Roger de Weck, président de la Fondation Jean Monnet
«Si la Suisse se sentait en danger, elle rejoindrait l'Europe»

La signature à Bruxelles, ce lundi 2 mars, des accords bilatéraux entre la Suisse et l'Union européenne, oblige à se poser la question de la souveraineté, de la défense, et de l'intérêt à long terme du pays. Pour Roger de Weck, les bilatérales sont une bonne réponse.
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Guy Parmelin était à Bruxelles ce lundi 2 mars pour signer les accords bilatéraux avec Ursula von der Leyen.
Photo: IMAGO/Anadolu Agency
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Richard WerlyJournaliste Blick

«Un vaste ensemble d'accords visant à approfondir les relations entre l'Union européenne et la Suisse, établissant un cadre moderne et permettant l’accès à un marché de 460 millions de consommateurs dans des secteurs clés, et apportant des avantages économiques aux deux parties.» C'est ainsi que la Commission européenne a présenté, ce lundi 2 mars à Bruxelles, le paquet d'accords bilatéraux signés par sa présidente Ursula von der Leyen et le président de la Confédération, Guy Parmelin.

«La signature est une étape importante vers la ratification de l'ensemble du paquet. Elle permettra aux deux parties de faire avancer leurs processus de ratification respectifs», poursuit la communication de la Commission. Qu'en pense Roger de Weck, tout nouveau président de la Fondation Jean Monnet basée à Lausanne?

Roger de Weck, vous êtes un pro-européen convaincu. Mais l'êtes-vous toujours lorsque vous regardez l'état actuel de l'Union européenne, avec laquelle la Suisse a signé ce lundi un nouveau paquet d'accords bilatéraux?
C'est vrai, une crise après l’autre éclate aux confins de l’Europe, avec maintenant la nouvelle guerre d’Iran. Un arc du chaos entoure notre continent. Cet arc de la violence part de l’Ukraine et passe par le Caucase, la Turquie, le Proche-Orient – un champ de bataille, un champ de ruines – pour aboutir dans cette Afrique du Nord instable.

Mais je vois cette pression extérieure comme un ciment. L’Europe, y compris la Suisse, est confrontée en outre à la Chine totalitaire, à la Russie dictatoriale et aux Etats-Unis qui penchent vers l’autoritarisme. Nous sommes le dernier grand continent des démocraties libérales et de la société ouverte. Ce sont ces valeurs que nous devons défendre ensemble.

Guy Parmelin, signataire de ces accords, est un conseiller fédéral de l'UDC, le parti qui a tant milité contre l'Europe. Ironie ou preuve que les faits sont plus forts que les postures?
Parfois, il faut des nationalistes pour tempérer le nationalisme. C’est Charles de Gaulle qui accorde l’indépendance à l’Algérie. C’est le «faucon» israélien Menahem Begin qui fait la paix avec l’Egypte. C’est le républicain Richard Nixon qui met un terme à la guerre du Vietnam, affreuse et inutile. Nul doute que notre président de la Confédération est suisse, vaudois et président avant d’être UDC. Tôt ou tard, peut-être rendra-t-il visite à la Fondation Jean Monnet?

On a l'impression, au vu de l'histoire, que le mot «bilatérales» est magique. Il a permis jusque-là à la Suisse de s'arrimer à ses grands voisins et au grand marché, sans intégrer l'Union. Rétrospectivement, cette démarche «bilatérale» depuis le référendum de 1992 est-elle pour vous une réussite?
Au lendemain de deux guerres mondiales, qui étaient aussi des guerres civiles européennes, il fallait une grande mise en ordre de l’Europe pour éviter le retour des catastrophes. Le fait est que notre pays n’a jamais voulu s’impliquer dans cette mise en ordre d’un continent dont la Suisse occupe pourtant le centre. C’est là que réside, depuis 1945, le blocage latent de la politique helvétique: la Confédération ne s’estime pas vraiment coresponsable du continent qui est le sien.

Et l’expression de tout cela, ce sont les «bilatérales»; elles sont très avantageuses… et un peu provisoires, même si le provisoire est appelé à durer. Je suis convaincu que si elle se sentait en danger imminent, la Suisse rejoindrait l’UE. Même l’Islande, qui rechignait, songe aujourd’hui à y adhérer.

