En bref
- A quelques jours du vote sur «Pas de Suisse à 10 millions», le 14 juin, des militants du Oui se mobilisent massivement sur les réseaux sociaux.
- Blick a infiltré un groupe Telegram privé où circulent visuels de campagne, arguments prêts à l’emploi et comptes de personnalités à cibler.
- Le mouvement se défend d’une opération partisane et revendique une «milice citoyenne» pour peser dans le débat public.
Dernière ligne droite avant la votation sur l’initiative «Pas de Suisse à 10 millions!». Sur les réseaux sociaux, la campagne bat son plein. En s’y intéressant de près, un phénomène saute aux yeux: sous les publications critiques envers l'initiative apparaissent rapidement des dizaines de commentaires favorables au Oui.
Les interventions se ressemblent le plus souvent, et sont parfois accompagnées de visuels générés par intelligence artificielle. Certains internautes soupçonnent une campagne organisée, et non pas des initiatives personnelles.
Pour tenter d’y voir plus clair, Blick a écumé les réseaux sociaux et échangé avec de nombreux auteurs de ces commentaires poussant en faveur du Oui. Derrière des messages parfois standardisés se trouvent pourtant des personnes bien réelles. Toutes celles contactées par Blick affirment ne pas être liées à l’Union démocratique du centre (UDC), le parti à l’origine de l’initiative. Si la plupart des militants digitaux agissent de manière autonome, nos recherches montrent qu'une partie de ces activistes échange au sein d'un groupe Telegram privé où sont diffusés arguments de campagne, visuels prêts à l'emploi et recommandations stratégiques.
Des comptes à cibler
Sur le canal Telegram public de «Souveraineté Suisse», organisation qui se présente comme un «mouvement citoyen» et qui défend publiquement l'initiative de l'UDC, une annonce était publiée le 26 mai. Elle disait ceci: «Nous cherchons immédiatement des personnes pour diffuser les visuels de campagne multi-sources sur les réseaux sociaux. Contactez-nous maintenant pour avoir accès au groupe et tous les visuels – avec logo 'Souveraineté Suisse' ou sans – pour diffuser dans (sic) vos réseaux, en commentaires».
En se faisant passer pour un sympathisant, Blick a obtenu l'accès à un groupe Telegram privé après plusieurs échanges avec les responsables du mouvement. Dans le groupe, l'ambition est explicitement formulée dans un échange: «éviter de laisser le terrain numérique au camp du NON».
Pour ce faire, le fondateur du mouvement partage des dizaines et des dizaines de visuels. Ils illustrent la multitude d’arguments mis en avant par le camp du oui, sous différentes formes. Si certains sont parfois signés «Tell», une majorité des visuels consultés par Blick semblent avoir été créés à l'aide d'outils d'intelligence artificielle.
On y trouve également une liste détaillée de comptes à cibler sur les réseaux sociaux, appartenant à des institutions ou des personnalités, avec un ordre de priorité. Ainsi, des personnes très actives dans la campagne du Non, comme Philippe Nantermod, conseiller national libéral-radical, ou le sénateur socialiste Pierre-Yves Maillard sont affublés de la mention «priorité très haute».
Certaines personnes, identifiées comme hostiles à l’initiative, sont le sujet de caricatures. Journaliste à Blick et autrice d’une enquête sur les chiffres tronqués mis en avant par les initiants, Myret Zaki y a droit aussi.
Un autre membre prodigue des conseils et propose d'intensifier le rythme des publications à mesure que la date du vote approche. Selon lui, le moment idéal se situait entre le 31 mai et le 7 juin. Il s'explique: «Les électeurs ont reçu le matériel, discutent, lisent les arguments et remplissent souvent leur bulletin durant le week-end». Il recommande ainsi de miser sur cette période pour multiplier les posts.
Hyperactifs sur LinkedIn
Parmi les dix membres que compte ce groupe Telegram, Blick a pu identifier les profils de six d’entre eux, tous particulièrement actifs. Si certains partagent leurs contenus sur Facebook et Instagram, quatre membres se distinguent par leur activité particulièrement soutenue sur LinkedIn.
Sur le réseau social professionnel, les quatre profils sont très crédibles. Tous se présentent comme entrepreneurs et disposent de réseaux professionnels étoffés. Chaque jour, ils produisent des posts et on les retrouve dans les sections commentaires des fameux comptes à cibler mentionnés dans le groupe Telegram.
Certains diffusent les visuels échangés sur leur groupe militant, mais pas uniquement. Ils commentent mutuellement leurs posts, se republient et «likent» leurs commentaires.
Sur la plateforme d’échange professionnels, leurs publications trouvent un écho auprès d’autres militants numériques très actifs. Une constellation de comptes revient très souvent, mais a priori, sans entretenir de lien avec le groupe Telegram. Par ailleurs, certains des visuels échangés sont traduits en allemand et publiés par des comptes Suisse-allemands.
«C’est trop important»
Reto* interagit quotidiennement avec les contenus des membres du groupe Telegram «Souveraineté Suisse». Sur LinkedIn, ce retraité grison signe des dizaines de commentaires copiés-collés par jour, sur toutes les publications qui touchent à la votation, en allemand ou en français. Si son activité ressemble à celle d’un faux compte automatisé, c’est qu’il y passe plusieurs heures par jour et qu’il utilise l’intelligence artificielle pour structurer son propos.
«C’est la première fois que je milite autant pour une initiative, explique-t-il par message. Depuis que je suis à la retraite, je peux exprimer librement mon opinion personnelle». Ses commentaires, il les prépare en s’aidant de ChatGPT pour «plus de clarté et une meilleure grammaire». Il publie le texte suivant à répétition: «Celui qui vote 'non' choisit la poursuite et le renforcement de l’évolution actuelle. Les infrastructures seront encore davantage sous pression. Les coûts du logement continueront d’augmenter. Le mitage du territoire va s’accélérer. La vraie question est donc: Voulons-nous agir nous-mêmes, ou subir les événements?»
Une «milice citoyenne»
Joint par téléphone, Ludovic Malot, le fondateur de «Souveraineté Suisse» affirme que son mouvement apartisan défend les intérêts de la Suisse bien au-delà de cette seule votation. Très engagé sur les questions liées aux relations entre la Suisse et l'Union européenne, cet entrepreneur franco-suisse assure déjà préparer les prochaines batailles politiques, notamment autour de l'initiative Boussole et des accords dits «Bilatérales III».
Selon lui, le groupe Telegram permet à des personnes actives dans les domaines de la communication ou de la finance de partager leurs compétences afin de soutenir la campagne. Quant aux listes de personnalités à cibler, il les justifie par la nécessité de «mieux connaître les opposants» et de les confronter à leurs contradictions. Il décrit finalement son mouvement comme une «milice citoyenne destinée à surveiller et interpeller les personnalités qui, selon lui, cherchent à influencer le débat public de manière non objective».
*Nom connu de la rédaction