C’est la question qui fâche tout le monde depuis dimanche soir 14 juin. Qui a décidé de coincer des centaines de personnes, manifestants et badauds, pendant des heures dans une nasse policière à Genève? Après l’arrivée du cortège No-G7 à destination de la Perle du Lac, puis la dissolution de la manifestation juste après 18h, la police a mis en place cette tactique de maintien de l’ordre, inspirée de pratiques notamment utilisées par la gendarmerie française.
Le résultat est connu: entre 250 et 300 personnes retenues durant la nuit, sans accès suffisant aux toilettes ou à de la nourriture, selon de nombreux témoignages. Et, au bout de l’opération, trois arrestations seulement, visant deux personnes soupçonnées de tirs pyrotechniques et une autre soupçonnée d’avoir endommagé un véhicule de police.
Depuis lundi, la coalition No-G7 dénonce fermement une méthode jugée disproportionnée. Amnesty International critique, elle aussi, une atteinte grave au droit de manifester. A droite, le Parti libéral-radical (PLR) et plusieurs élus saluent au contraire le travail de la police. La conseillère d’Etat socialiste Carole-Anne Kast, chargée de la sécurité, a même parlé d’une action policière «proche de la perfection», des propos qu'elle a ensuite nuancé en assurant qu'ils ne concernaient pas la dernière partie de l'opération de police. Son propre parti, le Parti socialiste, se montre pourtant très remonté et juge la nasse inacceptable. Bref: tout le monde s’écharpe.
Police, Conseil d’Etat, procureur: qui a décidé?
Mais derrière la polémique politique, une vraie question: qui a ordonné cette nasse? Est-ce la responsabilité de Carole-Anne Kast? De la commandante de la police, Monica Bonfanti? Du procureur général Olivier Jornot? Depuis lundi, les responsabilités semblent se déplacer d’une autorité à l’autre.
Dans un communiqué du lundi 15 juin, la commandante de la police explique que le dispositif visait à empêcher la dispersion des individus violents, à procéder aux contrôles d’identité, à interpeller les personnes soupçonnées d’avoir commis des infractions et à recueillir des moyens de preuve. Elle justifie aussi la complexité de l’opération par la présence de badauds et de manifestants pacifiques restés sur place malgré les injonctions de quitter les lieux, ainsi que par le mode opératoire des black blocs, accusés de s’être dissimulés dans le cortège, d’avoir changé d’habits et de s’être dispersés dans le parc.
Mais une phrase a retenu l’attention. «Les modalités de ces contrôles ont été soumises au procureur général, qui les a validées.» De quoi laisser planer un doute. Le Ministère public a-t-il simplement donné son feu vert juridique? Ou a-t-il ordonné l’opération? Plusieurs élus sont montés au front et pointent du doigt une décision du procureur. Notamment la députée vaudoise Mathilde Marendaz, coincée dans la nasse: «Pour moi, nous avons assisté à une démonstration de force du procureur Olivier Jornot, qui a tenté de décrédibiliser une manifestation historique», s'insurge l'élue Ensemble à Gauche.
Pourtant, selon nos informations, cette communication de la police n’a pas franchement été appréciée du côté du Ministère public. Pas plus, d’ailleurs, que le résultat concret de l’opération: des centaines de personnes retenues toute la nuit, pour seulement trois arrestations et pour l'heure, aucun prévenu mis à la disposition du ministère public.
Décision du chef d’engagement
Contactée par Blick, la police genevoise clarifie désormais la chaîne de décision. «La décision de mettre en place le dispositif a été prise par le chef d’engagement de la police, consécutivement à la dissolution de la manifestation», répond Alexandre Brahier, porte-parole. Un rôle loin d’être secondaire. Sur la page spéciale G7 du canton de Genève, il est précisé que ce chef d’engagement «bénéficie du pouvoir d’appréciation en tout temps» et décide des réponses à apporter «aux circonstances concrètes», dans le cadre légal et selon la doctrine du Groupement latin de sécurité publique et de maintien de l’ordre: dialogue, désescalade, dissuasion, défense.
