Au Conseil municipal de la Ville de Genève, la recommandation de réintégrer Séverine Chavrier dans ses fonctions de directrice à la Comédie de Genève, voulue par le PLR et l'UDC, a été jugée hors compétences par les autres partis à l'issue de la séance plénière du mardi soir.
Mais ce qui retient l'attention, c'est la longueur des débats au sujet de la gouvernance de la Comédie et de l'avenir de sa directrice contestée. Après des délibérations de 2h30 le 19 mai, une nouvelle séance a été nécessaire le 20 mai pour voter la motion très disputée (et très amendée) du parti de droite populiste MCG, destinée au Conseil administratif.
Au départ, une motion MCG
L'impression d'un gouffre en temps, en argent et en énergie, d'une crise institutionnelle qui s'est reportée sur le contribuable, se dégageait des heures accaparées par le dossier Chavrier aux dépens d'autres affaires politiques courantes, comme l'ont relevé plusieurs membres du Conseil municipal. D'un simple problème managérial et de ressources humaines interne à la Comédie, l'affaire Chavrier a débordé sur le politique au point d'accaparer un temps jamais vu auparavant dans l'arène du parlement de la Ville.
«C'est en effet un nombre d'heures record que nous avons passé sur le dossier de la Comédie, note Yves Herren, membre du Conseil municipal (Le Centre/Vert'Libéraux): d'énormes ressources publiques ont été mobilisées. Et certes, nous ne sommes pas des DRH (ndlr: directeurs de ressources humaines). Toutefois, c’est nous qui votons les crédits. Nous devons quand même pouvoir avoir une vision sur cette affaire et faire des propositions.» Yves Herren estime par ailleurs que le politique réagit à la pression médiatique. «Quand les médias agitent le chiffon rouge et feuilletonnent l'affaire, avec des infos parfois à moitié vraies, cela nous met la pression, comme Ville, de devoir aller vite et de faire le job». Dès lors, poursuit le conseiller municipal, «on ne peut pas agiter ce chiffon rouge et ensuite se plaindre que ça coûte cher aux Genevois.»
Intrusion politique contestée
Au départ un problème managérial et RH, l'affaire Séverine Chavrier est devenue politique à partir du moment où une motion a été déposée le 25 octobre 2025 au Conseil municipal par le MCG Amar Madani. A l'origine, ce dernier se souciait de la protection du personnel de la Comédie et visait une meilleure gouvernance de la Fondation d'art dramatique (FAD) et à la Comédie. Dès lors, le législatif de la Ville n'a eu d'autre choix que d'amener le problème dans l'arène politique.
A partir de là, le PLR et l'UDC ont défendu la réintégration de Séverine Chavrier dans ses fonctions, une démarche qui va trop loin pour le PS, les Vert.e.s et le Centre/Vert'Libéraux.
Particulièrement remontée contre cette intrusion politique, la conseillère municipale socialiste Paule Mangeat a pris la parole mardi soir pour souligner qu'il s'agissait avant tout de mavais traitement d'employés et de gestion RH. «La politique n’a rien à voir avec cela, nous n'avons pas à nous mêler de problématiques de santé du personnel, la directrice a l’obligation de par la loi de maintenir la santé psychique des employés, a-t-elle souligné. Ce n'est pas à nous de nous en mêler s’ils recourent aux syndicats et que les artistes dénoncent le manque de programmation d’artistes locaux, qui fait partie des missions de la directrice».
Affaire interne malgré les subventions
Dans de telles affaires, la gestion du problème relève de l'employeur, qui est ici la Fondation d'art dramatique (FAD), estime Dominique Freymond, spécialiste des questions de gouvernance et administrateur indépendant. «La Fondation nomme la directrice et c’est au président de prendre les décisions. Le conseil de fondation est indépendant et à partir de là, la politique n’a pas à s’en mêler». Mais il est habituel, selon l'expert, dans des cas de fondations subventionnées par l'Etat, que ce dernier s'estime en droit de se mêler des affaires internes. La Comédie de Genève touche 12 millions de francs de subventions annuelles de la Ville. «Mais il faut respecter la gouvernance et les statuts de la fondation, souligne le spécialiste. La gestion opérationnelle relève de la responsabilité du conseil de fondation et de la direction, et en tout cas pas du politique».
