La pratique dite de la «nasse» policière, ou de l'encerclement, a fait beaucoup parler d'elle quand, lors de la grande manifestation anti-G7 de ce 14 juin, quelque 300 manifestants se sont trouvés pris en étau par les forces de l'ordre, pour une durée allant jusqu'à 9 heures. La pratique, qui a obtenu la validation judiciaire du procureur général Olivier Jornot, aurait «répondu à une nécessité précise, nous répond une source sous couvert d'anonymat: permettre des contrôles d’identité individualisés, distincts de toute sanction collective».
Intensification de la pratique
Blick a voulu savoir à quand remonte cette pratique de la nasse en Suisse romande, et de quelle doctrine elle s'inspire. «Contenir des foules en les encerclant est une pratique vieille comme le monde», assure une source expérimentée. Il ressort toutefois que cette pratique, que l'on a aussi vue dans les rues de Paris ces dernières années, est relativement nouvelle en Suisse romande. Et surtout, qu'elle gagne clairement en fréquence et en intensité depuis quelques années.
En octobre dernier par exemple, des manifestants pro-palestiniens ont été encerclés à Berne pour une durée allant jusqu'à 10 heures, mais la manifestation n'était pas autorisée dès le départ. Celle de ce 14 juin était autorisée de 15h à 22h30 au départ, mais la police a décrété sa dissolution dès 18h, «face à des actes de violence caractérisés», nous précise une source policière, avant de procéder à la nasse. Autre exemple, celui de la manifestation contre la venue d'Emmanuel Macron et d'Alain Berset à l'Université de Lausanne en novembre 2023, qui était non autorisée: la police avait là aussi tenté de contenir quelque 200 manifestants.
Formation à Saint-Astier
De quelle doctrine s'inspire cette pratique de l'encerclement qui fait son entrée par la grande porte dans les rues helvétiques? C'est un sujet clairement sensible: nos sources se sont montrées frileuses à l'idée de s'exprimer.
Dans le domaine du maintien de l'ordre, la police genevoise se forme en France, tout comme les polices des autres cantons romands et du Tessin. Depuis 2012, la référence pour Genève dans ce domaine est Saint-Astier en Dordogne, où se trouve le Centre National d'Entraînement des Forces de Gendarmerie (CNEFG). C'est là que les aspirants policiers de l'académie de police de Savatan (VD) vont perfectionner leurs compétences en maintien et rétablissement de l'ordre.
Influence en réalité nord-européenne
Par ailleurs, depuis 2021, un CAS et un DAS (formations post-grades) ont même été développés dans ce domaine, avec un module intensif à Saint-Astier pour les officiers et sous-officiers. Durant ce stage en immersion, «les participants observent, vivent et acquièrent des expériences de gestion de crise d’officiers et de sous-officiers de la Gendarmerie Mobile française, afin de pouvoir transférer ensuite ces méthodes de raisonnement tactique et de savoir-faire dans leur environnement professionnel», indique la brochure de la formation.
Toutefois, en ce qui concerne la technique de la nasse en particulier, il faut préciser que ce n'est pas la gendarmerie nationale, mais plutôt la Police nationale française, les CRS, et en particulier les unités dépendant de la Préfecture de police de Paris, qui recourent à l’encerclement lors d'opérations dans la capitale. Ont-elles inspiré Genève? La Suisse n'entretient pas de liens de formation directs avec ces dernières entités. Certes, il existe entre la France et la Suisse romande une similitude de langage opérationnel, nous disent les experts. Mais pas d’identité de doctrine. Ceci, en raison de différences structurelles: la France dispose de deux corps professionnalisés à plein temps du maintien de l’ordre, les gendarmes mobiles et les CRS, alors que la Suisse n’a pas d’équivalent.
D'après nos sources, si l'on se penche précisément sur les influences directes en matière d'encerclement, la Suisse s'inspirerait plutôt du Nord de l'Europe, participant il y a des années aux travaux d'une dizaine de pays (Suède, Finlande, Danemark, Norvège, Allemagne, Pays-Bas, Royaume-Uni, France et Belgique). «C’est dans ce contexte que se sont développées les doctrines de confinement encadré, de canalisation et de filtrage, applicables sous conditions strictes», explique un spécialiste.
Un changement d'échelle
C'est ainsi que les polices romandes ont évolué avec les doctrines européennes de maintien de l'ordre. Celles-ci se sont développées avec l'émergence et la multiplication des contre-sommets dans les grandes villes, et l'augmentation des émeutes urbaines.
