En bref
- La Coupe du Monde suscite des inquiétudes sur l'addiction aux paris sportifs, alerte un ancien joueur compuslif vaudois
- Le trentenaire a détourné 850'000 de son ancien employeur pour les mettre en jeu, ce qui l’a conduit en prison, puis en traitement
- Il remet en question la prévention réalisée par les opérateurs de paris sportifs, parmi lesquels la Loterie romande
Le début de la plus suivie des compétitions sportives – la Coupe du Monde masculine de football, n’en déplaise aux fans de tchoukball – inquiète Loïc*, ancien joueur excessif pris d’une addiction aux paris sportifs. Pas tant pour lui-même, le Vaudois de 33 ans estime avoir «repris le contrôle». Il se soucie plutôt des jeunes, mineurs et jeunes adultes, et toutes celles et ceux qui pourraient être tentés de jouer pour la première fois.
«Pour moi, c’est la maladie des années 2020. Mais là, avec la Coupe du Monde, je sais que cela va à nouveau exploser. Et je peux garantir que la Loterie romande est en train de sourire.» Depuis deux ans, Loïc n’a «plus du tout touché» aux paris. Il faut dire que cette passion devenue dévorante a mené celui qui préfère rester anonyme dans une prison vaudoise.
Il a suffi d’une première petite somme
«J’en suis arrivé à piquer de l’argent dans la caisse de mon ancien employeur, pour un montant de 850’000 francs qui est intégralement parti dans les paris sportifs», raconte le trentenaire. Mais revenons un peu en arrière. C’est à 16 ans que Loïc a fait son premier pari sportif, sous l’impulsion d’un ami: «Je ne savais même pas qu’on pouvait miser sur des matchs. Il m’a montré un site de paris, je me suis inscrit et j’ai fait mon premier dépôt le jour même, pour 25 francs.»
Au départ, il s’agit d’un jeu, d’une simple activité sociale pour le fan de sport. «Depuis tout jeune, je voulais travailler et avoir mon salaire. J’étais très économe, je ne dépensais que ce dont j’avais besoin et j’épargnais le reste. Je savais que je pouvais me permettre de perdre cet argent, mais ce côté ludique s’est perdu par la suite.»
Le jeu devient un «besoin» et ses économies y passent. Son pari moyen grimpe de 50 francs à 100, puis de 200 à 500 francs. «Je pariais tous les jours. La plus grosse mise que j’ai faite sur un match, c’est 50’000 francs. Et au total, je suis incapable de dire combien j’ai gagné et combien j’ai perdu dans tout ça.» Alors que la mise maximum est de 500 francs dans un kiosque, il dit avoir pu scanner 100 fois le code QR sans que rien ne se passe. «Le lendemain, j’ai pu retirer les 93’000 francs que j’ai gagnés sans qu’on ne me pose de questions.»
Quand les paris vont trop loin
Sur les quinze années qui ont suivi, Loïc assume avoir misé «sur tout et n’importe quoi»: foot et basket, bien sûr, mais aussi sur des sports moins connus en Suisse. Et pas besoin de VPN pour miser à l’étranger. «J’ai pu parier une fois sur des élections politiques. Et au niveau sportif, je me suis retrouvé un jour à miser 500 francs sur un match de cricket au Bangladesh. Je ne connaissais rien ni au pays, ni au sport mais j’ai appris les règles… et qu’un match peut durer plusieurs jours.»
Il explique avoir trouvé l’expérience d’abord grisante, lui qui avait «l’impression de pouvoir prédire ce qui allait se passer» dans les matchs sur lesquels il jouait. «Cela faisait du bien à mon estime de moi, surtout que je vivais du mobbing au travail, précise-t-il. Quand je prenais une remarque de mon employeur, le réflexe était de faire un pari. Je me mettais dans ma bulle. Je faisais abstraction de tout le reste. Mais je ne ressentais rien.»
Rapidement, son addiction a eu des conséquences sur sa famille. «Ceux qui en souffrent le plus ce sont les proches, qui voient très bien ce qu’il se passe. Ils peuvent appeler le CHUV, qui va proposer un accompagnement. Mais le joueur, tant qu’il n’a pas décidé qu’il voulait se reprendre en main et vraiment arrêter, tu ne peux rien faire. Un drogué ou un alcoolique, ça se voit sur le corps. Mais quelqu’un qui joue, il va juste être ruiné.»
Par la case prison avant le traitement
Un jour, il n’a «plus rien» mais il veut tout de même jouer. «Je recevais le salaire le lendemain. Je voulais tout de même jouer ce jour-là, alors j’ai pris l’argent dans la caisse en me disant que je le remettrai le lendemain. J’ai gagné mon pari et c’est ce que j’ai fait, ni vu ni connu.» Il le refait plusieurs fois et commence à «creuser le trou» jusqu’aux 850’000 francs. «J’ai senti que ça commençait à se savoir, alors j’ai quitté mon emploi et je suis parti me rendre à la police.» Condamné, il écope d’une peine de 24 mois de prison avec sursis.
«J’ai fait deux mois de prison préventive. Quand je suis sorti, j’ai tout de suite fait appel au Centre du jeu excessif. Il y avait des mois d’attente. Au vu du gros montant que j’avais détourné, j’ai pu être vu en urgence.» C’était en 2019 et la détention a fait l’effet d’une «cure». Depuis deux ans, après quelques rechutes, il n’y a plus retouché. «Je ne te dirai jamais que je suis totalement sevré. Je sais que c’est là, mais je sais que c’est contrôlé. Je peux aller voir un match, je peux le regarder à la télé et passer un bon moment.»
Aujourd’hui, il n’est plus suivi psychologiquement et estime que la Coupe du Monde n’est pas un facteur de risque pour lui. Mais voir les publicités pour les paris sportifs, dans la rue et sur internet, ne le réjouit pas. «Quand j’étais jeune, j’allais boire des verres avec mes potes. Aujourd’hui, les paris sont devenus un nouveau loisir, mais c’est aussi vu comme un moyen de réussir, d’avoir de l’argent facile rapidement. Ce n’est pas le cas.»
La Loterie romande en prend pour son grade
Loïc partage son expérience à qui veut bien l’écouter. Lors de sessions de groupe qui l’ont aidé à s’en sortir, notamment. «J’y vais toujours, plus pour me rappeler d’où je viens et pour amener ce soutien à ceux qui commencent leur chemin».
Il insiste sur le fait que ce qu’il a vécu est une maladie et que la société comme les autorités politiques doivent la considérer comme telle. Notamment la Loterie romande (LORO), qu’il prend à partie sans ménagement quand bien même elle reverse l’ensemble de ses bénéfices «au service du bien commun».
«J’ai vu un truc aberrant, s’étonne Loïc. La Loterie romande commence à faire comme les sites de paris étrangers: de la pub pour des offres de bienvenue.» En effet, plusieurs «offres promotionnelles», notamment chez Jouez Sports, la branche paris sportifs de la LORO, offrent 10, voire 50 francs aux joueurs à l’inscription.
«Oui, je suis en partie responsable, assume le trentenaire vaudois en faisant référence à ses expériences avec la Loterie romande. Mais je ne suis pas d’accord que tu dises que je suis totalement responsable, parce que tu n’as rien fait pour m’arrêter.» Loïc considère que «les opérateurs font de la prévention parce qu’ils doivent en faire» et que «les joueurs addicts rapportent gros aux opérateurs, et ce en connaissance de cause».
*Prénom d’emprunt