Pris en étau, les locataires suisses tremblent. Alors que leurs loyers ont grimpé de 31,9% depuis l'année 2005, malgré la baisse du taux de référence, la grande majorité d'entre eux n'osent pas faire valoir leurs droits auprès de leur bailleur, par crainte de perdre un logement souvent incroyablement difficile à dénicher.
Voilà l'alarmant constat de l’Association suisse des locataires (Asloca), qui a révélé les résultats d'un nouveau sondage lors d'une conférence de presse tenue le 31 mars à Berne. Réalisée auprès de 340'000 personnes, dans toute la Suisse, l'enquête fait le point sur la crise nationale du logement, récemment incarnée par les résiliations massives de baux qui ont secoué Genève.
Un locataire sur quatre craint une résiliation de bail
Alors que 40% des locataires consacrent plus de 30% de leur salaire à leur loyer, seuls 5% d'entre eux ont déjà essayé de contester leur loyer initial. Pourquoi cette résignation? Lorsqu'il ne s'agit pas d'un manque d'information ou de transparence quant au loyer des locataires précédents, les sondés évoquent la peur de détériorer les relations qu'ils entretiennent avec leur bailleur. En effet, l'Asloca souligne qu'un quart des locataires craint de recevoir une lettre de résiliation de leur bail dans les deux prochaines années, notamment dans le cadre d'une rénovation de l'immeuble. Et après l'exemple frappant du boulevard Carl-Vogt, à Genève, on ne peut pas leur en vouloir.
Force est de constater que de nombreux locataires ont simplement peur de se défendre, même face à des conditions de plus en plus difficiles et une pression grandissante. «Le bailleur reste donc dans une position dominante et le locataire hésite, ou renonce, à exercer ses droits en cas de baisse du taux d’intérêt ou pour contester le loyer initial, alors que la loi le permet et que cela aide à lutter contre les loyers abusifs», résume le conseiller aux Etats Carlo Sommaruga (PS/GE), président de l'Asloca Suisse.
«Le Conseil fédéral ne fait rien et le Parlement encore moins»
Mais est-ce vraiment aux locataires de se battre, alors que la situation les inquiète déjà fortement au quotidien? Non, estime l'Asloca, qui souhaite, via son initiative «Oui à la protection contre les loyers abusifs», instaurer un contrôle automatique des loyers, afin d'ôter la responsabilité des épaules des locataires, «qui ne devraient pas agir seuls pour contester leurs loyers excessifs». Le dépôt est prévu en juin 2026, mais rien n'est gagné. Au contraire.
Car ainsi que le déplore la conseillère nationale Jessica Jaccoud (PS/VD), membre du comité de l’Asloca, la politique détourne constamment le regard, livrant les locataires à eux-mêmes: «On pourrait imaginer que notre gouvernement empoigne le sujet, mais le Conseil fédéral ne fait rien et le Parlement en fait encore moins», martèle la socialiste. Le Conseil national vient en effet de réfuter une motion proposant de mettre fin aux loyers abusifs, lors d'une session extraordinaire tenue en mars.
«Cette situation est choquante mais pas si surprenante, estime Jessica Jaccoud. La Suisse est composée de deux tiers de locataires, mais il existe une forte influence du lobby immobilier au Parlement suisse. Même pas un tiers du Conseil national ne vote en faveur des sujets qui favorisent les locataires.»
Les femmes sont d'autant plus sous pression
A noter que les femmes sont particulièrement concernées, dans la mesure où 45% d'entre elles dédient plus de 30% de leur salaire à leur loyer, contre 31% des hommes. «L'hypothèse est assez simple, commente Jessica Jaccoud. Les femmes sont surreprésentées dans les professions à bas salaires, les emplois à temps partiel et les familles monoparentales, un public qui rencontre de grandes difficultés dans les recherches de logement. On voit donc que l'augmentation des loyers impacte de manière plus importante les personnes précarisées par le système, et notamment par les bas salaires.»
Les sondés âgés de plus de 55 ans sont également très impactés par la hausse des loyers, puisque 48% d'entre eux doivent injecter plus du tiers de leur salaire dans leur loyer.
Comment les locataires peuvent se protéger
Que peut-on conseiller, alors, aux locataires inquiets du fossé angoissant qui se creuse entre leur réalité et l'inaction politique? Jessica Jaccoud souligne l'importance de contester le loyer initial et de s'appuyer, si besoin, sur les conseils de l'Asloca, afin de ne pas se résoudre à faire front tout seul. «Les chances de succès sont bonnes et les locataires peuvent être accompagnés dans ces démarches, souligne-t-elle. Des baisses de loyer peuvent être obtenues.»
De plus, ainsi que le rappelle Carlo Sommaruga, la loi protège les locataires contre les résiliations abusives, lorsqu'ils contestent le loyer initial: «Beaucoup ne le savent pas, alors que c'est un élément essentiel», pointe-t-il. En effet, d'après l'article 271a du Code des obligations, un congé donné en représailles, à la suite d'une contestation du loyer initial, peut être légalement annulé. «Le congé est annulable lorsqu’il est donné par le bailleur, notamment parce que le locataire fait valoir de bonne foi des prétentions découlant du bail, ou dans le but d’imposer une modification unilatérale du bail défavorable au locataire ou une adaptation de loyer», peut-on lire.
Même en attendant des mesures de protection concrètes, les locataires ne sont donc pas totalement démunis face à leurs craintes. Voici une marche-à-suivre utile, si vous recevez un jour la lettre de résiliation tant redoutée.