«Management toxique» au théâtre de la Comédie
Le Conseil municipal genevois balaie la demande de réintégration de l'ex-directrice, Séverine Chavrier

Le parlement communal a adopté une motion mercredi, sans retenir la demande de réintégration de l’ex-directrice accusée de management toxique.
L'affaire Chavrier suscite une vive émotion à Genève.
Photo: KEYSTONE

Le Conseil municipal de la Ville de Genève a adopté mercredi soir, après trois heures de débats (et deux heures et demie la veille), une motion visant à sortir le théâtre de la Comédie de la crise. Parmi les pierres d'achoppement ayant freiné les élus figurait cette demande de la commission des arts et de la culture (CARTS). Elle voulait purement et simplement que la réintegration de la directrice du théâtre figure comme ammendement au texte originel du Mouvement citoyen genevois (MCG).

Suite aux révélations de la «Tribune de Genève», en octobre dernier, sur le management «toxique» de Séverine Chavrier, le MCG avait déposé une motion visant à faire toute la lumière sur la situation. La CARTS, qui a auditionné vingt personnes, a rendu le 7 mai un rapport avec de nouvelles demandes qui ne sont toutefois pas contraignantes pour l'Exécutif municipal.

Elle souhaitait notamment que le Conseil administratif (Exécutif) réintègre Séverine Chavrier «en plein droit» ou, à tout le moins, lui apport son soutien. Puis, au cours des débats démarrés le 19 mai, la Commission a voulu ajouter cette fameuse demande de réintégration au texte de la motion.Pour rappel, Séverine Chavrier avait été déchargée de ses fonctions opérationnelles en novembre par la Fondation d'art dramatique (FAD), qui chapeaute la Comédie de Genève et le Théâtre Le Poche. La FAD avait ensuite décidé de ne pas reconduire son mandat qui se termine en juin 2027, puis annoncé, le 8 mai, mettre un terme aux rapports de travail sur la base des conclusions d'un audit externe.

Chasse aux sorcières

Lors des débats entamés mardi soir, quasiment tous les groupes du délibératif ont déposé des amendements modifiant la motion du MCG. «Notre texte a été dénaturé», a regretté le MCG Amar Madani, insistant sur la nécessité de protéger le personnel, d'avoir une gouvernance saine et d'assurer la pérennité de la Comédie. Au final, les débats se sont presque uniquement concentés sur l'ex directrice,«qui n'est que la partie visible de l'iceberg»,a déploré l'élu.

Autrice du rapport de la CARTS, la PLR Michèle Roullet a dénoncé «une chasse aux sorcières» et «la destruction, en six mois, de la plus grande scène romande». En cause: les soubresauts de la FAD, le silence de l'Exécutif, autorité de surveillance de la fondation, ainsi que le rôle de «pompier pyromane» de la secrétaire générale du Syndicat suisse romand du spectacle, selon la conseillère municipale.

Reprise en main

«Le PLR ne prend pas la défense de Mme Chavrier, mais il y a des façons de faire qui respectent le droit, dont celui d'être entendu, les institutions et la personne», a déclaré Sébastien Aeschbach. Or la directrice n'a pas pu prendre connaissance de l'audit RH externe demandé par la FAD, a-t-il déploré. Plusieurs procédures judiciaires sont en cours. La fondation vient de proposer une médiation de sortie à Séverine Chavrier.

Pour l'UDC Alexandre Chevalier, la question de fond porte aussi sur la gestion des institutions culturelles de la Ville de Genève et le risque de contamination de cette crise. Il a appelé à «une reprise en main d'une institution qui déraille», à savoir la FAD, par la Ville de Genève. Le Conseil municipal lui attribue 15 millions de francs de budget, dont 12 millions pour la Comédie, a-t-il rappelé.

Apaiser la situation

A gauche, on a également déploré «une succession de décisions prises dans l'urgence avec des dégâts considérables», comme l'a relevé l'écologiste Laurence Corpataux. L'élue estime cependant qu'il faut attendre d'en savoir plus avec le rapport RH externe et l'audit de gestion de la Cour des comptes demandé par l'exécutif de la Ville de Genève, le Conseil administratif, dont les conclusions sont annoncées pour le mois d'août. Pour rappel, la diffusion de l’audit RH externe a été bloquée par l’avocat de Séverine Chavrier, Me Romain Jordan

.Le PS et le groupe Ensemble à gauche et Union populaire (EAGUP) se sont montrés préoccupés par la santé du personnel du théâtre de la Comédie. Parmi les ingrédients de cette crise, Brigitte Studer, d'EAGUP, a cité «le passage difficile d'un petit théâtre à une grande institution.» Pour la socialiste Paule Mangeat, le rôle du politique est d'agir sur la mission de la Comédie, notamment la programmation d'artistes locaux qui a été largement négligée par Mme Chavrier.

«Vous ne disposez pas de tous les éléments», a relevé la conseillère administrative Joëlle Bertossa, chargée de la Culture, faisant référence au rapport RH externe qu'elle a pu lire. Saluant le fait que la FAD, qui compte des représentants de chaque parti, a pris ses responsabilités, elle ne prévoit pas de lancer un appel d'offres pour la direction avant un an, le temps d'apaiser la situation.

La fin de la collaboration

Dans une intervention très ferme, Joëlle Bertossa a surtout fermé la porte à tout retour de Séverine Chavrier. «On est aujourd’hui à la fin de la collaboration», a-t-elle lancé, estimant que «la situation actuelle ne permet pas sa réintégration». Selon la magistrate socialiste, les décisions de la FAD ne reposent pas sur des impressions, mais «sur des faits, sur des réalités quotidiennes de travail».

La conseillère administrative a aussi renvoyé les élus à leurs pairs au sein de la fondation. «Quand, en novembre 2025, vos représentants à la FAD décident d’écarter la directrice générale, pensez-vous vraiment que c’est une saute d’humeur?», a-t-elle demandé. Elle a rappelé que l’audit RH s’appuyait, selon elle, sur quelque 200 témoignages, contre 20 auditions pour le rapport de la commission.

Joëlle Bertossa a enfin rejeté les accusations de cabale politique. «Ce n’est ni une cabale, ni une chasse aux sorcières, ni une persécution politique, c’est une question de protection du travail et de gouvernance», a-t-elle martelé. Avant de conclure par une formule appelée à marquer le débat: «La liberté de création ne prime pas sur le droit des travailleurs et travailleuses. Il n’y a pas de démocratie culturelle sans démocratie du travail.»

Articles les plus lus