Durant la séance plénière du Conseil municipal du 19 mai, le motionnaire Amar Madani s'est dit surpris par l'ampleur politique qu'a pris le débat. «Jamais une motion n’aura suscité autant de débat et de polémiques», a-t-il relevé. Il a regretté que la motion, qui visait dans sa première version à protéger le personnel de la Comédie, ait été «malheureusement dénaturée, subissant un véritable hold-up, en se voyant recentrée presque exclusivement sur la personne de la directrice, alors que ce n’était pas l’objectif.» Au final, a estimé le conseiller municipal, «on est en train de s’immiscer et de dicter à la FAD de nommer une direction ou de mettre fin à cette direction. Or des mesures internes sont déjà en cours de réalisation.»
Une «forme de trumpisme»
Ne pas s'immiscer dans les affaires de la Comédie est aussi le point de vue privilégié par les Vert.e.s. «La politique a remplacé la culture, a regretté la conseillère municipale Laurence Corpateaux mardi soir. La FAD est l’employeur de Séverine Chavrier, et on ne peut pas dédaigner ses compétences. C'est une forme de trumpisme que les Verts refusent. Le Conseil municipal n’a pas la compétence d’une commission de gestion.» Les Vert.e.s ont refusé, pour ces motifs, la demande de réintégrer la directrice dans ses fonctions. «On ne peut s'octroyer des compétences qui ne sont pas les nôtres», a jugé l'élue écologiste.
Les questions managériales peuvent cependant être particulièrement épineuses dans le milieu du théâtre, relève Lionel Chiuch, dramaturge et ancien adjoint de direction au Théâtre du Grütli. «Le milieu du théâtre n’a pas encore totalement fait son entrée dans l'ère du politiquement correct, observe-t-il. Il y a de fortes personnalités dans ce milieu. Au contraire d’autres arts, le théâtre réclame un travail en équipe sur des durées souvent courtes, et donc il y a des tensions. Souvent, des artistes d'envergure n'ont pas forcément les tempéraments adaptés pour gérer des équipes. Or il faut la compétence du souci de l’autre, de la psychologie de l’autre.»
Entre ambition et égards
Si l'affaire Chavrier a dépassé à ce point le cadre purement RH, estime Lionel Chiuch, c'est en raison des attentes du politique envers les productions théâtrales: «Peu importe où l'on est implanté, partout, c’est le rayonnement qui compte plus que le cadre. Et le rayonnement, c’est quelque chose de très politique. On constate d'ailleurs que le débat autour de Chavrier n'est pas concentré à Genève, il s'étend bien au-delà, et que l'image de Genève est forcément affectée. C’est donc une affaire politique en raison de cette volonté de rayonnement. C'est aussi pour ces mêmes raisons qu'on oublie d'engager des artistes locaux dans les grandes productions lorsqu'on travaille avec d’autres pays.»
Ce tiraillement entre ambition mondiale et considération pour l'humain avait déjà été mis en exergue par l'«affaire Lupa» à la Comédie de Genève en 2023, quand un conflit avait éclaté pendant les répétitions entre le metteur en scène polonais Krystian Lupa et une partie des équipes du théâtre. «Il est donc curieux d'avoir embauché dès 2024 une metteuse en scène qui avait la réputation d’être une directrice artistique très exigeante , au style de management intense, alors que l'expérience Lupa venait de sensibiliser l'institution aux questions de climat de travail», s'étonne Lionel Chiuch. Un tâche qui, là aussi, dépend au final d'une bonne gestion interne des ressources humaines.