A Paris, les manifestations contre la loi Travail (2016) et le mouvement des Gilets jaunes (2018-2020) ont été l'occasion d'un changement d'échelle des pratiques anti-émeute: les forces de l'ordre françaises ont recouru plus massivement à la technique de la nasse. De manière générale, les manifestations altermondialistes et les anti-sommets de Seattle, Prague, Göteborg, Gênes ou Evian ont fortement influencé les doctrines européennes de maintien de l'ordre et l'évolution des équipements.
Aucune «militarisation»
L'évolution de ces pratiques se reflète aussi visuellement, dans l'évolution des équipements anti-émeute: alors que dans les années 1970-1980, ils étaient plus rudimentaires (casque, bouclier, matraque), ils sont devenus plus lourds, comme on a pu le voir à Genève ce week-end, avec des protections articulées des bras, jambes, épaules, un plastron modulaire et un casque à visière balistique. Des équipements avant tout destinés à la protection. «Leur vocation est de permettre à un policier de tenir sa position sans recourir à des moyens coercitifs plus importants, argumente un spécialiste. C'est donc plutôt l'inverse de la militarisation».
Des accoutrements qui se sont aussi adaptés au type d'adversaire que ces forces de l'ordre affrontent. Réfutant l'idée d'une «militarisation» des pratiques policières, les défenseurs des techniques d'encerclement rétorquent qu'il s'agit d'une réponse directe à l’escalade des moyens utilisés par les groupes les plus radicaux.
Pour les experts que nous avons interrogés, la méthode de la nasse a, en réalité, clairement fonctionné ce 14 juin. Peut-être y a-t-il des améliorations à y apporter, concèdent certains, mais la méthode a clairement fait ses preuves, assurent ces derniers. «C'est une technique efficace, qui fait moins mal que les coups de matraque».
«Possibilité de s'éloigner»
La Suisse romande dispose de sa propre doctrine d'engagement, qui est disponible en ligne depuis 2019. Publiée par la Conférence latine des chefs des départements de justice et police, elle se veut la référence doctrinale qui s'applique aux tactiques utilisées le 14 juin. La technique de la nasse utilisée ce soit-là est censée répondre à des critères précis: une menace caractérisée, un groupe-cible défini, une validation judiciaire, et une procédure de sortie établie.
Le cœur de cette doctrine serait en réalité la désescalade, selon le principe des trois D: Dialoguer, Désamorcer, Défendre. L’emploi de la force y est toujours subordonné aux principes de légalité, de nécessité et de proportionnalité. «C’est l’inverse d’une posture d’intimidation systématique», insiste une source policière.
Toutefois, la pratique de la nasse crée de nouvelles situations qui interrogent quant aux théories sous-jacentes. Dans le document romand de la doctrine, il est stipulé, entre autres, que le principe de proportionnalité induit «de laisser la possibilité à toutes personnes présentes lors de l’événement de s’éloigner de la zone dangereuse». Or de nombreux témoins pris dans la nasse du 14 juin à Genève se sont plaints de n'avoir pas pu quitter les lieux lorsqu'ils ont souhaité le faire, ou d'avoir suivi les indications de la police, seulement pour se trouver pris au piège de la nasse sans possibilité de partir. «La proportionnalité s’applique en amont de la dissolution, nous répond notre source informée. Une fois la dissolution décrétée face à des violences caractérisées, le cadre juridique change».
La tactique aurait fait ses preuves
D'après nos interlocuteurs, un bilan honnête devrait être tiré par les corps de police de l'utlisation de ces pratiques après le sommet du G7. Mais toutes les personnes interrogées s'accordent sur le fait que la technique de la nasse s'est révélée globalement efficace durant la manifestation. «Cela vaudrait le coup de garder cette doctrine et de l'explorer davantage», ont conclu les personnes interrogées des milieux policiers et sécuritaires.
Parmi les éléments à améliorer, le temps d'attente peut être réduit, la collecte d'information disposant d'une grande latitude de gain d'efficacité. Pour d'autres sources, cette durée se justifie: «elle a été dictée par le volume de personnes à traiter et par la rigueur du processus».
Un interlocuteur évoque l'accès aux toilettes, dont certains manifestants ont déclaré avoir été privés lors de la nasse de ce dimanche: «C'est une évidence». Ici, c'est l'organisation qui n'avait pu être prévue à l'avance, ce 14 juin. «Difficile de planifier avec précision ce type d'actions. Et d'aller réveiller l'entreprise de sanitaires au milieu de la nuit», détaille notre interlocuteur. Un autre assure que «les autorités ont assuré la prise en charge des personnes vulnérables». Au final, le résultat le plus significatif de cette nuit, d'après nos sources, est qu'«il y a eu zéro blessé. Ce n’est pas anodin.» Et cela, ils l'attribuent clairement aux bons gestes effectués par la police.