Mondial à haut risque d'addiction
Paris sportifs: la Loterie romande et un addictologue se renvoient la balle

Après le témoignage d'un accro aux paris sportifs, la Loterie romande et un addictologue s'expriment. Entre critiques et messages de prévention, à quelques heures du Mondial, ils listent les risques d'addiction.
1/2
Avec la Coupe du monde, les paris sportifs constituent un risque de déboucher sur une addiction.
Photo: Shutterstock
Blick_Leo_Michoud.png
Léo MichoudJournaliste Blick

Pour la Coupe du monde masculine de football vous avez peut-être fait vos pronostics, entre amis ou en famille. Mais êtes-vous allé jusqu’à parier de l’argent? Comme à chaque compétition internationale majeure, les publicités pour les paris sportifs en ligne fleurissent dans la rue ou sur les écrans.

De quoi alarmer les milieux de la prévention aux addictions aux jeux d’argents, mais aussi les joueurs addicts ayant «repris le contrôle», comme Loïc*. Le trentenaire venu témoigner de son expérience pour Blick s’inquiète tout particulièrement pour les jeunes et charge les opérateurs comme la Loterie romande (LORO), qu’il juge en partie responsable de son addiction, notamment par son système «Jouez sport», dédié aux paris sportifs.

Des évènements qui «augmentent le risque d'addiction»

L’arrivée de la Coupe du monde inquiète aussi le Dr. Olivier Simon, addictologue et médecin responsable du Centre du jeu excessif au CHUV, spécialisé dans la prise en charge de patients touchés par l’addiction aux jeux de hasard et d’argent. «Le facteur d’exposition est déterminant pour le risque de jeu excessif. Les grands évènements sportifs, comme la Coupe du monde, augmentent l’engagement dans le jeu et donc le risque d'addiction.»

La raison? «Ces événements amènent beaucoup de publicité, d’effet de groupe et poussent les personnes parfois très jeunes à commencer à jouer ou à augmenter leur fréquence de jeu», insiste le médecin. Du côté de la Loterie romande, le directeur général Jean-Luc Moner-Banet «réaffirme la mission» de la société d’utilité publique dans le contexte de la Coupe du monde: «orienter les joueuses et joueurs vers une offre légale, sécurisée et responsable, contrairement aux opérateurs illégaux qui ne respectent pas les règles de protection des joueurs.»

En Suisse aussi, le risque existe

Le Dr. Simon estime que cet argument, selon lequel «l’Etat leur demande d’occuper le marché pour éviter que les personnes aillent jouer à l’étranger, voire sur des offres illégales», peut devenir un argument fallacieux pour «continuer à offrir des jeux suffisamment addictifs». Il rappelle que «les jeux d’argent sont mis sur le marché avec pour but de dégager un revenu à l'Etat qui encadre ce marché» avant tout. «La Suisse, comme tous les pays, cultive un grand écart entre les services économiques qui tirent des recettes des jeux d’argent, et les services de santé ou du social qui réparent les dégâts», assène l’addictologue.

Les paris sportifs, ou l'illusion de contrôle

Le pari sportif est un jeu d'argent à caractère addictif comme les autres, mais qui s'en distingue aussi par certains aspects. «Dans les paris sportifs, l’illusion de contrôle est renforcée car la conception du jeu, à travers les cotes, suggère que notre connaissance du sport peut améliorer notre pari, explique l'addictologue Olivier Simon. Mais les statistiques montrent que ce phénomène est marginal et qu'il s'agit en réalité de pseudo-adresse.»

Et c'est un problème: «Il est démontré que les jeux d'argent qui incorporent une dimension de pseudo-adresse sont plus addictifs. Le marketing et la publicité des opérateurs jouent souvent de l'ambiguïté à ce sujet.» D'autres éléments peuvent influencer le joueur. «Le fait que ce soit pratiqué en groupe peut avoir un effet d'amplification du côté plaisir. C'est seulement en partie vrai, car on peut aussi parier tout seul. Et le groupe peut également avoir un effet modérateur», nuance le Dr. Simon.

Pour lui, «ce qui tire en avant le comportement addictif, c'est le plaisir associé à l'espoir de gain». Mais la défaite ne décourage pas les joueurs compulsifs. «Le fait de perdre pousse essentiellement à poursuivre le comportement, dans l'espoir de gagner. Alors même que la statistique de gain est structurellement négative», détaille Olivier Simon.

Le pari sportif est un jeu d'argent à caractère addictif comme les autres, mais qui s'en distingue aussi par certains aspects. «Dans les paris sportifs, l’illusion de contrôle est renforcée car la conception du jeu, à travers les cotes, suggère que notre connaissance du sport peut améliorer notre pari, explique l'addictologue Olivier Simon. Mais les statistiques montrent que ce phénomène est marginal et qu'il s'agit en réalité de pseudo-adresse.»

Et c'est un problème: «Il est démontré que les jeux d'argent qui incorporent une dimension de pseudo-adresse sont plus addictifs. Le marketing et la publicité des opérateurs jouent souvent de l'ambiguïté à ce sujet.» D'autres éléments peuvent influencer le joueur. «Le fait que ce soit pratiqué en groupe peut avoir un effet d'amplification du côté plaisir. C'est seulement en partie vrai, car on peut aussi parier tout seul. Et le groupe peut également avoir un effet modérateur», nuance le Dr. Simon.

