importance dans votre vie?
Cela fait partie de moi, de nous, même si nous avons grandi en Suisse. Nous avons pris de mon père son ouverture, sa manière de traiter les problèmes, sa joie. Il est toujours positif, du genre à répéter avant mes courses: «Tu verras, un jour tu vas les battre !» Il est fier de tout ce qui arrive. Il joue du piano, de l’harmonica, du xylophone. A Noël ou autour du feu, au camping, il peut tout d’un coup empoigner sa guitare. Pour lui, c’est exactement la même chose si ce sont des Mondiaux ou une course à Köniz... C’est toujours magnifique.

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«Mon titre est le début d'une toute nouvelle histoire.»
Ditaji Kambundji, championne du monde
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Vous souvenez-vous du premier plaisir de courir?
Il a toujours été là. J’ai commencé très tôt, avec trois sœurs plus âgées qui couraient déjà. Comme j’ai toujours pensé qu’il n’y avait rien de plus cool qu’elles, j’ai vite su que j’allais aussi faire de l’athlétisme. Si je ne me rappelle pas ma première course, j’ai le souvenir précis du fun de la compétition. Du succès, du bonheur de courir et de gagner. Cela m’a toujours fascinée.

Courir reste-t-il un plaisir pour vous aujourd’hui?
Oui, sauf pour attraper le bus! Pour le reste, rien n’a changé parce que je suis devenue une adulte. L’amour pour le sport ne m’a jamais quittée. C’est une des raisons de mes succès. J’adore les compétitions. La pression n’est pas quelque chose qui me gêne, c’est ce qui me permet de performer.

A quel âge vous êtes-vous rendu compte que la course remplirait votre vie?
Très tôt. Je n’avais pas 2 semaines quand on m’a emmenée à une course, à Berne. L’athlétisme a toujours fait partie de ma vie. Plus âgée, j’ai vite assisté à des compétitions internationales. La première fois, ce devait être en 2015, à Prague, aux Championnats d’Europe en salle. Je me suis tout de suite dit que j’aimerais me trouver sur la piste.

Le 15 septembre 2025, la Bernoise vole sur le 100 mètres haies, signant le 7e chrono de tous les temps.
Photo: IMAGO/Goal Sports Images

L’athlétisme est un sport où l’on est seul. Aimez-vous cette dimension?
Oui, tu ne peux compter que sur toi. En même temps, tu as besoin d’une équipe, de tout ce qu’on ne voit pas autour de toi. Je ne serais jamais arrivée à ce niveau si je n’avais pas des gens qui me soutiennent.

Comment faut-il travailler avec vous, pour un entraîneur?
C’est d’abord une histoire d’échange d’informations. Je donne mon feed-back, il me donne le sien. On travaille ensemble pour le même but, dans une même direction. C’est un plaisir d’avancer avec des gens aussi professionnels que j’essaie de l’être.

Pour gagner, il faut aussi se montrer «méchant», vouloir battre l’autre. Est-ce naturel pour vous?
Je pense que le sport est empli de respect et de sympathie. A la fin, on travaille tous pour la même chose, on se comprend. Je vous assure que, quand j’ai gagné, un nombre incroyable d’athlètes étaient contents pour moi. Ils savaient que je vivais le plus grand moment d’une carrière, il y avait de la joie. Moi, je ne fais que donner le maximum de ce que je pense être capable de produire. Si une autre est plus rapide, tant mieux pour elle. C’est le sport. Il y a toujours quelqu’un qui perd.

Il y a un côté juste et incontestable dans l’athlétisme...
Ce sont des performances qu’on peut mesurer, qui sont quantifiables. Si cela n’a pas marché, c’est parce qu’il fallait 3 centièmes de moins. Un jour ce n’est pas toi, une autre fois oui.

Aimez-vous la vitesse en général, avec un côté «casse-cou»?
J’aime la vitesse, pousser le corps jusqu’à sa limite. Après, je n’ai pas besoin d’entrer dans une voiture qui va trop vite, pas du tout.

D’où vient votre choix pour les courses de haies?
J’ai longtemps fait de l’heptathlon. Des U16 aux U18, les haies s’y sont ajoutées. J’ai vu mon potentiel. J’ai aimé la combinaison entre vitesse et aspects techniques. Tu as devant toi cette haie qui peut être un risque, mais qui peut aussi te faire sauter et rebondir. Si tout se passe bien.

Pour la Bernoise, qu'on gagne ou qu'on perde, le sport demeure un domaine empli de respect et de sympathie.
Photo: Remo Naegeli

Avez-vous aimé les haies immédiatement, malgré les possibles chutes?
Oui, dès le début. Même si j’ai commencé par avoir la vitesse sans la technique, avec toutes les chutes qui vont avec. Cela, c’était difficile.

Quelle est la plus grande difficulté?
Ne pas perdre la vitesse, passer la haie le plus rapidement possible. En cas de bonne course, la fréquence devient très importante.

Je regarde vos mains. Vous aimez les bijoux, les choses qui brillent?
J’adore, depuis toujours. Quand je gagne, je me fais souvent un petit cadeau avec un bijou. Mes bagues signifient toutes quelque chose. Elles sont devenues des pièces sentimentales, qui m’accompagnent. Parfois, juste avant le départ, je jette un coup d’œil à l’une d’elles et je me dis: «Ah, là, c’est la finale des Mondiaux 2023!» Cela me rappelle que j’ai déjà atteint ce stade, cela m’encourage.

La championne bernoise aime les bagues.
Photo: Remo Naegeli

Avez-vous un exemple d’un moment fort en famille?
Le dernier Noël, avec juste mes sœurs et les conjoints le 24 décembre. Le 25 avec mes cousins, ma grand-maman, qui a quatre frères et sœurs. Nous sommes donc une quarantaine, une tribu. J’adore, et c’était le premier Noël de Mujinga maman avec son petit Léon. C’est chouette d’avoir un neveu de plus et en bonne santé, de voir la famille s’agrandir. Ce fut aussi le plaisir de passer du temps à la cuisine. Je ne mesure pas et je n’aime pas trop lire les recettes. J’y vais à l’instinct. Je n’ai pas de spécialité, mais je vous jure que je fais une très bonne tresse...

Si vous étiez un paysage ou un animal...
J’aime les montagnes, avoir de la vue loin devant moi. Si je pouvais être un animal, je choisirais quelque chose qui vole, un oiseau.

Quel moment de la journée préférez-vous?
L’après-midi. Le moment où l’entraînement est fini et que ce n’est pas encore l’heure d’aller dormir. Il fait encore jour, il y a du soleil, j’ai encore le temps d’aller voir des gens, de sortir, de vivre.

Nous sommes en mars. Avez-vous un mot pour nos lecteurs en ce début d’année?
Il arrive toujours un moment où l’on doit se remettre à l’œuvre. Je suis convaincue qu’on doit alors se fixer des buts, essayer de se discipliner, trouver ses passions. Parce que tout le monde possède un talent spécial pour quelque chose, j’en suis sûre!

Un article de «L'illustré» n°12

Cet article a été publié initialement dans le n°12 de «L'illustré», paru en kiosque le 19 mars 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°12 de «L'illustré», paru en kiosque le 19 mars 2026.

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