Justement, puisque vous parlez de menace. Qui dit défense dit accords industriels, synergies militaires, etc. La Suisse entretient-elle l'illusion d'une souveraineté qui, dans les faits, ne correspond pas à la réalité?
Il n’y a jamais «la» grande liberté, «la» souveraineté complète. Il y a des degrés de liberté et de souveraineté. Nul doute que, dans les faits, jouer au cavalier seul n’ajoute ni à la liberté ni à la souveraineté. Dans ses relations avec les USA, la Suisse vit aujourd’hui des humiliations terriblement malsaines; on nous distille un poison. L’UE, elle aussi, a été rabaissée par le président Trump: parce qu’elle est aujourd’hui tributaire des États-Unis en matière de sécurité. Dans quelques années, quand l’Europe sera plus ou moins en mesure de se défendre seule, elle pourra répondre aux pressions américaines avec rigueur et souplesse, à l’image de la Chine. Il y va de l’intérêt de la Suisse aussi.

Vous venez de prendre la présidence de la Fondation Jean Monnet pour l'Europe à Lausanne. Pourquoi?
Jean Monnet fut, à mes yeux, le plus grand de ces grands Européens qui posèrent les fondements de l'UE. Le plus souvent sans fonction officielle, ce Français cosmopolite (et producteur de cognac) a su convaincre; il avait l’oreille des chefs d’Etat ou de gouvernement en Europe – et aux Etats-Unis.

Or il a créé en 1978 à Lausanne la fondation qui porte son nom; il lui a légué ses archives, grâce à son amitié avec le professeur vaudois Henri Rieben. Avec sa dizaine de collaboratrices et de collaborateurs très professionnels, la fondation est – en Suisse! – une toute petite et grande institution européenne. Lorsque j’ai été approché, je n’ai pas hésité. Le partenariat avec l’Université de Lausanne m’importe, de même que l’interface avec la Confédération, le Canton et la Municipalité – et avec l’Union européenne! Depuis 25 ans, je suis professeur invité au Collège d’Europe à Bruges; je séjourne assez souvent à Bruxelles.

Vous savez: la Suisse est l’un des pays les plus européens qui soient. Avec un siècle d’avance, elle fit, après la «grande guerre du Sonderbund», comme disait Charles Ferdinand Ramuz, ce qu’a fait l’Europe au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale: elle a imbriqué les intérêts économiques des cantons (en Europe, des nations) pour éviter le retour des guerres civiles qui ont infesté l’histoire de l’ancienne Confédération. Et la Suisse a créé la Berne fédérale (en Europe, Bruxelles), une grande machine à faire des compromis et à désamorcer les conflits.

La machine européenne est tout de même très lourde…
Elle est très lente, c'est vrai, mais extrêmement efficace. J’ai la plus grande admiration pour les institutions qui pacifient et qui rassemblent des femmes et des hommes de différentes cultures. Et je m’irrite quand mes consœurs et confrères des médias fustigent les longs «bazars» à Bruxelles. Au lieu de faire la guerre, les membres de l’UE marchandent. C’est un énorme progrès de notre civilisation.

L'UE est destinée, vous le savez, à s'élargir encore. Il y a bien sûr l'Ukraine et la Moldavie, les pays des Balkans et, de fait, l'Islande va bientôt tenir un référendum. Pour la Suisse, située au milieu du continent, rester en dehors a-t-il un sens?
J’ai toujours préféré l’adhésion: la Suisse est un projet, l’UE aussi. Qui prend part à un projet libère et mobilise nombre d’énergies. S’intéresser à son continent est une façon très productive de s’intéresser à soi-même.

L'exemple du Royaume-Uni est frappant. Le divorce avec l'Union européenne a été très coûteux pour ce pays. Il commence juste à sortir de ce traumatisme et envisage des relations approfondies avec Bruxelles. Quelles leçons du Brexit tirez-vous pour la Suisse?
Pas un pays de l’UE n’a voulu suivre l’exemple calamiteux des Britanniques. Mais il faut leur ouvrir la porte: l’Europe de la défense – face à l’impérialisme, au militarisme et au fascisme russes – est inimaginable sans la Grande-Bretagne.

Le peuple suisse votera en 2027 ou 2028 sur ces bilatérales. Votre sentiment?
Je suis confiant et optimiste. Ces accords sont dans l'intéret de la Suisse.

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