Le porte-parole ajoute que l'objectif était de limiter la dispersion des individus violents, de procéder aux contrôles d’identité et de recueillir des moyens de preuve. «Les modalités de ces contrôles ont été validées par le procureur général», précise lui aussi le communicant.
Autrement dit: contrairement à ce que la première communication pouvait laisser croire, l’idée de la nasse serait d’abord venue de la police à travers le chef d'engagement. Ce dernier aurait collaboré avec le procureur général pour l'aspect organisationnel concernant la rétention, les interpellations et les suite à donner.
Une opération lancée trop tard?
Reste le problème du résultat. Selon une source, la nasse serait intervenue trop tard. Au moment où elle est devenue effective, une partie importante des personnes impliquées dans les dégradations avait déjà pu quitter le secteur. La police se serait donc retrouvée à contrôler longuement une foule largement composée de manifestants pacifiques, de curieux ou de personnes qui n’avaient plus rien à voir avec les violences commises plus tôt.
Une source proche du dossier confie une faille profonde du système: l'incapacité à trier rapidement les profils. Dans une opération censée viser des casseurs, tout le monde a fini par être traité de la même manière, ou presque. Les passants, les organisateurs de la manifestation pacifique ainsi que son groupe d'auto-protection auraient dus être libérés plus rapidement et non pas après neuf heures d'attente.
Mais même pour les policiers, la nasse n’a rien d’un automatisme et est un procédé nouveau, nous confie-t-on. Derrière l’image d’un dispositif parfaitement verrouillé, l'opération est décrite comme lourde, difficile à coordonner et parfois floue pour ceux qui l’appliquent.
Car sur le terrain, les policiers ne choisissent pas de nasser. Ils obéissent à une décision venue «d’en haut». Mais de quel étage exactement? Les agents auraient du mal à le savoir clairement. Pouvoir politique, autorité judiciaire, commandement opérationnel: la chaîne de décision est parfois difficile à lire, nous glisse-t-on. Les agents appliquent ainsi les ordres, mais ne comprennent pas toujours d’où ils viennent ni pourquoi ils prennent cette forme.
Le Ministère public renvoie vers la police
Il n'y a pas plus de réponse à trouver du côté du Ministère public. On confirme qu’aucun prévenu n’a pour l’heure été mis à sa disposition. «Le Ministère public n’a donc à ce jour traité aucune procédure, toutes sont en phase d’investigation policière», indique Olivier Francey, porte-parole.
Concernant le succès de cette nasse, c'est encore aux forces de l'ordre de communiquer: «Il faudrait demander à la police, qui a décidé et mené l’opération.» Même chose concernant la durée du dispositif. Selon Olivier Francey, c’est bien «la police qui avait le pouvoir de faire cesser les opérations». Il ajoute toutefois un élément important: «Il faut garder à l’esprit que la police a l’obligation de rechercher les auteurs d’infractions, et qu’en l’occurrence des infractions d’une grande gravité venaient d’être commises.»
Le Ministère public assume donc la nécessité de rechercher les auteurs d’infractions. Mais il ne reprend pas à son compte la conduite opérationnelle de la nasse.
Des injonctions contestées
Un autre point alimente la colère des personnes retenues: les injonctions à quitter les lieux. Selon la police, elles auraient été nombreuses et relayées à l’organisation de la manifestation afin de faire évacuer les personnes restantes. Mais plusieurs manifestants et témoins de la scène, Blick compris, affirment qu’elles n’étaient pas claires. Certains expliquent ne pas avoir compris par où sortir. D’autres disent avoir eu le sentiment que les issues se refermaient au moment même où ils cherchaient à quitter le secteur.
C’est précisément là que la nasse devient politiquement explosive. Si des personnes pacifiques sont restées parce qu’elles n’ont pas compris les ordres, ou parce qu’elles n’ont pas pu partir, peut-on ensuite leur reprocher d’être demeurées sur place? Et peut-on justifier qu’elles aient passé la nuit dehors au nom d’une opération qui n’a, pour l’instant, débouché que sur trois arrestations?