Pour lui, «ce qui tire en avant le comportement addictif, c'est le plaisir associé à l'espoir de gain». Mais la défaite ne décourage pas les joueurs compulsifs. «Le fait de perdre pousse essentiellement à poursuivre le comportement, dans l'espoir de gagner. Alors même que la statistique de gain est structurellement négative», détaille Olivier Simon.

Reste que la LORO estime que «la nécessité de proposer une offre de jeux moderne et adéquate s’impose d’autant plus dans un contexte marqué par l’explosion de nouveaux acteurs illégaux et dangereux». Le directeur général cite notamment Polymarket ou Kalshi, qui proposent des paris sportifs et en dehors du sport, par exemple sur des événements politiques. «Face à cette concurrence innovante et illégale, la Loterie Romande doit rester pertinente et compétitive», clame Jean-Luc Moner-Banet.

Mesures renforcées pour les mineurs

Pendant la Coupe du monde, la Loterie romande renforce ses dispositifs de prévention habituels par des «rappels auprès des commerçants partenaires», à l’aide de «messages de sensibilisation». Ceux-ci seront «diffusés quotidiennement sur les terminaux de vente». Ils sont associés à «du matériel de sensibilisation spécifique visible dans tous les points de vente ainsi que des actions de formation et de sensibilisation auprès des commerçants, pour appliquer l’interdiction de jeu des mineurs». Le personnel en points de vente a «l’obligation de contrôler l’âge de toute personne paraissant avoir moins de 25 ans» et «aucune publicité ne cible les mineurs ni ne présente le jeu comme un moyen d’enrichissement».

La LORO assure faire de ces mesures spécifiques aux mineurs «une priorité absolue». Une récente enquête de la RTS, en 2024, avait montré des failles dans les mesures prises par la Loterie romande. Un adolescent de 16 ans avait pu parier six fois sur dix tentatives dans des kiosques genevois. Olivier Simon estime que face aux restrictions de jeu en ligne, les opérateurs avaient développé des solutions hors-ligne qui permettaient à des personnes exclues des jeux de rejouer..

«Une application sur votre smartphone vous permet de parier en temps réel en générant des QR codes qui sont validés en point de vente physique. La régulation est ainsi moindre et le contrôle de l'âge beaucoup moins strict que lorsqu’il faut ouvrir un compte personnel de joueur pour jouer en ligne», détaille l'addictologue. C’est ce qui avait permis à Loïc de réaliser le plus gros pari de sa vie d’accro: une somme de 50’000 francs sur un même match, en multipliant les petites sommes par QR code. 

Selon Olivier Simon, «l’ingénierie de l’offre génère ainsi un jeu tout aussi dangereux que les offres exploitées sur internet, mais sans les mesures de prévention.» Le responsable du Centre du jeu excessif assure que «les milieux de la prévention sont très préoccupés par ces offres. Pour les paris sportifs, c’est notre principal souci à l’heure actuelle.»

Comment protéger les joueurs?

Car en Suisse, la loi sur les jeux d’argent oblige la Loterie romande à protéger les joueurs de l’addiction, notamment en détectant et en privant de moyens de jouer celles et ceux qui jouent en dessus de leurs moyens. Mais comment? «Il est important de considérer l’ensemble du comportement de jeu, détaille Jean-Luc Moner-Banet. La fréquence des paris, l’évolution de la pratique de jeu, l’augmentation des dépenses, le temps consacré au jeu ou encore les changements dans la pratique sont autant d’indicateurs susceptibles de révéler une situation à risque.»

La Loterie romande assume qu'«aucun système n’est infaillible», quand bien même elle fait des efforts. «La principale limite concerne les activités de jeu qui échappent à notre visibilité, notamment lorsqu’une personne joue sur des sites illégaux, affirme le directeur général. C’est précisément l’une des raisons pour lesquelles il est important d’orienter les joueurs vers le marché légal, où des mécanismes de protection des joueurs sont mis en œuvre.»

La publicité, trop peu réglementée?

Pour Olivier Simon, la Suisse n’est pas exempte de tous reproches dans la lutte contre l’addiction, en particulier pour ce qui est du marketing. «L’obligation de détecter celles et ceux qui jouent au-delà de leurs moyens n’existe pas en France. Par contre, la publicité est beaucoup moins réglementée en Suisse. En particulier, le message sanitaire de mise en garde n’est pas obligatoire sur chaque pub.»

Pour la LORO, la communication autour de «Jouez sport» est «cohérente» avec sa mission de prévention. «Cela permet de détourner les joueurs des plateformes illégales et de les ramener vers une offre encadrée et sécurisée», insiste le directeur général. Les milieux de la prévention souhaiteraient encore réglementer la publicité. Ceci afin d’éviter que les opérateurs ne puissent cibler les jeunes en jouant sur l’ambiguïté, mais aussi de rendre obligatoire la présence de messages sanitaires choisis par les départements cantonaux de la Santé.

Interrogée sur les joueurs qui la jugent en partie responsable de leur addiction, la Loterie romande assure prendre ces témoignages très au sérieux. «Le jeu excessif a des conséquences importantes pour les personnes concernées et leurs proches, rappelle Jean-Luc Moner-Banet. C’est pourquoi la prévention, la détection des comportements à risque et les mesures de protection des joueurs sont essentielles pour la Loterie Romande. Notre responsabilité est de proposer une offre de jeu légale et responsable, et d’intervenir lorsque des risques sont identifiés.» 

La Loterie romande renvoie à sa ligne d'aide gratuite «sos-jeu», joignable au 0800 040 080.

Articles les plus lus