«On était tous choqués»
Une bénévole de Paléo raconte l'attitude inappropriée de Patrick Bruel

Paléo vient de bannir publiquement Patrick Bruel, suite à la plainte déposée par une bénévole. Mais pourquoi avoir gardé le silence tout ce temps, alors que d'autres membres de l'équipe avaient témoigné de comportements inappropriés de la part du chanteur français?
Natacha (prénom d'emprunt), également bénévole à Paléo en 2019, a témoigné du comportement sexiste de Patrick Bruel, dans les loges.
Photo: Keystone
Ellen De Meester - Journaliste Blick
Ellen De MeesterJournaliste Blick

Les semelles de Patrick Bruel ne fouleront plus jamais la plaine de l'Asse, ni la moindre de ses scènes. Ainsi que vient de l'annoncer le Paléo festival, le chanteur de 67 ans est officiellement «banni» de l'événement nyonnais, suite à une plainte déposée par une bénévole. Les faits dénoncés, récemment cités dans l'émission «Sept à Huit», évoquent un incident survenu en 2019, lorsque l'artiste, totalement dénudé, aurait demandé un massage inapproprié à la plaignante, dans les loges. La personne concernée aurait rapidement retiré sa plainte, après la conclusion d'un accord entre les deux parties. 

Ces annonces interviennent dans un climat particulièrement tendu, alors que plusieurs femmes, dont l'animatrice Flavie Flament, accusent Patrick Bruel de viol ou d'agression sexuelle. L'intéressé, en pleine tournée, continue de nier en bloc sur ses réseaux sociaux, alors que les commentaires se font l'arène de débats passionnés: certains remettent en cause la parole des victimes, d'autres défendent le chanteur, d'autres encore regrettent l'absence de réaction ou la réponse tardive des événements culturels… A noter que le festival fribourgeois Bellarena vient également de «reporter» le concert de Patrick Bruel, initialement prévu pour le 26 juin. Paléo reste toutefois le premier festival, en Suisse romande, à réagir concrètement. 

Une remarque inappropriée, clamée «haut et fort»

Car il s'avère que la réputation de Patrick Bruel était bien connue, au sein des équipes de Paléo, depuis toutes ces années: en-dehors de l'incident évoqué, d'autres bénévoles avaient aussi été témoins de comportements jugés inadmissibles, en 2019. A noter que l'artiste n'est plus jamais réapparu à Nyon, après cette année-là. 

Natacha*, une bénévole ayant travaillé dans les loges à la même période, se souvient très clairement de cette soirée: «Comme Patrick Bruel clôturait le festival, les bénévoles ont commencé à s’activer, dès la fin du concert, dans le but de démonter toutes les loges avant 7h du matin, raconte-t-elle. Alors que nous démarrions ces travaux, Patrick Bruel est descendu de scène pour s’installer dans l’espace commun dédié aux artistes, dans lequel travaillait une flopée de bénévoles. Depuis une table haute, il s’est permis, haut et fort, une remarque très inappropriée sur le physique d’une d’entre nous. Nous étions tous choqués. La bénévole en question, qui était très jeune, ne s’est pas laissée démonter: elle lui a répondu avec beaucoup de répartie. Mais cela nous a marqués, on en a beaucoup parlé ensuite.» 

Notre interlocutrice souligne qu'elle savait «vaguement» que l'artiste était connu dans le milieu comme étant un «séducteur». Mais rien de plus: «Je n’avais absolument pas conscience d’autres rumeurs qui l’accablaient et je n’avais pas reçu de mises en garde spécifiques, précise-t-elle. Sans doute que cela jouait beaucoup en sa faveur, dans la mesure où l’image du public était juste celle d’un ‘dragueur’, et non pas celle d’un agresseur.» 

«Paléo a respecté le souhait de confidentialité de la victime»

En ce qui concerne l'affaire du massage, l'agression qui a valu le bannissement de Patrick Bruel, Natacha affirme n'avoir pas avoir été mise au courant tout de suite: «La plaignante s’est confiée aux responsables, qui ont ensuite prévenu le reste des équipes, pour les prévenir que la victime souhaitait rester anonyme, se souvient-elle. On nous a demandé de ne pas en parler, pour respecter la volonté de cette personne. Et tout le monde, à tous les niveaux, a gardé le silence.» 

Sur les réseaux sociaux, de nombreux internautes se demandent pourquoi le festival a attendu sept ans avant de réagir. «Je trouve cette personne incroyablement courageuse d'avoir osé partager son histoire, pointe Natacha. Beaucoup de gens se sont étonnés qu’on n’en ait pas parlé avant. Personne n’a compris qu’on voulait protéger la personne. Il s’agit d’une décision qui appartient à la victime, car révéler un incident de ce genre peut avoir un impact très important sur sa vie. Je suis effarée de constater qu’on peut encore remettre en cause la parole des victimes, alors qu’autant de témoignages apparaissent.» 

Contacté, le festival confirme avoir voulu respecter le souhait de confidentialité exprimé par la victime: «Il était essentiel pour nous de l’accompagner dans ce processus et de veiller, à chaque étape, au respect de ses choix, déclare un porte-parole. Cela étant dit, il ne s’agissait pas d’un secret au sein de l’organisation. Nos équipes sont soudées et nous avons toujours privilégié la transparence en interne. L’information a été partagée tout en ayant le souci constant de garantir le respect de sa volonté de confidentialité.» 

Vers une sensibilisation générale?

Si Natacha a l'impression que les autres festivals n'étaient pas au courant de la gravité des actes, Paléo affirme n'avoir «jamais dissimulé cette information aux personnes susceptibles de nous interroger». On peut donc se demander, encore une fois, pourquoi Patrick Bruel s'est invité sur les affiches de plusieurs festivals suisses, cet été, dont le Bellarena et le Pully festival, qui a choisi de maintenir le concert.

Pour Natacha, il est également important que les personnes susceptibles d'entrer en contact avec les artistes soient protégées et briefées, si nécessaire: «Les bénévoles qui oeuvrent dans les festivals ne travaillent pas forcément dans le milieu culturel le reste de l’année, rappelle-t-elle. On se retrouve propulsés dans cet univers, sans aucun recul et sans les réflexes d’une personne qui évolue toute l’année dans ce type de métier. Je trouve donc très important que les festivals prennent cela en compte, surtout lorsqu’ils engagent des bénévoles jeunes.» 

Et qu'en est-il de Katy Perry?

A noter que le programme de Paléo comprend une autre célébrité accusée d'agression sexuelle, par le passé: il s'agit de Katy Perry, qui fait l'objet d'une plainte déposée par l'actrice Ruby Rose. «Les deux situations sont très différente, estime le porte-parole du festival. Dans le cas de Patrick Bruel, les faits se sont déroulés dans notre festival et impliquent l’une de nos collaboratrices. Nous disposons d’éléments qui nous permettent d’adopter une position ferme. S’agissant de Katy Perry, la présomption d'innocence prévaut et en l'absence de jugement, nous ne disposons d'aucune information qui nous permette de nous positionner.» 

Et Natacha de conclure: «J’espère que cette situation délicate permettra aumoins de sensibiliser tous les organisateurs de festivals à ce phénomène, en leur montrant que le public est désormais plus sensible aux valeurs de l’homme qui se cache derrière l’artiste.» 

*Nom connu de la rédaction

Articles les plus lus