Le commentaire de Lucie Fehlbaum
La mauvaise foi étouffe Genève après la nasse «de la honte»

Après la manifestation No-G7 du 14 juin, la nasse ayant retenu 300 personnes, les contrôles répétés et le passage à tabac d'un manifestant exigent du courage et des explications publiques de l’Etat, appuie Lucie Fehlbaum, cheffe de l’Actualité de Blick.
L'Etat de Genève salue une opération exemplaire dans une communication qui ne laisse pas de place à la critique, dénonce Lucie Fehlbaum.
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Lucie FehlbaumCheffe de la rédaction Actualité de Blick Romandie

«Exceptionnel», «quasi parfait», «exemplaire»! C’est bientôt la fin de l’année, les promotions sont annulées, mais il est toujours temps de gratifier les bons élèves d’un mot encourageant avant les grandes vacances. Les bons élèves ou le dispositif sécuritaire genevois, d’ailleurs, puisque ces qualificatifs enjoués ne viennent pas du bulletin d’un enfant de 5P, mais du bilan dressé par les autorités après le G7.

Un bilan que la presse n’a pas eu l’honneur d’entendre lors du traditionnel point presse hebdomadaire du Conseil d’Etat, puisque celui-ci n’a pas eu lieu. A la place, une notice publiée en ligne sur le site de l’Etat de Genève. Là encore, une opération de communication «quasi parfaite».

La médaille et son revers

Soyons honnêtes: vu l’ampleur du dispositif, il faut reconnaître que tout n’a pas déraillé. Près de 2400 collaboratrices et collaborateurs, dont plus de 1500 agentes et agents de la police cantonale genevoise, ont été mobilisés non-stop du 10 au 18 juin. La collaboration avec les autres cantons, l’Armée suisse, Fedpol, le Service de renseignement de la Confédération ou encore le Département fédéral des affaires étrangères a été impeccable. Couteaux, haches, brise-vitres, matraques télescopiques, bonbonnes de gaz, boules de pétanque et engins pyrotechniques ont été saisis à Genève. Bien sûr, il y avait des risques, il fallait les anticiper. Oui, des policiers ont travaillé dans des conditions difficiles et personne ne leur demande de réciter du Prévert en regardant des voitures brûler.

Mais pour rester dans le thème scolaire, le champ lexical choisi par le gouvernement laisse songeur. Qu’on aime ou qu’on déteste la liberté de manifester, difficile d’être aussi allègre à l’évocation d’une nasse qui a coincé quelque 300 personnes sur un bout de trottoir pendant des heures, jusqu’au milieu de la nuit, voire jusqu’au petit matin pour certains. Pendant que des personnes demandaient sur quelle base légale elles étaient privées de liberté, à l'image de la députée vaudoise Mathilde Marendaz, la machine «nasse» semblait tourner sans pilote clairement identifiable.

Contrôlés, puis embarqués

La justification officielle reposait notamment sur la nécessité de contrôler les identités. Très bien. Mais pourquoi envoyer au poste des personnes dont l’identité avait déjà été contrôlée sur place? Pourquoi mobiliser encore des agents, des véhicules, des heures de travail et de l’argent public pour refaire ailleurs ce qui venait déjà d’être fait? Selon plusieurs récits, même au poste, des policiers ne comprenaient pas toujours pourquoi on leur amenait des gens déjà identifiés. Quand l’absurdité administrative devient visible jusque dans les couloirs de la police, il y a peut-être un problème plus profond qu’un simple coup de gueule de militants.

Le résultat, on le sait, est maigre. Trois arrestations provisoires, pour des soupçons de tirs pyrotechniques ou de dégradation d’un véhicule de police. Personne ne dit que ces faits sont anodins. Mais il faudra expliquer en quoi ils justifiaient ce dispositif dont personne ne veut vraiment assumer la responsabilité.

Un homme violemment frappé par la police

Il faudra aussi expliquer l’autre image de cette nuit: un homme frappé par des policiers en civil dans une rue des Pâquis. La scène, filmée, fait peur pour ce jeune homme mais aussi pour notre Démocratie.

Tout le monde questionne ce passage à tabac totalement anachronique dans la ville des Droits de l'Homme, en 2026. Pour l’heure, la seule certitude tient en une phrase: les hommes qui ont fondu sur ce manifestant, alors qu’il marchait seul dans la rue, étaient bien des agents de police «genevois et confédérés». Pour le reste, il faudra repasser.

Le silence nourrit les extrêmes

Depuis la nasse, les responsabilités jouent à saute-mouton. Tout le monde est présent quand il faut distribuer les bons points. Beaucoup moins quand il faut assumer le malaise. Ces questions dépassent pourtant largement le clivage gauche-droite.

Sans surprise, le PLR genevois a déploré les violences des manifestants et salué le travail de la police, au lendemain du 14 juin. Sans surprise non plus, les socialistes demandent des comptes à leur propre ministre de la Sécurité et s'en désolidarisent. Mais si les autorités refusent d’ouvrir elles-mêmes un débat sérieux, elles abandonnent le terrain aux caricatures. D’un côté, ceux qui finissent par haïr la police en bloc. De l’autre, un ancien syndic PLR d’Orbe qui appelle à tirer «à balles réelles» sur des manifestants. Voilà comment le fossé se creuse: quand les institutions se taisent, les extrêmes parlent plus fort.

La responsabilité, tout simplement

L’Etat de Genève n’a pas besoin de condamner toute sa police pour se poser ces questions. Il n’a pas besoin de coller des gommettes dorées sur les casques des agents. Il n’a même pas besoin de choisir entre soutien béat aux forces de l’ordre et procès permanent de l’uniforme.

Il doit simplement faire ce qu’un Etat digne fait après une opération contestée: répondre, analyser, concéder, avancer.

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