En bref
- Le sommet du G7 à Evian suscite de vives critiques sur ses coûts logistiques et sécuritaires.
- Malgré tout, les experts affirment que le présentiel est indispensable pour des négociations efficaces.
- Les coûts sécuritaires assumés par la Suisse ont été critiqués, mais des opportunités diplomatiques subsistent.
Alors que la technologie n’a jamais été aussi puissante, beaucoup se demandent pourquoi le sommet du G7 à Evian ne s’est pas tenu via un appel sur Zoom ou sur Google Meet. Après tout, il suffit que ces sept chefs d’Etat se parlent d’une façon ou d’une autre, et un sommet en distanciel aurait épargné des coûts de sécurité, des manifestants nassés pendant toute une nuit à Genève et des tensions avec la France. Mais un G7 sur Zoom aurait été voué à l’échec, et ce pour trois raisons.
Livrés à eux-mêmes
En amont du sommet, une armée de conseillers appelés sherpas prépare les négociations du G7 pendant des mois via de nombreuses réunions préparatoires. Mais pendant le sommet, les sept dirigeants sont livrés à eux-mêmes. A huit clos, en face à face, sans aucun intermédiaire ni interprète, ils communiquent en anglais sans protocole ni caméra pour lisser leurs échanges et ne peuvent s’y dérober.
«C’est un contact direct, immédiat, presque engageant, car chacun doit se positionner: ils doivent se répondre, échanger, donner un avis. Les conseillers étant à distance, le contact direct est irremplaçable», explique Raymond Loretan, ancien diplomate au Département fédéral des affaires étrangères (DFAE).
Jurg Staübli, homme d’affaires et investisseur, abonde dans le même sens: «La présence physique est essentielle pour toutes les négociations importantes, parce qu’il y a le langage corporel, la manière de sentir l’autre et de le regarder dans les yeux. C’est beaucoup trop important pour faire ça par Zoom.»
Une opération séduction
En assistant physiquement au sommet, les chefs d’Etats sont aussi plongés dans une atmosphère préparée par la France, qui redouble d’hospitalité pour mettre les dirigeants dans les meilleures dispositions possibles. A cet effet, la privatisation de la cité médiévale d’Yvoire pour le dîner officiel des Premières dames ce mardi 16 juin fait partie de l’opération séduction de la France. En charmant les compagnes des chefs d’Etat, le pays hôte espère mettre toutes les chances de son côté pendant les négociations.
«Les épouses jouent également, d’une certaine manière, un rôle d’influence et cela contribue au climat général du sommet. J’ai moi-même été ambassadeur, et je vois le rôle que mon épouse a joué dans la création d’un climat de confiance, notamment à travers l’aspect social et l’hospitalité entourant mes activités», précise Raymond Loretan.
De même, les chefs d’Etat et leurs conjoints assistent mardi soir à un concert puis un souper de gala, sans la presse. Et lorsque la presse est présente, les embrassades en public ne manquent pas. Mais ces moments de complicité mis en scène ne servent pas que l’image des gouvernements présents, ils ont aussi un réel objectif diplomatique.
«Il y a une dimension de mise en scène et de communication pour montrer qu’on se parle et qu’on s’entend bien, mais il y a aussi une réalité plus profonde, où l’on cherche à créer une cohésion de groupe, une atmosphère de travail et d’échange, pour que, même dans la divergence, on se parle de manière plus ouverte et plus cordiale», analyse Raymond Loretan.
S’isoler pour négocier
Un G7 en présentiel permet aux chefs d’Etat de faire une pause pendant leur séance en cas de désaccord pour partir négocier en petits groupes. «Les rencontres bilatérales sont extrêmement importantes», souligne Jurg Staübli. Pendant la pause, les chefs d’Etat tentent de se convaincre entre eux pour rallier un nouvel allié à leur cause. Avec ces nouvelles alliances, la séance peut reprendre et le désaccord est souvent résolu. «Les choses se décident très rarement dans une séance plénière», ajoute Jurg Staübli.
Un G7 en présentiel permet aussi aux dirigeants de certains pays non membres de se joindre au sommet, comme Volodymyr Zelensky. Alors peut-être que le président de la Confédération ou Hélène Budliger pourront en profiter pour se faufiler à une réunion, mais l’absence officielle de la Suisse au sommet reste un coup bas pour les deux experts.
D’après Jurg Staübli, la Suisse a manqué de fermeté. Elle aurait pu exiger d’être invitée au sommet en contrepartie des coûts de sécurité assumés, facturer ces frais de sécurité, voir fermer l’aéroport de Genève pour l’évènement et laisser les chefs d’Etat atterrir à Lyon en fermant totalement ses frontières.
Pour lui, Emmanuel Macron a fait exprès d’organiser le sommet à Evian en sachant pertinemment que la Suisse en assumerait les conséquences sécuritaires, que ce soit autour du sommet ou de la manifestation de la coalition NO G7. «Les Français auraient pu avoir la courtoisie de consulter la Suisse, ou à défaut de l’informer, avant de l’annoncer publiquement, plutôt que de la placer devant le fait accompli», renchérit de son côté Raymond Loretan.
Une opportunité pour s’imposer?
Mais malgré les apparences, la Suisse pourrait tout de même avoir une carte à jouer dans ce G7 à Evian, et Raymond Loretan l’a bien compris: «C’est vrai, on paie un prix, on ne nous a pas nécessairement consultés, mais si l’on est habiles et pragmatiques, on peut aussi en tirer un bénéfice, notamment en termes d’image», suggère-t-il.
Par exemple, l’accueil des chefs d’Etat sur le tarmac de l’aéroport de Genève a permis à Guy Parmelin d’avoir un bref échange direct avec les dirigeants. Il ne reste plus qu’à le rentabiliser. Peut-être que les négociateurs suisses sont déjà à l’oeuvre et que de bonnes surprises restent à venir.
«Le G7 représente de nombreux problèmes et j’ai beaucoup d’empathie pour les commerçants à Genève qui se font saccager, qui doivent fermer leur boutique ou payer de l’argent pour se barricader sans que personne ne les rembourse. Néanmoins, le présence physique est indispensable, sinon ça ne marchera jamais», conclut Jurg Staübli.